‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 7 sur 68 · LETTRE À K. KAUTSKY · texte numérisé non relu

LETTRE À K. KAUTSKY

Londres, 23 février 1891

Mon cher Kautsky,

Tu as sans doute reçu déjà mes vives félicitations d'avanthier. Aussi, revenons à nos affaires, c'est-à-dire à la lettre de Marx1.

La crainte qu'elle puisse fournir une arme à nos adversaires n'était pas fondée. Des insinuations malveillantes, on en fait à propos de tout ; mais, dans l'ensemble, l'effet produit sur nos adversaires a été celui d'un complet désarroi devant une autocritique aussi impitoyable, et ils ont senti quelle force interne doit avoir un Parti qui peut se permettre cela ! Cela ressort de la lecture des journaux d'opposition que tu m'as envoyés (ce dont je te remercie) et de ceux que j'ai eu la possibilité de consulter. Et, pour être franc, c'est aussi dans cette intention que j'ai publié le document. Que cela pût produire d'abord, de-ci de-là, une impression très désagréable, je le savais bien, mais c'était inévitable, et les matériaux importants contenus dans ce document compensaient amplement, selon moi, cet inconvénient. Je savais, par ailleurs, que le Parti était bien assez fort pour supporter la publication de ce document, et je l'estimais capable de digérer, aujourd'hui, le franc parler tenu quinze ans auparavant. J'estimais que cette épreuve de notre force serait considérée avec une légitime fierté et que l'on dirait : quel est le Parti qui pourrait se permettre pareille audace ? Mais on a

1 C'est-à-dire la Critique du Programme de Gotha. (N.R.)

laissé ce soin à YArbeiter Zeitung de Saxe et de Vienne et au Zuricher Post1.

C'est très aimable à toi d'assumer, dans le numéro 21 de la Neue Zeit, la responsabilité de la publication, mais n'oublie pas que je suis à l'origine de cette initiative et que, en outre, je ne t'ai guère laissé la possibilité d'agir autrement. Aussi, je revendique la principale responsabilité pour moi-même. Il peut, bien entendu, y avoir des divergences d'opinion sur les détails. J'ai supprimé et changé tout ce que Dietz et toi désapprouviez et si Dietz avait noté d'autres passages encore, je me serais montré là encore aussi complaisant que possible : je vous ai toujours donné des preuves de ma bonne volonté. Mais l'affaire essentielle, c'était l'obligation morale où j'étais de publier la chose immédiatement du moment que le programme était mis en discussion. Cette publication devint plus impérieuse encore après le discours de Liebknecht au congrès de Halle, dans lequel il présente comme étant de lui des extraits qu'il fait du document et critique le reste, sans mentionner le document lui-même. Marx aurait certainement opposé l'original à cette version, et c'était mon devoir de faire la même chose à sa place. Malheureusement, je n'étais pas alors en possession de ce document, et je ne l'ai découvert que beaucoup plus tard après de longues recherches.

Tu dis que Bebel t'écrit que la façon dont Marx a traité Lassalle a échauffé la bile des vieux lassalliens. C'est possible. Jusqu'à présent, il est vrai, les gens n'ont aucune idée de l'histoire réelle et, en outre, rien n'a été fait pour les éclairer. Ce n'est pas ma faute si ces gens ne savent pas que toute la célébrité de Lassalle vient de ce que, des années durant, il a pu, avec la permission de Marx, se parer des résultats des recherches de ce dernier comme si elles étaient les siennes propres, au risque de les fausser, étant donné sa compétence insuffisante en économie. Mais je suis l'exécuteur testamentaire littéraire de Marx et, comme tel, j'ai mes responsabilités.

Lassalle appartient à l'histoire depuis vingt-six ans. Si pendant un certain temps, en raison de la loi d'exception contre les socialistes, la critique historique a fait le silence autour de lui, il est enfin grand temps que la critique fasse valoir ses

1 Les deux premiers étaient des journaux social-démocrates et le dernier un journal bourgeois. (N.R.)

droits et que la lumière soit faite sur la position de Lassalle par rapport à Marx. Non, la légende qui déguise et porte aux nues la véritable figure de Lassalle ne peut pas devenir un article de foi du Parti. Si haut que Ton puisse estimer les services rendus par Lassalle au mouvement, son rôle historique reste équivoque. Le socialiste Lassalle est accompagné pas à pas par le démagogue Lassalle. Dans Lassalle organisateur et agitateur apparaît le dirigeant du procès de Hatzfeld1, facilement reconnaissable au même cynisme dans le choix de ses moyens, au même goût de s'entourer de gens corrompus, sans foi ni loi, d'en user comme de simples instruments et de les rejeter ensuite. Jusqu'en 1862, il fut très nettement un démocrate vulgaire marqué par son origine prussienne avec, dans la pratique, de fortes tendances bonapartistes (je viens de parcourir ses lettres à Marx) ; il évolua ensuite brusquement pour des raisons strictement personnelles et commença son agitation; et deux ans ne s'étaient pas écoulés, qu'il affirmait que les ouvriers devaient s'unir au Parti royaliste contre la bourgeoisie et intriguait avec Bismarck, dont le caractère ressemblait au sien, d'une façon qui l'aurait conduit à une véritable trahison du Parti s'il n'avait pas, heureusement pour lui, été tué. Dans la propagande écrite de Lassalle, les vérités qu'il empruntait à Marx sont mêlées de façon si constante et si intime à ses fausses déductions personnelles qu'il est difficile d'en séparer la vérité de l'erreur. Ceux des travailleurs qui se sentent blessés par le jugement de Marx ne connaissent que les deux années d'agitation de la vie de Lassalle, et, d'ailleurs, ils ne les voient qu'à travers des lunettes de couleur. Mais la critique historique ne peut pas s'arrêter respectueusement et pour toujours devant de tels préjugés. La tâche m'a été dévolue de déblayer le terrain entre Marx et Lassalle. Je l'ai fait. Pour le moment, je puis me borner à cela. J'ai d'ailleurs autre chose à faire maintenant. La publication du sévère jugement de Marx sur Lassalle produira automatiquement ses effets, et donnera à d'autres le courage de parler franchement. Mais si j'étais forcé de le faire moi-même, alors il n'y aurait pas à hésiter : il faudrait que je dissipe la légende Lassalle, une fois pour toutes.

1 Lassalle fut l'avocat de la comtesse de Hatzfeld dans son procès en divorce (1845-1854). (N.R.)

L'opinion hautement exprimée dans le groupe parlementaire qu'une censure doit être imposée à la Neue Zeit n'est pas mal. Est-elle due au souvenir de l'autocratie de la fraction socialiste du Reichstag du temps de la loi d'exception (qui fût après tout nécessaire et excellemment conduite) ou au souvenir de l'organisation jadis fortement centralisée de Schweitzer? C'est en fait une brillante idée de placer la science socialiste allemande, libérée de la loi contre les socialistes1 de Bismarck, sous une nouvelle loi socialiste conçue et appliquée par les fonctionnaires mêmes du Parti social-démocrate ! Au reste, il est certain que les désirs ne deviendront pas des réalités.

L'article du Vorwarts ne me trouble pas beaucoup2. J'attendrai que Liebknecht écrive l'histoire de cette affaire, et alors je répondrai à tous deux de la manière la plus amicale possible. Il y a tout juste quelques erreurs à rectifier dans l'article du Vorwarts (que nous ne désirions pas l'union, par exemple ; que les événements prouvent que Marx s'est trompé, etc.), et quelques points qui demandent évidemment confirmation. J'espère avec ma réponse clore les débats en ce qui me concerne, à moins que je ne sois forcé de me défendre une fois de plus contre de nouvelles attaques ou de fausses affirmations.

Dis à Dietz que je travaille à l'édition de YOrigine3. Mais voilà que Fischer m'a écrit aujourd'hui et qu'il me demande trois nouvelles préfaces !

Ton F.E.

1 La loi d'exception contre les socialistes fut promulguée en Allemagne en 1878. Elle interdisait toutes les organisations du Parti social-démocrate, les organisations ouvrières de masse, la presse ouvrière, confisquait les publications socialistes ; les social-démocrates étaient passibles de déportation. Sous la poussée du mouvement ouvrier, la loi fut abrogée en 1890. (N.R.)

2 L'article de fond du journal Vorwarts, organe central de la socialdémocratie allemande (n° du 13 février 1891), exprimait la position officielle de la direction du Parti à l'égard de la Critique du Programme de Gotha. L'article se prononçait vigoureusement contre l'opinion que Marx avait exprimée à Lassalle et félicitait le Parti d'avoir adopté le projet du Programme en dépit de la critique de Marx. (N.R.)

3 II s'agit de la préparation par Engels d'une nouvelle édition de l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat. (N.R.)

M. Tkatchev annonce en passant aux ouvriers allemands que je n'ai pas les « moindres renseignements » en ce qui concerne la Russie et que dans ce domaine je suis, au contraire, d'une « ignorance » absolue ; il se voit donc obligé de leur expliquer la véritable situation, notamment les causes pour lesquelles, à l'heure qu'il est, on pourrait en Russie faire la révolution sociale comme en se jouant, beaucoup plus facilement qu'en Europe occidentale.

« Nous n'avons pas de prolétariat urbain, c'est vrai ; mais en revanche, nous n'avons pas de bourgeoisie non plus. . . Nos ouvriers n'auront que le pouvoir politique à combattre : le pouvoir du capital n'existe chez nous qu'à l'état embryonnaire. Or, vous n'êtes pas sans savoir, Monsieur, que la lutte contre le premier est beaucoup plus facile que la lutte contre le second. »

Le bouleversement auquel vise le socialisme moderne consiste, en résumé, dans la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie et dans la réorganisation de la société par la suppression de toutes les différences de classes. Il faut pour cela non seulement un prolétariat qui réalise ce bouleversement mais aussi une bourgeoisie entre les mains de laquelle les forces productives se sont assez développées pour permettre la suppression définitive des différences de classes. Chez les sauvages et les

1 Cet article est une réponse à la brochure de Piotr Tkatchev Lettre ouverte à M. Friedrich Engels (Zurich, 1874). (N.R.)

