Oeuvres choisies
Le présent recueil est conforme à l'édition russe du livre : K. Marx et F. Engels, Œuvres choisies en deux volumes, tome I, édition préparée par l'Institut du marxisme-léninisme près le C.C. du P.C.U.S. (Gospolitizdat, 1955).
Le recueil que nous présentons au lecteur comprend les œuvres les plus importantes de Marx et d'Engels, qui traitent des trois parties constitutives du marxisme : la philosophie, l'économie politique et le socialisme. Marx et Engels ont refondu, dans un esprit critique, les meilleures acquisitions de la pensée humaine; ils ont fourni la synthèse des expériences plusieurs fois séculaires de la lutte des classes opprimées contre leurs oppresseurs et créé la théorie du socialisme scientifique, laquelle a marqué le début d'un tournant révolutionnaire et inauguré une ère nouvelle dans l'évolution de la pensée sociale.
Contrairement à tous les autres systèmes philosophiques et politiques, le marxisme traduit les intérêts majeurs de la classe ouvrière et de tous les travailleurs. Le marxisme n'est pas une théorie d'individus isolés ou de fondateurs de sectes particulières ; c'est une théorie tournée vers le prolétariat et appelée à servir de guide dans sa lutte révolutionnaire. Le marxisme est l'idéologie du prolétariat, l'expression scientifique de ses intérêts vitaux. Le plus grand mérite de Marx et d'Engels est qu'ils ont révélé la mission historique du prolétariat: libérer l'humanité de toute oppression et de toute exploitation, et montrer la voie d'un nouvel ordre social : le communisme.
Le marxisme s'est frayé un chemin vers la lutte intransigeante contre la philosophie idéaliste réactionnaire, contre l'économie politique bourgeoise, contre le socialisme sectaire et petit-bourgeois.
Marx et Engels ont fait un exposé classique des idées fondamentales du socialisme scientifique dans le célèbre Manifeste du Parti communiste, document-programme, par lequel s'ouvre le présent recueil. «Cet ouvrage, disait Lénine, expose avec une clarté et une vigueur remarquables la nouvelle conception
du monde, le matérialisme conséquent étendu à la vie sociale, la dialectique, science la plus vaste et la plus profonde de l'évolution, la théorie de la lutte des classes et du rôle révolutionnaire dévolu dans l'histoire mondiale au prolétariat, créateur d'une société nouvelle, la société communiste. »
Le Manifeste du Parti communiste a donné aux millions de prolétaires de tous les pays une arme théorique pour lutter contre l'esclavage capitaliste et leur a tracé un puissant programme d'action.
Les trois écrits de Marx, qui figurent dans ce recueil, sur l'histoire de la France du XIXe siècle: les Luttes de classes en France (1848-1850), le 18-Brumaire de Louis Bonaparte et la Guerre civile en France offrent un modèle incomparable d'application de la méthode du matérialisme historique à l'analyse des événements concrets de l'histoire. D'autre part, ils ont une grande valeur théorique: ils reflètent le développement de la doctrine marxiste de la révolution prolétarienne et de la dictature du prolétariat. Marx, qui est le guide véritable du mouvement prolétarien, a lui-même appris auprès des masses, ces créateurs de l'histoire ; il a enrichi la théorie révolutionnaire des enseignements de leur lutte. La riche expérience de la révolution de 1848-1849 a impulsé le- développement des conceptions de Marx sur l'Etat et les a rendues plus concrètes. Si dans le Manifeste du Parti communiste on ne trouve qu'une formule générale de la conquête inévitable du pouvoir politique par le prolétariat, dans le 18-Brumaire de Louis Bonaparte, cependant, en faisant le point de l'expérience des luttes de classes en France en 1848-1849, Marx en arrive à conclure que pour instaurer la dictature du prolétariat il faut d'abord briser la vieille machinerie bureaucratique militaire, appareil de la domination de classe de la bourgeoisie. Par la suite, l'héroïsme des communards parisiens amènera Marx à un nouveau progrès d'importance exceptionnelle dans le développement de sa doctrine. Analysant dans sa Guerre civile en France la tentative des masses populaires de créer à Paris leur propre Etat ouvrier, Marx conclut que précisément l'organisation politique du type de la Commune de Paris, et non la république parlementaire, constitue la forme la plus efficace de la dictature du prolétariat. Enfin, dans la Critique du programme de Gotha, document remarquable dirigé contre les opportunisite~s~quPs' appliquèrent à
pervertir l'esprit révolutionnaire du marxisme, Marx montre la nécessité et l'inéluctabilité historique d'une période de transition politique, où le pouvoir d'Etat doit appartenir à la dictature révolutionnaire du prolétariat.