',i; FRIEDRICH ENGELS

demi-sauvages il n'y a souvent pas de différences de classes non plus, et chaque peuple a passé par ce stade. Il ne nous viendrait pas à l'esprit de la reconstituer, pour cette raison déjà qu'il engendre forcément les différences de classes, à mesure que les forces productives de la société se développent. C'est seulement à un certain degré de développement des forces productives, degré très élevé même dans les circonstances actuelles, qu'il sera possible de porter la production à un niveau tel que l'abolition des différences de classes devienne un véritable progrès, qu'elle soit définitive et n'entraîne ni stagnation ni régression du mode de production social. Les forces productives n'ont atteint ce degré de développement qu'entre les mains de la bourgeoisie. Celle-ci est donc, sous ce rapport également, une condition préliminaire de la révolution sociale, condition aussi nécessaire que le prolétariat lui-même. Par conséquent, un homme capable de prétendre que cette révolution est plus facile à réaliser dans un pays qui, bien qu'il n'ait pas de prolétariat, n'a pas en revanche de bourgeoisie, doit encore apprendre l'abc du socialisme.

Ainsi, les travailleurs russes qui, au dire de M. Tkatchev, sont « des cultivateurs et, en tant que tels, des propriétaires et non des prolétaires», sont mieux placés parce qu'ils ont à combattre « seulement le pouvoir politique », l'Etat russe, et non le pouvoir du capital. Et cet Etat «ne semble puissant que de loin ... il n'a pas de racines dans la vie économique du peuple ; il n'incarne les intérêts d'aucune couche de la société. . . Chez vous l'Etat n'est nullement une force fictive. Il prend appui des deux pieds sur le capital ; il incarne (!) certains intérêts économiques. . . Chez nous, c'est juste l'opposé : notre forme sociale doit son existence à un Etat qui, pour ainsi dire, est suspendu en l'air, qui n'a rien de commun avec le régime actuel et dont les racines sont dans le passé et non dans le présent ».

Nous n'allons pas nous arrêter à la représentation confuse selon laquelle les intérêts économiques auraient besoin d'être incarnés par l'Etat qu'ils fondent. Laissons aussi de côté l'assertion hardie selon laquelle « la forme sociale russe (dont la propriété communautaire des paysans fait pourtant partie) devrait son existence à l'Etat», ainsi que l'affirmation contradictoire que cet Etat « n'a rien de commun » avec le régime qu'il aurait

créé. Examinons plutôt d'emblée cet «Etat suspendu en l'air» qui ne représente les intérêts d'aucune couche de la société.

En Russie d'Europe, les paysans possèdent 105 millions de déciatines de terres, les nobles c'est ainsi que j'appelle brièvement les grands propriétaires) 100 millions de déciatines, dont près de la moitié appartiennent à 15 000 nobles qui ont, de ce fait, 3 300 déciatines chacun en moyenne. Les terres paysannes sont donc à peine plus étendues que celles des nobles. Ceux-ci, comme on le voit, n'ont pas le moindre intérêt à ce qu'existe l'Etat russe qui leur assure la possession de la moitié du pays l Continuons. Les paysans paient pour leur moitié 195 millions de roubles d'impôt foncier par an, et les nobles 13 millions! Les terres seigneuriales sont, en moyenne, deux fois plus fertiles que celles des paysans, car au partage qui a résulté du rachat des corvées, l'Etat a enlevé aux paysans, au profit des nobles, non seulement la plus grande partie des terres mais aussi la meilleure, en leur faisant payer ces mauvaises terres au prix des bonnes. Et la noblesse russe ne serait pas intéressée à ce que l'Etat russe existe !

Par suite du rachat, la masse des paysans s'est trouvée réduite à une misère intolérable. On ne s'est pas borné à les dépouiller de la plus grande et de la meilleure partie des terres, de sorte que dans les régions les plus fertiles de l'empire, étant donné les conditions agricoles locales, leurs lots sont trop petits pour les nourrir. On ne s'est pas contenté de leur en demander un prix excessif, dont l'Etat leur a prêté le montant et qu'ils sont tenus de rembourser graduellement avec les intérêts. Ils ne sont pas seulement accablés du poids presque total de l'impôt foncier, dont la noblesse est presque exemptée ; cet impôt engloutit et surpasse même le coût de la rente de la terre paysanne, de sorte que les autres versements exigés du paysan — nous en parlerons plus loin — sont décomptés directement de la partie du revenu qui constitue son salaire. A l'impôt foncier, aux versements de rachat et aux intérêts dus à l'Etat qui en a avancé la somme, se sont ajoutées, depuis l'établissement de l'administration locale, les contributions de province et de district. Cette « réforme » a eu pour résultat essentiel de nouvelles redevances pour les paysans. L'Etat a conservé entièrement ses revenus, en chargeant d'une partie considérable des frais les provinces et les districts qui, pour les couvrir, ont institué de

nouveaux impôts ; or, il est de règle en Russie d'exempter presque entièrement des impôts les couches supérieures de la société pour faire payer presque tout au paysan.

Cette situation semble faite exprès pour l'usurier, qui ne manque nulle part là-bas, étant donné l'aptitude incomparable des Russes pour le commerce à son degré inférieur : Pierre Ier ne disait-il pas qu'un Russe viendrait à bout de trois Juifs. Dès que l'échéance approche, l'usurier, le koulak — souvent un paysan riche de la même communauté — vient offrir son argent liquide. Le paysan, qui ne peut s'en passer, est obligé d'accepter toutes les conditions. Il s'enfonce encore plus dans l'étau, son besoin d'argent croît sans cesse. Au temps de la moisson, c'est le marchand de blé qui se présente ; le besoin d'argent contraint le paysan à vendre une partie du blé nécessaire à l'alimentation de sa famille. Le négociant fait courir de faux bruits qui réduisent les prix, il paye un prix bas, souvent converti partiellement en marchandises diverses, évaluées à un prix élevé, ce système (trucksystem) étant très développé en Russie. L'exportation en grand du blé russe est donc fondée directement sur la famine de la population paysanne. Un autre moyen d'exploiter le paysan est le suivant : un spéculateur prend là ferme au gouvernement, pour plusieurs années, un terrain qu'il cultive lui-même tant que le sol donne un bon rendement sans engrais ; puis il partage en menus lots la terre épuisée et l'afferme à un prix élevé à des paysans mal lotis. Alors que nous avons vu ci-dessus le système anglais de payement en marchandises, c'est ici la réplique exacte des intermédiaires irlandais (middlemen). Bref, il n'est pas d'autre pays où, malgré toute la sauvagerie primitive de la société bourgeoise, le parasitisme capitaliste soit aussi développé qu'en Russie, où la masse du peuple est prise dans ses filets. Et ces vampires qui sucent le sang des paysans n'auraient aucun intérêt à soutenir l'existence d'un Etat dont les lois et les tribunaux protègent leurs manipulations lucratives !

La grande bourgeoisie de Pétersbourg, de Moscou, d'Odessa, qui se développe depuis dix ans à une cadence extraordinaire, surtout grâce à la construction des chemins de fer, et qui s'est joliment ressentie de la dernière crise, tous ces exportateurs de blé, de chanvre, de lin, de suif, dont les affaires sont bâties entièrement sur la misère des paysans, toute la grande industrie russe qui n'existe qu'en vertu des douanes protectrices octroyées

par le gouvernement, tous ces éléments influents de la population, qui croissent rapidement, ne sont-ils pas intéressés à ce que l'Etat russe existe ? Sans parler de l'innombrable armée de fonctionnaires, qui submerge et détrousse la Russie et qui forme une véritable couche de la société. Et quand M. Tkatchev nous assure, après cela, que l'Etat russe «n'a pas de racines dans la vie économique du peuple, qu'il n'incarne les intérêts d'aucune couche de la société », qu'il est « suspendu en l'air », nous avons l'impression que c'est M. Tkatchev lui-même qui est « suspendu en l'air » et non l'Etat russe.

Que la condition des paysans russes soit devenue intolérable depuis l'abolition du servage, que cela ne puisse durer et que, pour cette seule raison, la révolution en Russie approche, c'est clair. Reste à savoir quel pourra être, quel sera le résultat de cette révolution? M. Tkatchev dit que ce sera une révolution sociale. C'est de la pure tautologie. Toute révolution véritable est une révolution sociale, du moment qu'elle conduit à la domination d'une nouvelle classe et lui permet de refaire la société à son image. Mais M. Tkatchev veut dire que la révolution sera socialiste, qu'elle introduira en Russie, avant que nous n'y soyons parvenus en Occident, la forme sociale à laquelle tend le socialisme de l'Europe occidentale, et ceci à une étape où le prolétariat et la bourgeoisie ne se rencontrent encore que sporadiquement et se trouvent ià un degré inférieur de développement ! Et ce serait possible, paraît-il, parce que les Russes sont, pour ainsi dire, le peuple élu du socialisme, qui possède l'artel et la propriété communautaire de la terre !

L'artel, M. Tkatchev ne la mentionne qu'en passant, mais nous allons nous y arrêter, car depuis le temps de Herzen beaucoup de Russes lui attribuent un rôle mystérieux. L'artel est une forme d'association très répandue en Russie, la forme la plus simple de coopération libre, pareille à celle des tribus de chasseurs pendant la chasse. Son nom comme sa nature sont d'origine tatare et non slave. L'un et l'autre se rencontrent aussi bien chez les Kirghiz, les Yakoutes, etc., que chez les Lapons, les Samoyèdes et d'autres peuples finnois1. L'artel se développe donc d'abord dans le Nord et dans l'Est de la Russie, au contact

1 A propos des artels, voir, entre autres : Sbornik matérialov ob arteliax v Rossii (Recueil de documents sur les artels en Russie), Saint-Pétersbourg, 1872, Ire édition. (Note d'Engels.)

des Finnois et des Tatars, et non dans le Sud-Ouest. La rigueur du climat nécessite une activité industrielle variée, qui compense autant que possible le développement insuffisant des villes et le manque de capitaux. L'un des traits distinctifs de l'artel, la caution solidaire de ses membres vis-à-vis des tiers, repose primitivement sur la parenté du sang, comme les Gewere des Germains, la vendetta, etc. D'ailleurs, le mot artel s'applique en Russie non seulement à toute sorte d'activité en commun, mais aussi à des institutions communautaires. Les artels ouvriers élisent toujours un chef (starosta, doyen), qui remplit les fonctions de trésorier, de comptable, etc., celles d'administrateur au besoin, et reçoit une rémunération spéciale. Ces artels sont constitués :

1° pour des entreprises temporaires, après quoi ils sont dissous ;

2° pour unir des personnes exerçant le même métier, par exemple les portefaix, etc. ;

3° pour des entreprises permanentes, industrielles à proprement parler.

Ils sont basés sur un contrat signé de tous les membres. Si ces derniers ne peuvent pas amasser eux-mêmes un capital pour l'acquisition du matériel, comme c'est souvent le cas des fromagers et des pêcheurs, l'artel tombe dans les griffes de l'usurier qui prête à gros intérêts la somme requise et empoche désormais la majeure partie du revenu du travail. Mais l'exploitation la plus odieuse est pratiquée à l'égard des artels qui s'embauchent chez un patron. Ils dirigent eux-mêmes leur activité industrielle et dispensent ainsi le capitaliste des frais de surveillance. Il leur loue des masures en guise de logement et les nourrit à crédit, ce qui engendre de nouveau, de la manière la plus infâme, le système de payement en marchandises. C'est le cas des bûcherons et des goudronniers du gouvernement d'Arkhangelsk, de nombreux corps de métiers en Sibérie et ailleurs (cf. Flérovski : Poloéenie raboéego klassa v Rossii (La situation de la classe ouvrière en Russie, Saint-Pétersbourg 1869). L'artel est donc ici un moyen qui facilite au capitaliste l'exploitation des salariés. D'autre part, il existe des artels qui embauchent euxmêmes des ouvriers qui ne sont pas membres de l'association.

Ainsi, l'artel est une forme de coopération primitive, donc pas très évoluée, qui ne représente rien d'exclusivement russe

ni slave. Ces associations se constituent partout où le besoin s'en fait sentir : en Suisse dans la laiterie, en Angleterre dans la pêche, où elles sont même très variées. Les terrassiers silésiens (bel et bien allemands et non polonais) qui ont construit tant de chemins de fer allemands dans les années quarante, étaient groupés en véritables artels. La prépondérance de cette forme en Russie atteste, évidemment, une forte tendance du peuple russe à s'associer, mais ne prouve nullement son aptitude à passer directement de l'artel au régime socialiste. Pour une telle transition il faudrait avant tout que l'artel soit lui-même capable de se développer, de rejeter sa forme primitive, sous laquelle, nous l'avons vu, il sert davantage le capitaliste que les ouvriers, et qu'il s'élève pour le moins jusqu'au niveau des associations coopératives de l'Europe occidentale. Mais si l'on en croit pour cette fois M. Tkatchev (chose néanmoins plus que risquée, après tout ce qui a précédé), ce n'est nullement le cas. Au contraire, il nous assure avec l'orgueil qui caractérise son point de vue : « Quant aux associations coopératives et de crédit du type allemand (!), que l'on implante artificiellement en Russie depuis quelque temps, la plupart de nos ouvriers les accueillent avec une parfaite indifférence et elles ont subi presque partout un échec total. » L'association coopérative moderne a prouvé du moins son aptitude à gérer elle-même avec profit de vastes entreprises industrielles (filatures et tissages du Lancastre). Tandis que l'artel n'en a pas été capable jusqu'ici ; bien plus, s'il ne continue pas à se développer, il succombera inévitablement au choc avec la grande industrie.

La propriété communautaire des paysans russes fut découverte en 1845 par le conseiller du gouvernement prussien Haxthausen, qui la préconisa dans le monde entier comme une merveille, alors qu'il aurait pu en trouver quantité de survivances dans sa patrie westphalienne et qu'en tant que fonctionnaire du gouvernement il aurait même été tenu de les connaître à fond. C'est de Haxthausen que Herzen, lui-même propriétaire foncier russe, apprit que ses paysans possédaient la terre en commun, et il en profita pour présenter les paysans russes comme de véritables porteurs du socialisme, des communistes innés, à l'opposé des travailleurs de l'Occident européen caduc et pourri, qui devaient se faire violence pour accéder au socialisme..

De Herzen, ces informations parvinrent à Bakounine, de celui-ci à M. Tkatchev. Ecoutons-le.

« Notre peuple. . . dans sa grande majorité. . . est pénétré des principes de la propriété communautaire ; il est, si l'on peut dire, communiste d'instinct, par tradition. L'idée de la propriété collective est si profondément ancrée dans sa vision du monde (nous verrons tout à l'heure l'étendue du monde du paysan russe) que depuis que le gouvernement commence à comprendre que cette idée est incompatible avec les principes d'une société «bien organisée» et s'efforce, au nom de ces principes, d'intégrer à la conscience et à la vie du peuple l'idée de la propriété privée, il ne peut y réussir qu'à l'aide de la baïonnette et du knout. D'où il ressort que notre peuple, en dépit de son ignorance, est beaucoup plus près du socialisme que les peuples de l'Europe occidentale, pourtant plus instruits ».

En fait, la propriété communautaire de la terre est une institution qui se retrouve à un degré de développement inférieur chez tous les peuples indo-européens, depuis l'Inde jusqu'à l'Irlande, et même chez les Malais qui subissent l'influence indienne, à Java, par exemple. En 1608, la propriété communautaire de la terre dans l'Irlande nouvellement conquise servit de prétexte aux Anglais pour déclarer la terre jacente et la confisquer au profit de la couronne. Plusieurs formes de propriété communautaire subsistent dans l'Inde jusqu'à ce jour. En Allemagne, c'était général ; les terres communautaires qui se rencontrent encore çà et là, en sont les restes ; souvent, dans les montagnes surtout, on en observe des traces nettes : redistributions périodiques des terres communautaires, etc. Des indications et des détails plus précis en ce qui concerne la propriété communautaire chez les Germains, figurent dans les ouvrages de Maurer, classiques en cette matière. En Europe occidentale, y compris la Pologne et la Petite Russie, cette propriété communautaire était devenue, à un certain degré de développement social, une entrave, un frein à la production agricole et fut peu à peu éliminée. En Grande Russie (Russie proprement dite), au contraire, elle s'est conservée, prouvant ainsi que la production agricole et les rapports sociaux correspondants y sont encore très peu développés, comme c'est en effet le cas. Le paysan russe est confiné dans sa communauté, le reste du monde n'existe pour lui que dans la mesure où il s'immisce dans les affaires

de la communauté en question. C'est si vrai qu'en russe le mot « mir » désigne à la fois le monde et la communauté paysanne. «Vess mir», le monde entier, signifie, en langage paysan, l'assemblée des membres de la communauté. Par conséquent, lorsque M. Tkatchev parle de « vision du monde » du paysan russe, il a évidemment mal traduit le mot «mir». Cet isolement complet des communautés, qui crée dans le pays des intérêts identiques mais nullement communs, est la base naturelle du despotisme oriental ; de l'Inde à la Russie, partout où dominait cette forme sociale, elle l'engendrait et trouvait toujours en lui son complément. Non seulement l'Etat russe en général, mais sa forme spécifique, le despotisme tsariste, loin d'être suspendu en l'air, sont le produit nécessaire et logique des conditions sociales russes, avec lesquelles, au dire de M. Tkatchev, « ils n'ont rien de commun » ! Le développement de la Russie dans le sens bourgeois supprimerait petit à petit la propriété communautaire, sans aucune intervention des «baïonnettes et du knout» du gouvernement russe. D'autant plus que les paysans russes ne travaillent pas la terre en commun pour n'en partager que les produits, comme cela se fait encore dans certaines régions de l'Inde. En Russie, au contraire, la terre est périodiquement redistribuée entre les chefs de famille, et chacun cultive son lot. Cela peut donner lieu à une grande inégalité de bien-être au sein de la communauté, et c'est ce qui arrive. Presque toute communauté a parmi ses membres plusieurs paysans riches, parfois millionnaires, qui pratiquent l'usure et vivent aux dépens de la masse paysanne. Personne ne le sait mieux que M. Tkatchev. Tout en persuadant les ouvriers allemands que seuls le knout et la baïonnette peuvent contraindre le paysan russe, communiste d'instinct, par tradition, à renoncer à «l'idée de la propriété communautaire», il raconte dans sa brochure russe, à la page 15 : «Dans la paysannerie s'élabore une classe d'usuriers (koulaks), d'acquéreurs et de fermiers de terres paysannes et seigneuriales : une aristocratie paysanne. » Il s'agit précisément des vampires que nous avons mentionnés ci-dessus.

C'est encore le rachat des corvées qui a porté le coup le plus sensible à la propriété communautaire. Le hobereau a obtenu la plus grande et la meilleure partie des terres ; on n'a laissé au paysan que de quoi se nourrir, souvent moins. Les forêts ont été données aux hobereaux ; le bois de chauffage, de menuiserie

et de construction que le paysan pouvait prendre jadis gratuitement, lui est désormais vendu. Le paysan n'a donc plus que sa maison et un lopin de terre nue, sans les moyens de le travailler ; cette terre ne suffit généralement pas à faire subsister la famille d'une moisson à l'autre. Dans ces conditions et sous la pression des impôts et des usuriers, la propriété communautaire n'est plus un bienfait, c'est une chaîne. Les paysans s'enfuient souvent de la communauté, avec ou sans leur famille, ils abandonnent la terre pour chercher à gagner leur vie comme ouvriers saisonniers1.

Il est donc clair que la propriété communautaire en Russie a dépassé de longue date la période de son épanouissement et qu'elle s'achemine selon toute apparence vers sa décomposition. On ne peut nier toutefois qu'il soit possible de changer cette forme sociale en une forme supérieure, si seulement elle se maintient jusqu'à ce que les circonstances propices à cette transformation aient mûri et si elle se révèle capable de se développer de façon à ce que les paysans travaillent la terre en commun et non séparément2 ; cette transition vers une forme supérieure devra, du reste, s'effectuer sans que les paysans russes passent par le degré intermédiaire de la propriété parcellaire bourgeoise. Cela ne pourra se produire que dans le cas où s'accomplira en Europe occidentale, avant la désintégration définitive de la propriété communautaire, une révolution prolétarienne victorieuse qui offrira au paysan russe les conditions nécessaires à cette transition, notamment les ressources matérielles dont il aura besoin pour opérer le bouleversement imposé de ce fait dans tout son système d'agriculture. M. Tkatchev a dit, par conséquent, une pure absurdité en affirmant que les paysans russes, bien que « propriétaires », « sont plus près du communisme » que les ouvriers de l'Europe occidentale, qui n'ont pas de pro-

1 Voir à ce sujet, entre autres, le compte rendu officiel de la commission agricole du gouvernement (1873), ainsi que Skaldine, V zaxolust'e i v stolice (En province et dans la capitale), Saint-Pétersbourg 1870. Cet ouvrage est dû à un conservateur modéré. (Note d'Engels.)