Dans cet ouvrage, dont la valeur théorique et pratique est inappréciable, Marx formule pour la première fois la thèse bien connue sur le socialisme et le communisme comme deux phases du développement de l'ordre social nouveau, socialiste.
Dans ses Thèses sur Feuerbach, définies par Engels comme le « premier document comportant en germe la géniale conception nouvelle du monde», Marx proclamait, dès 1845, le lien indestructible entre la philosophie et la pratique sociale. La philosophie du prolétariat, classe révolutionnaire appelée à transformer le monde, ne peut être que le matérialisme dialectique, seule conception réellement scientifique. En montrant le caractère de classe de la lutte entre idéalisme et matérialisme, Marx et Engels se sont attachés à sauvegarder le principe de l'esprit de parti en philosophie.
«Marx et Engels, écrivait Lénine, furent en philosophie, du commencement à la fin, des hommes de parti ; ils surent découvrir les déviations du matérialisme et les passe-droits à l'idéalisme et au fidéisme dans toutes les tendances «modernes », quelles qu'elles soient. »
Dans sa préface de la Contribution à la critique de l'économie politique, Marx a donné une formulation géniale de ce qu'est le matérialisme historique, c'est-à-dire de l'application des thèses du matérialisme dialectique à la vie sociale.
Parmi les œuvres classiques dans lesquelles le marxisme est exposé comme corps de doctrine, il convient de ranger l'ouvrage d'Engels Socialisme utopique et socialisme scientifique. Cet écrit est composé de trois chapitres de YAnti-Duhring, refondus par Engels dans le but de fournir aux ouvriers un exposé populaire de la théorie marxiste. Engels définit brièvement les trois parties constitutives du marxisme et montre que toutes les acquisitions de la culture mondiale ont été refaites dans un esprit critique par Marx, lequel a créé une nouvelle conception du monde qui se différencie, qualitativement, de toutes les théories sociales antérieures.
Dans son ouvrage Ludwig Feuerbach, Engels assume rigoureusement la défense de la conception matérialiste, dont il don-
ne une explication scientifique. Formulation classique du problème essentiel de la philosophie : le rapport entre la pensée et l'être, entre l'esprit et la nature, problème qui divise les philosophes en deux camps : idéalistes et matérialistes. Dans Socialisme utopique et socialisme scientifique et Ludwig Feuerbach, Engels met l'accent sur l'opposition de la dialectique matérialiste de Marx à la dialectique idéaliste de Hegel ; il fait ressortir les défauts et l'étroitesse du matérialisme métaphysique de Feuerbach.
Une grande importance théorique s'attache aux différentes lettres de Marx et d'Engels publiées dans ce recueil, sur les problèmes relatifs au matérialisme historique. Dans les lettres adressées à Annenkov et Weidemeyer, Marx définit sommairement les nouveaux éléments dont il a enrichi la théorie de l'évolution sociale et de la lutte des classes. Dans les lettres de 1890 à 1894, qui font partie de ce recueil, Engels s'élève vivement contre la définition vulgaire de la conception matérialiste de l'histoire et contre la sous-estimation du facteur idéologique dans le développement de la société et la lutte des classes.
L'ouvrage d'Engels l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat montre magistralement la façon dont la théorie du matérialisme historique est appliquée à l'histoire de l'évolution sociale. Engels y discerne l'origine de la famille, de la race, de la propriété privée, des classes et de l'Etat; il montre la continuité objective de leur évolution, leur dépendance en fin de compte du mode matériel de production et explique, sur le plan théorique, la relève de telles formes sociales par d'autres. Selon Lénine, cet écrit d'Engels est une des œuvres capitales du socialisme moderne.
Dans son immortel ouvrage le Capital Marx a fait une prestigieuse analyse de la loi d'évolution économique de la société capitaliste ; il a étudié l'origine, l'évolution et la décadence de cette société. Notre recueil contient le chapitre XXXXII du livre premier du Capital. Marx y conte la tendance historique de l'accumulation capitaliste, l'aggravation inéluctable des contradictions entre la classe ouvrière et la bourgeoisie, le caractère inévitable de la révolution prolétarienne et de «l'expropriation des expropriateurs ». Le compte rendu d'Engels sur le premier livre du Capital explique largement le contenu de ce
travail de Marx. Engels y montre la portée universelle de la lutte de la classe ouvrière et expose la théorie de la plus-value, qui constitue «la pierre angulaire de la théorie économique de Marx » (Lénine).