2 En Pologne, surtout dans la province de Grodno, où la plupart des hobereaux sont ruinés par suite de l'insurrection de 1863, les paysans achètent ou afferment souvent les domaines seigneuriaux, qu'ils cultivent en commun et au profit de tous. Or, ces paysans n'ont plus de propriété communautaire depuis des siècles, sans compter que ce sont des Polonais, des Lituaniens, des Biélorusses, et non des Grands-Russes. (Note d'Engels.)

priété. C'est juste le contraire. S'il y a quelque chose qui puisse encore sauver la propriété communautaire russe et lui permettre de se changer en une forme nouvelle, bien vivace, c'est une révolution prolétarienne en Europe occidentale.

M. Tkatchev règle son compte à la révolution politique aussi aisément qu'à la révolution économique. Le peuple russe, dit-il, « proteste sans cesse » contre l'esclavage sous forme de « sectes religieuses ... de refus de payer les contributions ... de bandes de brigands (les ouvriers allemands peuvent se féliciter que Schinderhannes1 soit le père de la social-démocratie allemande) . . . d'incendies prémédités ... de révoltes . . . c'est pourquoi le peuple russe peut être qualifié de révolutionnaire instinctif». M. Tkatchev en conclut qu'il «suffit d'éveiller simultanément en plusieurs endroits les rancunes et les mécontentements amassés . . . qui bouillonnent toujours dans le cœur de notre peuple ». Alors «l'union des forces révolutionnaires se fera d'elle-même, et la lutte . . . devra se terminer à l'avantage de la cause du peuple ». La nécessité pratique, l'instinct de la conservation « créeront spontanément l'alliance indissoluble des communautés insurgées ».

On ne saurait imaginer une révolution plus facile et plus agréable. Il n'y a qu'à provoquer en trois ou quatre endroits des soulèvements pour que le « révolutionnaire d'instinct », la « nécessité pratique », l'« instinct de la conservation » fassent « d'eux-mêmes » le reste. C'est inconcevable qu'en présence de facilités si prodigieuses la révolution n'ait pas éclaté depuis longtemps, libérant le peuple et faisant de la Russie un pays socialiste modèle.

En réalité, il en va tout autrement. Le peuple russe, ce « révolutionnaire d'instinct », a bien à son actif d'innombrables jacqueries locales contre la noblesse et contre certains fonctionnaires, mais il ne s'est jamais soulevé contre le tsar, à moins d'avoir eu à sa tête un faux tsar prétendant au trône. La dernière grande révolte de paysans sous Catherine II ne fut possible que parce qu'Emélian Pougatchev se faisait passer pour Pierre III, le mari de Catherine, qu'elle n'aurait pas assassiné mais seulement détrôné et jeté dans une prison, d'où il se serait évadé. Le tsar, au contraire, apparaît au paysan comme un dieu ter-

1 Surnom du brigand allemand Johann Buckler. (N.R.)

restre : Dieu est trop haut, le tsar est trop loin, s'écrie-t-il au désespoir. Que la masse de la population paysanne, surtout depuis le rachat des corvées, se trouve dans une situation qui la pousse de plus en plus à combattre le gouvernement et le tsar, c'est indéniable; quant aux fables du «révolutionnaire d'instinct», M. Tkatchev est prié de les réciter à d'autres.

Et puis, si même la masse des paysans russes était on ne peut plus révolutionnaire d'instinct ; si même l'on supposait que la révolution puisse se faire sur commande, comme une pièce d'indienne imprimée ou un samovar, je vous demande s'il convient à un homme ayant dépassé l'âge de douze ans d'avoir une idée aussi puérile de la marche d'une révolution? Et dire que c'est écrit après l'effondrement brillant de la première révolution préparée d'après ce modèle bakouniniste : celle de 1873 en Espagne. Là aussi l'insurrection avait commencé en plusieurs endroits simultanément. Là aussi l'on espérait que la nécessité pratique et l'instinct de conservation établiraient une alliance indissoluble des communautés insurgées. Mais qu'en est-il advenu? Chaque communauté, chaque ville ne faisait que se défendre elle-même, il n'était pas question d'assistance mutuelle ; et Pavia qui n'avait que 3 000 soldats, mata en l'espace de deux semaines une ville après l'autre et mit fin à cette grandeur anarchiste (voir mon article « Les bakouninistes à l'œuvre », où ces faits sont décrits en détail).

La Russie est, sans nul doute, à la veille d'une révolution. Ses finances menacent ruine. La presse à tirer des impôts refuse de servir, les intérêts des anciennes dettes de l'Etat sont payés au moyen de nouveaux emprunts qui se heurtent à des difficultés croissantes ; c'est seulement sous le prétexte de construire des chemins de fer que l'on arrive encore à se procurer de l'argent. L'administration est corrompue depuis longtemps jusqu'à la moelle ; les fonctionnaires vivent de rapines, de concussion et d'extorsions plus que de leurs appointements. La production agricole, la plus importante en Russie, est complètement désordonnée par le rachat de 1861 ; les grandes propriétés manquent de main-d'œuvre, les paysans manquent de terres, ils sont accablés d'impôts, dépouillés par les usuriers ; la production agricole diminue d'année en année. Le tout est maintenu à grand-peine et seulement de l'extérieur, au moyen d'un despotisme asiatique, d'un arbitraire dont nous autres, en Occident,

ne pouvons nous faire la moindre idée. Non seulement ce despotisme entre en contradiction toujours plus flagrante avec les idées des classes instruites, surtout avec celles de la bourgeoisie croissante de la capitale, mais il s'est mis, en la personne de son porteur, à patauger : il fait aujourd'hui des concessions au libéralisme pour les reprendre le lendemain sous l'emprise de la peur, ce qui le discrédite de plus en plus. Parmi les couches les plus éclairées de la nation, concentrées dans la capitale, s'affirme le sentiment que la situation est intolérable, qu'un bouleversement est proche, mais en même temps naît l'illusion que ce bouleversement pourrait être maintenu dans une voie paisible, constitutionnelle. Toutes les conditions d'une révolution sont là; cette révolution sera amorcée par les hautes classes de la capitale, peut-être même par le gouvernement, mais les paysans la développent et lui feront dépasser rapidement la phase constitutionnelle ; cette révolution sera d'une immense portée pour l'Europe tout entière, ne serait-ce que du fait qu'elle détruira d'un seul coup la dernière réserve intacte de la réaction européenne. Cette révolution approche certainement. Il n'y aurait que deux événements susceptibles de l'ajourner : une guerre heureuse contre la Turquie ou l'Autriche, qui nécessiterait de l'argent et des alliés sûrs ou bien . . . une tentative prématurée d'insurrection, qui rejetterait les classes possédantes dans les bras du gouvernement.

Rédigé par Engels en avril 1875 Imprimé d'après le texte du jour-

Paru la même année dans le nal, confronté avec celui de la

Volksstaat et en brochure en 1875 brochure

et 1894 Traduit de l'allemand

L'étude moderne de la nature, — qui est seule parvenue à un développement scientifique, systématique et complet, à l'opposé des intuitions géniales des Anciens en philosophie de la nature et des découvertes arabes, extrêmement importantes mais sporadiques et disparues pour la plupart sans résultats, — cette étude moderne de la nature date, comme toute l'histoire moderne, de la puissante époque que nous autres Allemands nommons la Réforme d'après le malheur national qui est venu nous frapper en ce temps, que les Français nomment la Renaissance et les Italiens, Cinqucento, bien qu'aucun de ces termes n'en donne complètement l'idée. C'est l'époque qui commence avec la deuxième moitié du XVe siècle. La royauté, s' appuyant sur les bourgeois des villes, a brisé la puissance de la noblesse féodale et créé les grandes monarchies, fondées essentiellement sur la nationalité, dans le cadre desquelles se sont développées les nations européennes modernes et la société bourgeoise moderne ; et, tandis que la bourgeoisie et la noblesse étaient encore aux prises, la guerre des paysans d'Allemagne a annoncé prophétiquement les luttes de classes à venir, en portant sur la scène non seulement les paysans révoltés, — ce qui n'était plus une nouveauté, — mais encore, derrière eux, les précurseurs du prolétariat moderne, le drapeau rouge au poing, et aux lèvres la revendication de la communauté des biens. Dans les manuscrits sauvés de la chute de Byzance, dans les statues antiques retirées des ruines de Rome, un monde nouveau se révélait à l'Occident étonné : l'Antiquité grecque ; ses formes resplendis-

santés dissipaient les fantômes du Moyen Age ; l'Italie naissait à un épanouissement artistique insoupçonné, qui sembla un reflet de l'antiquité classique et n'a plus été retrouvé. En Italie, en France, en Allemagne, apparaissait une littérature nouvelle, la première littérature moderne ; l'Angleterre et l'Espagne connurent bientôt après leur époque littéraire classique. Les barrières de l'ancien orbis terrarum furent brisées ; pour la première fois la terre était vraiment découverte, les fondements posés pour le passage de l'artisanat à la manufacture qui devait, à son tour, constituer le point de départ de la grande industrie moderne. La dictature spirituelle de l'Eglise fut brisée ; la majorité des peuples germaniques la rejeta directement en adoptant le protestantisme, tandis que, chez les peuples romans, une allègre libre pensée, reprise des Arabes et nourrie de la philosophie grecque fraîchement découverte, s'enracinait de plus en plus et préparait le matérialisme du XVIIIe siècle.

Ce fut le plus grand bouleversement progressiste que l'humanité eût jamais connu, une époque qui avait besoin de géants et qui engendra des géants : géants de la pensée, de la passion et du caractère, géants d'universalité et d'érudition. Les hommes qui fondèrent la domination moderne de la bourgeoisie furent tout, sauf prisonniers de l'étroitesse bourgeoise. Au contraire, l'esprit aventureux du temps les a tous plus ou moins touchés de son souffle. On eût difficilement trouvé à cette époque un homme d'importance qui n'eût fait de vastes voyages, parlé quatre ou cinq langues, brillé dans plusieurs spécialités. Léonard de Vinci a été non seulement un grand peintre, mais aussi un mathématicien, un mécanicien et un ingénieur éminent, à qui les branches les plus diverses de la physique sont redevables d'importantes découvertes ; Albrecht Durer a été peintre, graveur, sculpteur, architecte, et il a inventé de surcroît un système de fortification qui comprend bon nombre des idées reprises bien plus tard par Montalembert et par l'art moderne de la fortification en Allemagne. Machiavel a été homme d'Etat, historien, poète, et en même temps le premier écrivain militaire des temps modernes digne d'être cité. Luther a nettoyé non seulement les écuries d'Augias de l'Eglise, mais aussi celles de la langue allemande ; c'est lui qui a créé la prose allemande moderne et composé le texte et la mélodie de cet hymne empli de la certitude de vaincre qui est devenu la Marseillaise du

XVIe siècle1. Les héros de ce temps n'étaient pas encore esclaves de la division du travail, dont nous sentons si souvent chez leurs successeurs quelles limites elle impose, quelle étroitesse elle engendre. Mais ce qui les distingue surtout, c'est que, presque sans exception, ils sont pleinement plongés dans le mouvement de leur temps, dans la lutte pratique ; ils prennent parti, ils entrent dans le combat, qui par la parole et l'écrit, qui par l'épée, souvent des deux façons. De là cette plénitude et cette force de caractère qui font d'eux des hommes complets. Les savants de cabinet sont l'exception : soit des gens de second ou de troisième ordre, soit des philistins prudents qui ne veulent pas se brûler les doigts.

En ce temps, l'étude de la nature se faisait, elle aussi, au beau milieu de la révolution générale et elle était elle-même de part en part révolutionnaire : n'avait-elle pas à conquérir son droit à l'existence dans la lutte ? La main dans la main avec les grands Italiens de qui date la philosophie moderne, elle a fourni ses martyrs aux bûchers et aux cachots de l'Inquisition. Et il est caractéristique que les protestants aient surpassé les catholiques dans la persécution de la libre étude de la nature. Calvin a fait brûler Servet au moment où il était sur le point de découvrir la circulation du sang, et cela en le mettant à griller tout vif pendant deux heures ; du moins l'Inquisition se contenta-t-elle de brûler simplement Giordano Bruno.

L'acte révolutionnaire par lequel la science de la nature proclama son indépendance en répétant, pour ainsi dire, le geste de Luther lorsqu'il jeta au feu la bulle du pape, fut la publication de l'œuvre immortelle dans laquelle Copernic, — quoique avec timidité, et, pourrait-on dire, seulement sur son lit de mort, — défia l'autorité ecclésiastique en ce qui concerne les choses de la nature. De cet acte date l'émancipation de la science de la nature à l'égard de la théologie, bien que la discrimination dans le détail de leurs droits réciproques ait traîné jusqu'à nos jours et que, dans maints esprits, elle soit encore loin d'être acquise. Il n'empêche que le développement des sciences avança dès lors, lui aussi, à pas de géant, gagnant en for-

1 Engels fait allusion au choral de Luther Ein'feste Burge ist unsere Gott (Notre Dieu est un véritable rempart). Dans le deuxième livre de son ouvrage Pour une histoire de la religion et de la philosophie en Allemagne, Heine appelle ce chant « la Marseillaise de la Réforme ». (N.R.)

ce, pourrait-on dire, en proportion du carré de la distance décomptée (dans le temps) à partir de l'origine. Il fallait, semble-t-il, démontrer au monde que, désormais, le produit le plus élevé de la matière organique, l'esprit humain, obéissait à une loi du mouvement inverse de celle de la matière inorganique.

Le travail principal de la science de la nature au début de cette première période fut d'acquérir la maîtrise des matériaux qui se trouvaient à portée de main. Dans la plupart des domaines, on partait à zéro. L'antiquité avait légué Euclide et le système solaire de Ptolémée ; les Arabes la notation décimale, les rudiments de l'algèbre, les chiffres modernes et l'alchimie ; le Moyen Age chrétien, rien du tout. Dans cette situation, ce fut nécessairement la plus élémentaire des sciences de la nature, la mécanique des corps terrestres et célestes, qui prit la première place et, à côté d'elle, pour la servir, la découverte et le perfectionnement des méthodes mathématiques. Dans ce domaine, on accomplit de grandes choses. Lorsque se termine la période dont Newton et Linné marquent la fin, ces branches de la science sont parvenues à un certain degré d'achèvement. Les méthodes mathématiques les plus essentielles sont fixées dans leurs grandes lignes : la géométrie analytique surtout grâce à Descartes, les logarithmes grâce à Neper, le calcul différentiel et intégral grâce à Leibniz et peut-être à Newton. Il en est de même de la mécanique des solides, dont les lois principales étaient élucidées une fois pour toutes. Enfin, dans l'astronomie du système solaire, Kepler avait découvert les lois du mouvement des planètes et Newton en avait donné la formule du point de vue des lois générales du mouvement de la matière. Les autres branches de la science de la nature étaient bien loin d'avoir atteint même ce degré provisoire d'achèvement. Ce n'est que vers la fin de cette période que la mécanique des fluides et des gaz fut étudiée plus à fond [par Torricelli à l'occasion des cours d'eau dans les Alpes1]. La physique proprement dite n'avait pas dépassé les premiers éléments, mise à part l'optique, dont les progrès exceptionnels furent provoqués par les besoins pratiques de l'astronomie. La chimie commençait tout juste à s'éman-

1 Ici et plus loin les crochets indiquent les mots écrits par Engels dans les marges du manuscrit. (N.R.)

ciper de l'alchimie par la théorie du phlogistique1. La géologie n'avait pas dépassé le stade embryonnaire de la minéralogie ; il ne pouvait donc absolument pas exister encore de paléontologie. Enfin, dans le domaine de la biologie, on en était toujours essentiellement à procéder au rassemblement et au tri de l'énorme documentation, tant botanique et zoologique qu'anatomique et proprement physiologique. Il ne pouvait guère être question encore de comparer les formes de la vie entre elles ou d'étudier leur extension géographique, leurs conditions d'existence climatiques et autres. Seules, ici, la botanique et la zoologie parvenaient à un achèvement approximatif, grâce à Linné.

Mais ce qui caractérise surtout cette période, c'est qu'elle voit se former une conception d'ensemble qui lui est propre et dont le point central est l'idée de Yimmuabilité absolue de la nature. Quelle que fût la façon dont la nature même s'était formée une fois qu'elle existait, elle restait semblable à elle-même tant qu'elle durait. Une fois mis en mouvement par le mystérieux « choc initial », les planètes et leurs satellites continuaient à graviter sur les ellipses prescrites pour toute l'éternité, ou en tout cas jusqu'à la fin de toutes choses. Fixes et immobiles, les étoiles reposaient pour toujours à leur place, s'y maintenant réciproquement par la « gravitation universelle ». La terre était restée immuablement la même soit de toute éternité, soit, dans l'autre hypothèse, depuis le jour de sa création. Les « cinq parties du monde » actuelles avaient toujours existé ; elles avaient toujours eu les mêmes montagnes, les mêmes vallées, les mêmes cours d'eau, le même climat, la même flore et la même faune, à moins que la main de l'homme n'y eût causé des changements ou des déplacements. Les espèces végétales et animales étaient fixées une fois pour toutes à leur naissance, le semblable engendrait constamment le semblable, et c'était déjà beaucoup que Linné admît la possibilité de formation de nouvelles espèces, çà et là, par croisement. A l'opposé de l'histoire de l'humanité qui se déroule dans le temps, on n'accordait à l'histoire de la nature qu'un déploiement dans l'espace. On niait tout chan-

1 Selon la théorie très en vogue parmi les chimistes du XVIIIe siècle, la combustion s'expliquait par la présence dans les corps du phlogistique, fluide spécial émané par ces corps. L'inconsistance de cette théorie fut démontrée par Lavoisier que donna à la combustion sa juste explication : la combinaison des corps avec l'oxygène. (N.R.)

gement, tout développement dans la nature. La science de la nature, si révolutionnaire dans ses débuts, se trouvait soudain devant une nature absolument conservatrice, dans laquelle, — jusqu'à la fin du monde ou pour l'éternité, — tout devait rester tel.

Autant, dans la première moitié du XVIIIe siècle, la science de la nature était supérieure à l'antiquité grecque par le volume des connaissances et même par le classement de ses matériaux, autant elle lui était inférieure en ce qui concerne l'emprise de la pensée sur ces matériaux, la conception générale de la nature. Pour les philosophes grecs, le monde était essentiellement quelque chose qui était sorti du chaos, qui s'était développé, qui était le résultat d'un devenir. Pour les savants de la période que nous considérons, il était quelque chose d'ossifié, d'immuable : quelque chose qui, pour la plupart d'entre eux, avait été créé d'un seul coup. La science était encore prise profondément dans la théologie. Partout elle cherche et trouve comme principe dernier une impulsion de l'extérieur, qui n'est pas explicable à partir de la nature elle-même. Même si Ton conçoit l'attraction, pompeusement baptisée par Newton gravitation universelle, comme une propriété essentielle de la matière, d'où vient la force tangentielle inexpliquée à laquelle, au début, les planètes doivent leurs orbites? Comment sont nées les innombrables espèces végétales et animales ? Et à plus forte raison l'homme, dont il était pourtant établi qu'il n'a pas existé de toute éternité? A ces questions, la science de la nature ne répondait que trop souvent en invoquant la responsabilité du Créateur de toutes choses. Copernic ouvre cette période en adressant à la théologie une lettre de rupture ; Newton la termine avec le postulat du choc initial produit par Dieu. L'idée générale la plus haute à laquelle se soit élevée cette science de la nature est celle de la finalité des dispositions établies dans la nature, c'est la plate téléologie de Wolff, selon laquelle les chats ont été créés pour manger les souris, les souris pour être mangées par les chats, et l'ensemble de la nature pour rendre témoignage de la sagesse du Créateur. C'est un grand honneur pour la philosophie de ce temps qu'elle ne se soit pas laissé induire en erreur par l'état limité des connaissances qu'on avait alors sur la nature et qu'elle ait persisté, — de Spinoza jusqu'aux grands matérialistes français, — à expliquer le monde lui-même en laissant à la science

de la nature de l'avenir le soin de donner les justifications de détail !

Si je classe encore les matérialistes du XVIIIe siècle dans cette période, c'est qu'ils n'avaient pas à leur disposition d'autres données scientifiques que celles que j'ai décrites plus haut. L'œuvre de Kant qui a fait époque, est restée pour eux un mystère et Laplace n'est venu que longtemps après eux. N'oublions pas que cette conception désuète de la nature, bien que les progrès de la science y fissent des accrocs de toute part, a dominé toute la première moitié du XIXe siècle et que l'essentiel en est enseigné aujourd'hui encore dans toutes les écoles1.