Le présent recueil contient également deux écrits que Marx destinait aux grandes masses ouvrières. La base du premier — Travail salarié et capital — est formée par les conférences de Marx, prononcées en 1847 à l'Association des Travailleurs allemands, à Bruxelles. Le second — Salaire, prix et profit — est le rapport présenté par Marx au cours de deux séances du Conseil général de l'Association internationale des Travailleurs en 1865. Dans ces écrits Marx fait, sous une forme aisément accessible, une analyse théorique pénétrante des rapports économiques qui forment la base de la domination de classe de la bourgeoisie ; il explique l'origine et l'essence de la plus-value et amène le lecteur à la conclusion révolutionnaire suivante : il est indispensable que la classe ouvrière lutte pour l'abolition de l'esclavage salarié.
L'une des œuvres capitales du socialisme scientifique est la Question du logement d'Engels. On y trouve la critique des projets de règlement de la question du logement, préconisés par Proudhon. De cette critique Engels fait un réquisitoire contre l'ensemble du système capitaliste. Contrairement aux proudhonistes et aux autres social-réformistes, il affirme qu'il est impossible de régler la question du logement en régime capitaliste. Il analyse ici un problème théorique d'importance concernant la suppression des contrastes entre la ville et la campagne et démontre que la chose n'est possible que dans le cadre de la société communiste.
Les fondateurs du socialisme scientifique furent les premiers organisateurs et guides du prolétariat international. La mise au point de la théorie marxiste était dès les premiers jours étroitement liée à la lutte de Marx et d'Engels pour la formation d'un parti du prolétariat. Le Manifeste du Parti communiste, comme on le sait, fut rédigé à titre de programme pour la première organisation communiste internationale du prolétariat, fondée par Marx et Engels, la Ligue des communistes. Dans un article d'Engels « Contribution à l'histoire de la Ligue des communistes» on trouve un bref exposé des activités de cette organisation. L'action de Marx dans la révolution de 1848-
1849 en Allemagne est illustrée par un article d'Engels «Marx et la Nouvelle Gazette rhénane». La célèbre Adresse du Comité Central à la Ligue des communistes fait le point de la lutte révolutionnaire de 1848-1849 et formule la thèse sur la révolution ininterrompue, que Lénine a érigée, a l'époque de l'impérialisme, en théorie de transformation de la révolution démocratique bourgeoise en révolution socialiste.
Quand sur la base d'un nouvel essor du mouvement ouvrier apparut l'Association internationale des Travailleurs (1864- 1872), Marx en assuma la direction et rédigea à son intention l'« Adresse inaugurale » et les « Statuts » qui, sous la forme la plus simple, la plus accessible à tous les ouvriers, posaient la tâche de créer un parti prolétarien indépendant pour la lutte contre le capitalisme.
Marx écrivit la plus grande partie des documents de l'Association internationale, y compris les deux adresses qui font partie de ce recueil, sur la guerre franco-allemande. L'ouvrage classique de Marx la Guerre civile en France fut également écrit sous forme d'adresse de l'Association internationale des Travailleurs. L'article de Marx sur Proudhon, les articles d'Engels sur l'autorité, sur les rapports sociaux en Russie et certains autres qui font partie d'un choix d'articles et lettres, illustrent la lutte conséquente des fondateurs du marxisme contre toutes les formes de socialisme utopique et petit-bourgeois, contre le sectarisme dans le mouvement ouvrier.
Au stade suivant de révolution du mouvement ouvrier européen, quand des partis ouvriers socialistes de masse apparaissent dans différents pays, Marx et Engels, chefs reconnus du prolétariat international, combattent pour la consolidation de ces partis, contre l'opportunisme déclaré, l'esprit de conciliation, contre la phraséologie gauchiste. Cette lutte trouve son expression dans des écrits tels que la Critique du programme de Gotha, ci-dessus nommée, la préface à la seconde édition de la Situation de la classe laborieuse en Angleterre, et autres écrits compris dans ce recueil.
Dans la préface à la Guerre des paysans en Allemagne et dans la Question paysanne en France et en Allemagne, Engels plaide en faveur d'une alliance de la classe ouvrière avec la paysannerie ; il formule des idées importantes sur les voies de la transformation socialiste de la campagne.