La première brèche fut ouverte dans cette conception pétrifiée de la nature non par un savant, mais par un philosophe. En 1755, paraissait l'Histoire universelle de la nature et la théorie du ciel de Kant. Il n'était plus question de choc initial ; la terre et tout le système solaire apparaissaient comme le résultat d'un devenir dans le temps. Si la grande majorité des savants avaient moins donné dans cette aversion de la pensée qu'exprime l'avertissement de Newton : « Physique, garde-toi de la métaphysique », ils n'auraient pu manquer de tirer de cette découverte géniale de Kant des conclusions qui leur eussent épargné des égarements sans fin, une somme énorme de temps et de peine dissipée en de fausses directions. Car la découverte de Kant était la source de tout progrès ultérieur. Dès lors que la terre était le résultat d'un devenir, son état géologique, géographique et climatique actuel, ses plantes et animaux étaient aussi, néces-

1 Le texte classique que voici montre quelle foi inébranlable dans cette conception pouvait encore avoir en 1861 un homme dont les travaux scientifiques ont largement contribué à la faire disparaître: «Toutes les dispositions de notre système solaire ont pour but, dans la mesure où nous sommes en état de les percer à jour, la conservation de ce qui existe et sa continuation sans changement. De même que, depuis les temps les plus reculés, aucun animal, aucune plante de la terre ne se sont perfectionnés ou en général n'ont changé, de même que dans tous les organismes nous ne rencontrons qu'une suite de degrés juxtaposés et non successifs, de même que notre propre espèce est toujours restée physiquement la même, de même la plus grande diversité dans les corps célestes existants ne peut pas nous autoriser, elle non plus, à admettre que ces formes sont seulement des stades différents d'une évolution : au contraire toutes choses créées sont parfaites en soi. » (Maedler, Astronomie populaire, Berlin, 1861, 5e édition, p. 316.) (Note d'Engels.) Il s'agit du livre de J. H. Maedler Der Wunderbau des Weltals oder populàre Astronomie, 5. Aufl. Berlin 1861. (N.R.)

sairement, le résultat d'un devenir; elle avait nécessairement une histoire faite non seulement de juxtaposition dans l'espace, mais de succession dans le temps. Si tout de suite l'on avait poussé résolument les recherches dans cette direction, la science de la nature serait aujourd'hui beaucoup plus avancée qu'elle ne l'est. Mais ne pouvait-il rien sortir de bon de la philosophie? L'œuvre de Kant resta sans résultat immédiat, jusqu'au jour où, bien des années après, Laplace et Herschel développèrent son contenu et lui donnèrent un fondement plus précis en mettant peu à peu en honneur l'« hypothèse de la nébuleuse1. » D'autres découvertes la firent enfin triompher; les plus importantes d'entre elles ont été : le mouvement propre des étoiles fixes ; la démonstration de l'existence d'un milieu résistant dans l'espace de l'univers ; la preuve, grâce à l'analyse spectrale, de l'identité chimique de la matière dans l'univers et de l'existence de nébuleuses incandescentes telles que Kant les avait supposées. [Découverte également par Kant, l'action retardataire des courants de marée sur la rotation de la terre n'a été comprise que de nos jours.]

Mais il n'est pas sûr que la majorité des savants auraient pris aussi rapidement conscience de ce qu'il y a de contradictoire dans le fait qu'une terre qui change doive porter des organismes immuables, si la conception naissante d'une nature qui n'est pas, mais devient et périt, n'avait reçu du renfort d'un autre côté. La géologie naquit et révéla non seulement des couches terrestres successives et stratifiées, mais aussi, dans ces couches, les carapaces et les squelettes conservés d'animaux disparus, les troncs, les feuilles et les fruits de plantes qui n'existent plus. On dut se décider à reconnaître que non seulement la terre dans son ensemble, mais aussi sa surface actuelle et les plantes et animaux qui y vivent ont une histoire dans le temps. Au début, on s'y résigna d'assez mauvaise grâce. La théorie de Cuvier sur les révolutions de la terre était révolutionnaire en paroles et réactionnaire en fait Elle remplaçait la création divine unique par toute une série d'actes de création répétés, en faisant du miracle un agent essentiel de lia nature. Il fallut Lyell pour introduire la raison dans la géologie en remplaçant les révolu-

1 Selon cette hypothèse les corps célestes sont nés des nébuleuses chaudes. (N.R.)

(5ft FRIEDRICH ENGELS

tions soudaines dues aux caprices du Créateur par les effets graduels d'une lente transformation de la terre1 :

La théorie de Lyell était encore plus incompatible que celles qui l'avaient précédée avec l'hypothèse d'espèces organiques constantes. La transformation graduelle de la surface de la terre et de toutes les conditions de vie menait directement à la transformation graduelle des organismes et à leur adaptation au milieu changeant, elle menait à la variabilité des espèces. Mais la tradition n'est pas une force seulement dans l'Eglise catholique, elle l'est aussi dans la science de la nature. Pendant des années, Lyell lui-même ne vit pas la contradiction, ses disciples encore moins. Fait inexplicable sans la place prédominante prise entre-temps, dans la science de la nature, par la division du travail, qui, en limitant plus ou moins chacun à sa propre spécialité, privait la plupart des chercheurs de la faculté de voir les ensembles.

Cependant, la physique avait fait d'énormes progrès, dont les résultats furent récapitulés presque en même temps par trois hommes en 1842, année décisive pour cette branche de l'étude de la science. Mayer à Heilbronn et Joule à Manchester démontrèrent la conversion de la chaleur en force mécanique et de la force mécanique en chaleur. L'établissement de l'équivalent mécanique de la chaleur rendit ce résultat incontestable. A la même époque, Grove - — qui n'était pas un savant de profession, mais un avocat anglais — prouvait, en se contentant de mettre en forme les divers résultats déjà acquis en physique, que tout ce qu'on appelait forces physiques, la force mécanique, la chaleur, la lumière, l'électricité, le magnétisme, voire la force dite chimique, se convertissent l'une en l'autre dans des conditions déterminées sans qu'il se produise aucune perte de force ; ainsi il démontrait après coup, dans le domaine de la physique, la proposition de Descartes selon laquelle la quantité de mouvement existant dans l'univers est constante. Par là, les forces particulières de la physique, qui en étaient pour ainsi dire les

1 Le défaut de la conception de Lyell — du moins sous sa première forme — était de concevoir les forces au travail sur la terre comme constantes, tant en qualité qu'en quantité. Pour lui, le refroidissement de la terre n'existe pas ; la terre n'évolue pas dans un sens déterminé, elle se transforme seulement d'une manière incohérente et contingente. (Note d'Engels.)

« espèces » immuables, se résolvaient en formes du mouvement diversement différenciées et passant de l'une en l'autre selon des lois définies. Ce qu'il y avait de contingent dans la présence de telle ou telle quantité de forces physiques était éliminé de la science puisqu'on avait montré leurs liaisons réciproques et les transitions de l'une à l'autre. La physique, comme précédemment l'astronomie, était arrivée à un résultat qui indiquait nécessairement comme conclusion ultime de la science le cycle éternel de la matière en mouvement.

Le développement merveilleusement rapide de la chimie depuis Lavoisier, et surtout depuis Dalton, attaqua encore d'un autre côté les anciennes représentations de la nature. En produisant par voie non organique des combinaisons obtenues jusqu'alors dans le seul organisme vivant, elle démontra que les lois de la chimie étaient aussi valables pour les corps organiques que pour les corps inorganiques et combla en grande partie l'abîme entre la nature inorganique et la nature organique que Kant regardait encore comme à jamais infranchissable.

Enfin, dans le domaine de la recherche biologique lui aussi, les voyages et les expéditions scientifiques systématiquement poursuivis surtout depuis le milieu du siècle dernier, l'exploration plus précise des colonies européennes dans toutes les parties du monde par des spécialistes installés sur place, en outre les progrès de la paléontologie, de l'anatomie et en général de la physiologie, surtout depuis l'utilisation systématique du microscope et la découverte de la cellule, avaient rassemblé tant de matériaux que l'application de la méthode comparative devint à la fois possible et nécessaire. [Embryologie.] D'une part, grâce à la géographie physique comparée, on établit les conditions de vie des flores et des faunes différentes ; d'autre part, on compara les divers organismes entre eux dans leurs organes homologues, et cela non seulement au stade de la maturité, mais à tous les stades de leur développement. Plus cette étude était conduite avec profondeur et précision, plus on voyait crouler à son contact le système rigide d'une nature organique immuablement fixée. Non seulement les diverses espèces animales et végétales se fondaient de plus en plus l'une dans l'autre,, mais il apparut des animaux nouveaux, comme l'amphioxus et

le lépidosirène1, qui défiaient toute classification antérieure [cératodus, dit archéoptéryx2, etc.] ; on finit par rencontrer des organismes dont il n'était même pas possible de dire s'ils appartenaient au règne végétal ou au règne animal. Les lacunes de la paléontologie se comblaient de plus en plus, en obligeant les plus récalcitrants eux-mêmes à reconnaître le parallélisme frappant qui existe entre l'histoire de l'évolution du monde organique dans son ensemble et celle de l'organisme individuel, fil d'Ariane qui devait conduire hors du labyrinthe où la botanique et la zoologie semblaient s'égarer de plus en plus. Il est caractéristique que, presque au moment où Kant s'attaquait à l'éternité du système solaire, en 1759, K.F. Wolff ait livré le premier assaut à la fixité des espèces et proclamé la théorie de la descendance. Mais ce qui chez lui n'était encore qu'anticipation géniale, prit forme avec Oken, Lamarck, Baer, pour s'imposer victorieusement avec Darwin cent ans plus tard, en 1859. Presque au même moment, on constata que le protoplasme et la cellule, dont on avait déjà démontré antérieurement qu'ils étaient les éléments constitutifs derniers de tous les organismes, se rencontrent en tant que formes organiques élémentaires, vivantes et indépendantes. Et ainsi, d'une part, l'abîme entre la nature organique et la nature inorganique était réduit au minimum, tandis que, d'autre part, un des principaux obstacles qui s'opposaient jusqu'alors à la théorie de la descendance des organismes était éliminé. La nouvelle conception de la nature était achevée dans ses grandes lignes : voilà dissous tout ce qui était rigide, volatilisé tout ce qui était fixé, et périssable tout ce qu'on avait tenu pour éternel ; il était démontré que la nature se meut dans un flux et un cycle perpétuels.

Nous voici donc revenus à la façon de voir des grands fondateurs de la philosophie grecque, pour qui l'existence de la nature entière, du plus petit au plus grand, du grain de sable

1 Amphioxus, petit animal marin intermédiaire entre les invertébrés et les vertébrés. Lépidosirène, poisson des marais du bassin de l'Amazone qui respire par des branchies et des poumons. (N.R.)

2 Cératodus, poisson de l'Australie qui respire par des branchies et des poumons. Archéoptéryx, oiseau fossile présentant certains caractères des reptiles. (N.R.)

aux soleils, du protiste à l'homme, consiste en une naissance et une mort éternelles, en un flux ininterrompu, en un mouvement et un changement sans répit. Avec toutefois cette différence essentielle que ce qui chez les Grecs était intuition géniale, est pour nous le résultat de recherches strictement scientifiques et expérimentales et, en conséquence, apparaît aussi sous une forme beaucoup plus précise et plus claire. Certes, la démonstration empirique de ce cycle n'est pas absolument exempte de lacunes, mais ces lacunes sont insignifiantes au regard de ce qui est déjà solidement acquis, et elles se comblent de plus en plus chaque année. Aussi bien, comment la preuve détaillée pourrait-elle être sans défaut, si l'on songe que les branches les plus essentielles de la science, — l'astronomie transplanétaire, la chimie, la géologie, — comptent à peine un siècle d'existence scientifique, la méthode comparative en physiologie à peine cinquante ans, et que la forme fondamentale de presque tout le développement de la vie, la cellule, est découverte depuis moins de quarante ans !

C'est à partir de masses tourbillonnantes de vapeur incandescente, dont le mouvement livrera peut-être ses lois quand les observations de plusieurs siècles nous auront éclairés sur le mouvement propre des étoiles, que se sont développés, par contraction et refroidissement, les soleils et les systèmes solaires innombrables de notre univers-île, que limitent les cercles d'étoiles les plus reculés de la Voie lactée. De toute évidence, cette évolution ne s'est pas produite partout à la même allure. L'existence dans notre système stellaire de corps obscurs, qui, n'étant pas de simples planètes, sont donc des soleils refroidis, s'impose de plus en plus à l'astronomie (Maedler) ; d'autre part (selon Secchi), une partie des taches nébuleuses gazéif ormes appartiennent à notre système stellaire en qualité de soleils encore inachevés, ce qui n'exclut pas que d'autres nébuleuses, ainsi que l'affirme Maedler, soient des univers-îles lointains et indépendants, dont le spectroscope devra établir le degré d'évolution.

L'évolution d'un système solaire à partir d'une nébuleuse donnée a été démontrée dans le détail par Laplace d'une manière

qui n'a pas été dépassée jusqu'ici ; la science ultérieure a confirmé de plus en plus sa façon de penser.

Sur chacun des corps ainsi formés — soleil aussi bien que planètes et satellites — règne au début cette forme du mouvement de la matière que nous appelons chaleur. Il ne peut être question de combinaisons chimiques des éléments, même à une température comme celle qui est, aujourd'hui encore, celle du soleil ; dans quelle mesure la chaleur s'y transforme en électricité ou en magnétisme, l'observation assidue du soleil le montrera ; quant au fait que les mouvements mécaniques qui se produisent à la surface du soleil ont uniquement pour origine le conflit entre la chaleur et la pesanteur, on peut le considérer dès maintenant comme acquis.

Les différents corps se refroidissent d'autant plus vite qu'ils sont plus petits. Satellites, astéroïdes, météores en premier, comme ce fut le cas de notre lune qui est morte depuis longtemps ; les planètes plus lentement ; le corps central en dernier lieu.

A mesure que le refroidissement s'accentue, le premier plan est de plus en plus occupé par le jeu des formes physiques du mouvement se convertissant l'une en l'autre, jusqu'à ce qu'enfin soit atteint un point à partir duquel l'affinité chimique commence à se faire sentir, les éléments, jusque-là chimiquement indifférents, se différenciant chimiquement l'un après l'autre, acquérant des propriétés chimiques, se combinant entre eux. Ces combinaisons changent continuellement avec l'abaissement de la température, qui influe différemment non seulement sur chaque élément, mais encore sur chaque combinaison particulière d'éléments, avec le passage, — en fonction du refroidissement, — d'une partie de la matière gazeuse à l'état liquide d'abord, à l'état solide ensuite, et avec les nouvelles conditions ainsi créées.

La période où la planète porte à la surface une écorce solide et des accumulations d'eau coïncide avec celle à partir de laquelle sa chaleur propre le cède de plus en plus à la chaleur qui lui est envoyée du corps central. Son atmosphère devient le théâtre de phénomènes météorologiques au sens où nous entendons ce mot aujourd'hui ; sa surface, le théâtre de changements géologiques, dans lesquels les sédimentations provoquées par les précipitations atmosphériques l'emportent de plus en

plus sur les effets extérieurs, lentement décroissants, du noyau intérieur en ignition.

Si enfin la température s'équilibre au point que, au moins sur une portion considérable de la surface, elle ne transgresse plus les limites à l'intérieur desquelles peut vivre l'albumine, les conditions chimiques préalables étant par ailleurs favorables, il se forme du protoplasme vivant. Ce que sont ces conditions préalables, nous ne le savons pas encore aujourd'hui ; mais cela n'a rien de surprenant, puisqu'on n'a même pas établi jusqu'ici la formule chimique de l'albumine, puisque nous ne savons même pas combien il y a de corps albuminoïdes chimiquement différents et qu'on a appris depuis quelque dix ans seulement que l'albumine absolument sans structure exerce toutes les fonctions essentielles de la vie ; digestion, élimination, mouvement, contraction, réaction aux excitations, reproduction.

Il a probablement fallu des millénaires pour que se présentent les conditions qui ont permis le progrès suivant et dans lesquelles cette albumine informe a pu produire la première cellule en constituant un noyau et une enveloppe. Mais avec cette première cellule, c'était la base de la constitution morphologique du monde organique qui était elle-même donnée. D'abord, ainsi que nous devons l'admettre en raisonnant sur tous les documents paléontologiques, se sont développées d'innombrables espèces de protistes aceliulaires et cellulaires, dont le seul Eozoon Canadense1 est parvenu jusqu'à nous et dont quelques-uns se sont différenciés peu à peu pour former les premières plantes, d'autres pour former les premiers animaux. A partir des premiers animaux se sont développés essentiellement par différenciation continue, les innombrables classes, ordres, familles, genres et espèces d'animaux, pour aboutir à la forme où le système nerveux atteint son développement le plus complet, celle des vertébrés, et à son tour, en fin de compte, au vertébré dans lequel la nature arrive à la conscience d'ellemême : l'homme.

L'homme, lui aussi, naît par différenciation. Cela est vrai non seulement au sens de l'individu, le développement s'opérant à partir de la cellule unique de l'œuf jusqu'à l'organisme le plus

1 Eozoon canadense, fossile trouvé au Canada et considéré comme contenant des restes d'anciens organismes primitifs. En 1878, Mœbius démontra qu'il n'était pas d'origine organique. (N.R.)

complexe que produise la nature, — cela est vrai aussi au sens historique. C'est le jour où, après des millénaires de lutte, la main fut définitivement différenciée du pied et l'attitude verticale enfin assurée, que l'homme se sépara du singe, et que furent établies les bases du développement du langage articulé et du prodigieux perfectionnement du cerveau, qui a depuis rendu l'écart entre l'homme et le singe infranchissable. La spécialisation de la main, voilà qui signifie Youtil, et l'outil signifie l'activité spécifiquement humaine, la réaction modificatrice de l'homme sur la nature, la production. Il est aussi des animaux au sens étroit du mot : la fourmi, l'abeille, le castor, qui ont des outils, mais ce ne sont que des membres de leur corps ; il est aussi des animaux qui produisent, mais leur action productrice sur la nature environnante est à peu près nulle au regard de la nature. Seul l'homme est parvenu à imprimer son sceau à la nature, non seulement en déplaçant le monde végétal et animal, mais aussi en transformant l'aspect, le climat de sa résidence, voire les animaux et les plantes, et cela à un point tel que les conséquences de son activité ne peuvent disparaître qu'avec le dépérissement général de la terre. S'il est parvenu à ce résultat, c'est d'abord et essentiellement grâce à la main. Même la machine à vapeur, qui est jusqu'ici son outil le plus puissant pour transformer la nature, repose en dernière analyse, parce que c'est un outil, sur la main. Mais la tête a accompagné pas à pas l'évolution de la main ; d'abord vint la conscience des conditions requises pour chaque résultat pratique utile et plus tard, comme conséquence, chez les peuples les plus favorisés, l'intelligence des lois naturelles qui conditionnent ces résultats utiles. Et avec la connaissance rapidement grandissante des lois de la nature, les moyens de réagir sur la nature ont grandi aussi ; la main, à elle seule, n'aurait jamais réalisé la machine à vapeur si, corrélativement, le cerveau de l'homme ne s'était développé avec la main et à côté d'elle, et en partie grâce à elle.

Avec l'homme, nous entrons dans Yhistoire. Les animaux aussi ont une histoire, celle de leur descendance et de leur développement progressif jusqu'à leur état actuel. Mais cette histoire, ils ne la font pas, et dans la mesure où ils y participent, c'est sans qu'ils le sachent ni le veuillent. Au rebours, plus les hommes s'éloignent des animaux au sens étroit du mot, plus

ils font eux-mêmes, consciemment, leur histoire, plus diminue l'influence d'effets imprévus, de forces incontrôlées sur cette histoire, plus précise devient la correspondance du résultat historique avec le but fixé d'avance. Si cependant nous appliquons ce critérium à l'histoire humaine, même à celle des peuples les plus développés de notre temps, nous trouvons qu'ici encore une disproportion gigantesque subsiste entre les buts fixés d'avance et les résultats obtenus, que les effets inattendus prédominent, que les forces incontrôlées sont beaucoup plus puissantes que celles qui sont mises en œuvre suivant un plan. Il ne peut en être autrement tant que l'activité historique la plus essentielle des hommes, celle qui les a élevés de l'animalité à l'humanité, celle qui constitue le fondement matériel de tous leurs autres genres d'activité, — la production de ce dont ils ont besoin pour vivre, c'est-à-dire aujourd'hui la production sociale, — reste soumise au jeu des effets non intentionnels de forces non contrôlées et n'atteint que par exception le but voulu, mais aboutit le plus souvent au résultat contraire. Dans les pays industriels les plus avancés, nous avons dompté les forces de la nature et les avons contraintes au service des hommes ; nous avons ainsi multiplié la production à l'infini, si bien qu'actuellement un enfant produit plus qu'autrefois cent adultes. Et quelle en est la conséquence ? Surtravail toujours croissant et misère de plus en plus grande des masses, avec, tous les dix ans, une grande débâcle. Darwin ne savait pas quelle âpre satire de l'humanité, et spécialement de ses concitoyens, il écrivait quand il démontrait que la libre concurrence, la lutte pour la vie, célébrée par les économistes comme la plus haute conquête de l'histoire, est l'état normal du règne animal Seule une organisation consciente de la production sociale, dans laquelle production et répartition sont planifiées, peut élever les hommes au-dessus du monde animal au point de vue social de la même façon que la production elle-même les a élevés en tant qu'espèce. L'évolution historique rend une telle organisation de jour en jour plus indispensable, mais aussi de jour en jour plus réalisable. D'elle datera une nouvelle époque de l'histoire, dans laquelle les hommes eux-mêmes, et avec eux toutes les branches de leur activité, en particulier la science de la nature, connaîtront un progrès qui rejettera dans l'ombre la plus profonde tout ce qui l'aura précédé.