Dans les écrits qui figurent dans ce recueil, sont exposés les principes de la théorie révolutionnaire que les fondateurs du marxisme ont développés et perfectionnés durant un demisiècle. La théorie marxiste, en tant que science des lois d'évolution de la nature et de la société, science de la transformation révolutionnaire du monde, ne peut demeurer stationnaire ; elle doit s'enrichir d'une nouvelle expérience et de connaissances nouvelles. Le marxisme est une doctrine révolutionnaire vivante. Elle se développe et se perfectionne sans solution de continuité. Après la mort de Marx et d'Engels, les chefs de la IIe Internationale, pour être agréables à la bourgeoisie, ont perverti la doctrine révolutionnaire de Marx, s'attachant à en faire une collection de dogmes sclérosés. A la veille de batailles décisives contre le capitalisme il importait de sauvegarder l'esprit révolutionnaire du marxisme, de bannir du sein du mouvement ouvrier les politiciens, les renégats, les traîtres à la cause du prolétariat. Dans les nouvelles conditions historiques, il importait de pousser plus en avant la théorie révolutionnaire, dont les principes avaient été formulés par Marx et Engels. Le grand mérite de Lénine est d'avoir rempli cette mission. Le léninisme, qui est la continuation et le développement du marxisme, est le marxisme de l'époque de l'impérialisme et des révolutions prolétariennes, époque de la construction socialiste et communiste en U.R.S.S., de la naissance et du développement du système socialiste mondial, époque où la société des hommes passe du capitalisme au communisme.
Le Parti communiste de l'Union Soviétique et les partis frères, communistes et ouvriers, en enrichissant la science marxiste-léniniste de thèses nouvelles, la font progresser et s'en inspirent dans leur action.
Chaque volume comporte un index des noms et un index des matières. Les notes des auteurs et de la rédaction sont
données en bas de la page.
Institut du marxisme-léninisme près le Comité Central du P.C. U.S.
La Ligue des communistes, association ouvrière internationale qui, dans les circonstances d'alors, ne pouvait être évidemment que secrète, chargea les soussignés, délégués au congrès tenu à Londres en novembre 1847, de rédiger un programme détaillé, à la fois théorique et pratique, du Parti et destiné à la publicité. Telle est F origine de ce Manifeste dont le manuscrit, quelques semaines avant la révolution de Février1, fut envoyé à Londres pour y être imprimé. Publié d'abord en allemand, il a eu dans cette langue au moins douze éditions différentes en Allemagne, en Angleterre et en Amérique. Traduit en anglais par miss Hélène Macfarlane, il parut en 1850, à Londres, dans le Red Républicain, et, en 1871, il eut, en Amérique, au moins trois traductions anglaises. Il parut une première fois en français à Paris, peu de temps avant l'insurrection de juin 1848, et, récemment, dans Le Socialiste de New York. Une traduction nouvelle est en préparation. On en fit une édition en polonais à Londres, peu de temps après la première édition allemande. Il a paru en russe, à Genève, après 1860. Il a été également traduit en danois peu après sa publication.
Bien que les circonstances aient beaucoup changé au cours des vingt-cinq dernières années, les principes généraux exposés dans ce Manifeste conservent dans leurs grandes lignes, aujourd'hui encore, toute leur exactitude.- Il faudrait revoir, çià et là,
1 II s'agit de la révolution de Février 1848 en France. (N.R.)
quelques détails. Le Manifeste explique lui-même que l'application des principes dépendra partout et toujours des circonstances historiques données, et que, par suite, il ne faut pas attribuer trop d'importance aux mesures révolutionnaires énumérées à la fin du chapitre II. Ce passage serait, à bien des égards, rédigé tout autrement aujourd'hui. Etant donné les progrès immenses de la grande industrie dans les vingt-cinq dernières années et les progrès parallèles qu'a accomplis, dans son organisation en parti, la classe ouvrière, étant donné les expériences, d'abord de la révolution de Février, ensuite et surtout de la Commune de Paris qui, pendant deux mois, mit pour la première fois aux mains du prolétariat le pouvoir politique, ce programme est aujourd'hui vieilli sur certains points. La Commune, notamment, a démontré que «la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l'Etat et de la faire fonctionner pour son propre compte » (voir la Guerre civile en France. Adresse du Conseil général de l'Association internationale des Travailleurs, édition allemande, S. 19, où cette idée est plus longuement développée1). En outre, il est évident que la critique de la littérature socialiste présente une lacune pour la période actuelle, puisqu'elle s'arrête à 1847. Et, de même, si les remarques sur la position des communistes à l'égard des différents partis d'opposition (chapitre IV) sont exactes aujourd'hui encore dans leurs principes, elles sont vieillies dans leur application parce que la situation politique s'est modifiée du tout au tout et que l'évolution historique a fait disparaître la plupart des partis qui y sont énumérés.