Cependant « tout ce qui naît mérite de périr1 ». Des millions d'années peuvent bien s'écouler, les générations naître et mourir par centaines de milliers, mais inexorablement l'heure viendra où la chaleur déclinante du soleil ne suffira plus à fondre la glace descendant des pôles ; où les hommes, de plus en plus entassés autour de l'équateur, finiront par n'y plus trouver suffisamment de chaleur pour vivre ; où peu à peu la dernière trace de vie organique disparaîtra et où la terre, globe mort et refroidi comme la lune, tournera dans de profondes ténèbres, en décrivant des orbites de plus en plus étroites autour d'un soleil également mort, jusqu'à ce qu'enfin elle y tombe. D'autres planètes l'auront précédée, d'autres la suivront ; au lieu du système solaire harmonieusement distribué, lumineux et chaud, il n'y aura plus qu'une sphère froide et morte, poursuivant sa. route solitaire à travers l'espace. Et, tôt ou tard, le sort de notre système solaire sera suivi par les autres systèmes de notre univers-île, même par ceux dont la lumière n'atteindra jamais la terre du temps qu'il y vivra un œil humain pour la percevoir.

Dès lors qu'un de ces systèmes solaires a terminé sa carrière et qu'il succombe au destin de toute chose finie, la mort, que se passe-t-il ? Le cadavre du soleil restera-t-il pour l'éternité un cadavre roulant à travers l'espace infini et toutes les forces de la nature, hier si infiniment et diversement différenciées, se résoudront-elles en une forme unique du mouvement, l'attraction ? «Ou bien, — ainsi que le demande Secchi (p. 810), — existe-t-il dans la nature des forces qui puissent ramener le système mort à l'état originel de nébuleuse incandescente et l'éveiller à une vie nouvelle ? Nous ne le savons pas. »

Certes, nous ne le savons pas au sens où nous savons que 2X2=4, ou que l'attraction de la matière varie en fonction du carré de la distance. Cependant, dans la science théorique qui organise autant que possible ses conceptions de la nature en un tout harmonieux et sans laquelle, de notre temps, même l'empiriste le plus indigent d'esprit ne saurait progresser, nous avons souvent à compter avec des grandeurs très imparfaitement connues, et la logique de la pensée a dû de tout temps suppléer à l'imperfection des connaissances. La science moderne de la na-

1 Paroles de Méphistophélès dans Faust de Goethe. (N.R.)

ture a dû emprunter à la philosophie le principe de l'indestructibilité du mouvement ; sans lui, elle ne pourrait plus exister. Mais le mouvement de la matière n'est pas seulement le grossier mouvement mécanique, le simple changement de lieu ; c'est la chaleur et la lumière, la tension électrique et magnétique, la combinaison et la dissociation chimiques, la vie et finalement la conscience. Dire que la matière pendant toute son existence illimitée dans le temps ne se trouve qu'une seule fois, et pour un temps infiniment court au regard de son éternité, en mesure de différencier son mouvement et de déployer ainsi l'entière richesse de ce mouvement, dire qu'auparavant et par la suite, elle reste limitée pour l'éternité au seul changement de lieu, — c'est affirmer que la matière est périssable et le mouvement transitoire. L'indestructibilité du mouvement ne peut pas être conçue d'une façon seulement quantitative, elle doit l'être aussi de façon qualitative ; une matière dont le pur changement mécanique de lieu porte certes en elle la possibilité de se convertir, dans des conditions favorables, en chaleur, électricité, action chimique, vie, mais qui n'est pas capable de créer à partir d'elle-même ces conditions, une telle matière a perdu du mouvement ; un mouvement qui a perdu la faculté de se métamorphoser dans les diverses formes qui lui échoient a certes encore de la dynamis, mais il n'a plus oVenergeia1, et il a donc été en partie détruit. Or l'un et l'autre sont inconcevables.

Ceci, en tout cas, est certain : il fut un temps où la matière de notre univers-île avait transformé en chaleur une telle quantité de mouvement, — de quelle sorte, nous ne le savons pas jusqu'ici, — qu'à partir de là ont pu se développer les systèmes solaires relevant (d'après Maedler) de vingt millions d'étoiles au moins, systèmes dont le dépérissement graduel est également assuré. Comment cette transformation s'est-elle opérée? Nous ne le savons pas plus que le père Secchi ne sait si le futur caput mortuum de notre système solaire se reconvertira un jour en matière première de systèmes solaires nouveaux. Mais ici, ou bien il nous faut recourir au Créateur, ou bien nous sommes obligés de conclure que la matière première incandescente des systèmes solaires de notre univers-île a été produite naturelle-

1 C'est-à-dire : puissance et activité. (N.R.)

ment, par des transformations du mouvement qui sont inhérentes par nature à la matière en mouvement et dont, par conséquent, les conditions doivent être reproduites aussi par la matière, même si ce n'est que dans des millions et des millions d'années et plus ou moins par hasard, mais avec la nécessité qui est aussi inhérente au hasard.

On admet de plus en plus la possibilité d'une telle transformation. On en vient à cette idée que les corps célestes sont destinés, en fin de compte, à tomber l'un sur l'autre et on calcule même la quantité de chaleur qui doit se développer lors de telles collisions. La brusque apparition de nouvelles étoiles, l'augmentation tout aussi brusque de la luminosité d'étoiles familières, phénomène que l'astronomie nous signale, trouvent dans de telles collisions leur explication la plus aisée. De plus, ce n'est pas seulement notre groupe de planètes qui gravite autour du soleil et notre soleil à l'intérieur de notre univers-île, mais tout notre univers-île se meut dans l'espace en équilibre relatif et temporaire avec les autres univers-îles, car même l'équilibre relatif de corps flottant librement ne peut exister que grâce à un mouvement réciproquement conditionné ; en outre, certains admettent que la température n'est pas partout la même dans l'espace universel ; enfin nous savons qu'à l'exception d'une portion infiniment petite la chaleur des innombrables soleils de notre univers-île se perd dans l'espace sans réussir à élever la température de l'espace, ne fût-ce que d'un millionnième de degré centigrade. Que devient cette énorme quantité de chaleur ? S'est-elle épuisée à jamais dans la tentative de réchauffer l'espace, a-t-elle pratiquement cessé d'exister, ne subsiste-t-elle plus que théoriquement dans le fait que l'espace s'est réchauffé d'une fraction décimale de degré qui commence par dix zéros et plus? Cette supposition nie rindestructibilité du mouvement ; elle admet comme possible que, par suite de la chute successive des corps célestes l'un sur l'autre, tout le mouvement mécanique existant se convertisse en chaleur et que celle-ci soit rayonnée dans l'espace universel, ce qui, malgré toute l'« indestructibilité de la force », entraînerait la cessation absolue de tout mouvement. (Notons en passant combien est erronée la formule : indestructibilité de la force, au lieu de : indestructibilité du mouvement). Nous arrivons donc à la conclusion que

— d'une façon qu'il appartiendra dans l'avenir aux sciences de la nature de mettre en lumière — la chaleur rayonnée dans l'espace doit nécessairement avoir la possibilité de se convertir en une autre forme de mouvement, sous laquelle elle peut derechef se concentrer et redevenir active. Ainsi tombe la difficulté essentielle qui s'opposait à la reconversion de soleils morts en nébuleuse incandescente.

Du reste, la succession des mondes éternellement répétée dans le temps infini n'est que le complément logique de la coexistence de mondes innombrables dans l'espace infini, — proposition dont la nécessité s'impose même au cerveau, rebelle à la théorie du Yankee Draper1.

C'est dans un cycle éternel que la matière se meut : cycle qui certes n'accomplit sa révolution que dans des durées pour lesquelles notre année terrestre n'est pas une unité de mesure suffisante, cycle dans lequel l'heure du suprême développement, l'heure de la vie organique, et plus encore celle où vivent des •êtres ayant conscience d'eux-mêmes et de la nature, est mesu- Tée avec autant de parcimonie que l'espace dans lequel existent la vie et la conscience de soi ; cycle dans lequel tout mode fini d'existence de la matière, — fût-il soleil ou nébuleuse, animal singulier ou genre d'animaux, combinaison ou dissociation chimiques, — est également transitoire, et où il n'est rien d'éternel sinon la matière en éternel changement, en éternel mouvement, et les lois selon lesquelles elle se meut et change. Mais, quelle que soit la fréquence et quelle que soit l'inexorable rigueur avec lesquelles ce cycle s'accomplit dans le temps et dans l'espace ; quel que soit le nombre des millions de soleils et de terres qui naissent et périssent ; si longtemps qu'il faille pour que, dans un système solaire, les conditions de la vie organique s'établissent, ne fût-ce que sur une seule planète ; si innombrables les êtres organiques qui doivent d'abord apparaître et périr avant qu'il sorte de leur sein des animaux avec un cerveau capable de penser et qu'ils trouvent pour un court laps de temps des conditions propres à leur vie, pour être ensuite exterminés

1 « La multiplicité des mondes dans l'espace infini conduit à la conception d'une succession de mondes dans le temps infini. » Draper, Hist. Int. Devel. II, p. 325. (Note d'Engels.) J. W. Draper, History of the Intellectual Development of Europe. Vol. MI, Londres 1864. (N.R.)

eux aussi sans merci, — nous avons la certitude que, dans toutes ses transformations, la matière reste éternellement la même, qu'aucun de ses attributs ne peut jamais se perdre et que, par conséquent, si elle doit sur terre exterminer un jour, avec une nécessité d'airain, sa floraison suprême, l'esprit pensant, iL faut avec la même nécessité que quelque part ailleurs et à une autre heure elle le reproduise.

Rédigé par Engels en 1875-1876 Pour préparer la présente édition,.

Publié pour la première fois en °n a utilisé la traduction publiée

2^25 dans la Dialectique de la nature-

Editions Sociales, Paris 1955

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