Cependant, le Manifeste est un document historique que nous ne nous attribuons plus le droit de modifier. Une édition ultérieure sera peut-être précédée d'une introduction qui comblera la lacune entre 1847 et nos jours ; la réimpression actuelle nous a pris trop à l'improviste pour nous donner le temps de l'écrire.
Karl Marx, Friedrich Engels
Londres, 24 juin 1872.
i Voir ce tome, p. 548. (N.R.)
La première édition russe du Manifeste du Parti communiste, traduit par Bakounine, parut peu après 18601 à l'imprimerie du Kolokol [la Cloche]. A cette époque, une édition russe de cet ouvrage avait tout au plus pour l'Occident l'importance d'une curiosité littéraire. Aujourd'hui, il n'en va plus de même.
Combien était étroit le terrain où se propageait le mouvement prolétarien a cette époque (décembre 1847), c'est ce qui ressort parfaitement du dernier chapitre : « Position des communistes envers les différents partis d'opposition dans les divers pays.» La Russie et les Etats-Unis notamment n'y sont pas mentionnés. C'était le temps où la Russie formait la dernière grande réserve de la réaction européenne, et où rémigration aux Etats-Unis absorbait l'excédent des forces du prolétariat européen. Ces deux pays fournissaient à l'Europe des matières premières et lui offraient en même temps des débouchés pour l'écoulement de ses produits industriels. Tous deux servaient donc, de l'une ou l'autre manière, de contrefort à l'organisation sociale de l'Europe.
Que tout cela est changé aujourd'hui ! C'est précisément l'émigration européenne qui a rendu possible le développement colossal de l'agriculture en Amérique du Nord, développement dont la concurrence ébranle dans ses fondements la grande et la petite propriété foncière en Europe. C'est elle qui a, du même coup, donné aux Etats-Unis la possibilité de mettre en exploitation ses énormes ressources industrielles, et cela avec une énergie et à une échelle telles que le monopole industriel de l'Europe occidentale, et notamment celui de l'Angleterre, disparaîtra à bref délai. Ces deux circonstances réagissent à leur tour de façon révolutionnaire sur l'Amérique elle-même. La petite et la moyenne propriété des farmers, cette assise de tout l'ordre politique américain, succombe peu à peu sous la concurrence de fermes gigantesques, tandis que, dans les districts industriels, il se constitue pour la première fois un nombreux prolétariat à côté d'une fabuleuse concentration du Capital.
1 La date n'est pas exacte. Il y a erreur de date. L'édition parut en 1869. (N.R.)
Passons à la Russie. Au moment de la révolution de 1848- 1849, les monarques d'Europe, tout comme la bourgeoisie d'Europe, voyaient dans l'intervention russe le seul moyen de les sauver du prolétariat qui commençais tout juste à prendre conscience de sa force. Le tsar fut proclamé chef de la réaction européenne. Aujourd'hui, il est, à Gatchina, le prisonnier de guerre de la révolution, et la Russie est à l' avant-garde du mouvement révolutionnaire de l'Europe.
Le Manifeste communiste avait pour tâche de proclamer la disparition inévitable et prochaine de la propriété bourgeoise. Mais en Russie, à côté de la spéculation capitaliste qui se développe fiévreusement et de la propriété foncière bourgeoise en voie de formation, plus de la moitié du sol est la propriété commune des paysans. Il s'agit, dès lors, de savoir si la communauté paysanne russe, cette forme déjà décomposée de l'antique propriété commune du sol, passera directement à la form communiste supérieure de la propriété foncière, ou bien si elle doit suivre d'abord le même processus de dissolution qu'elle a subi au cours du développement historique de l'Occident.
La seule réponse qu'on puisse faire aujourd'hui à cette question est la suivante : si la révolution russe donne le signal d'une révolution prolétarienne en Occident, et que toutes deux se complètent, la propriété commune actuelle de la Russie pourra servir de point de départ à une évolution communiste.
Karl Marx, Friedrich Engels
Londres, 21 janvier 1882.
Il me faut malheureusement signer seul la préface de cette édition. Marx, l'homme auquel toute la classe ouvrière d'Europe et d'Amérique doit plus qu'à tout autre, Marx repose au cimetière de Highgate, et sur sa tombe verdit déjà le premier gazon. Après sa mort, il ne saurait être question moins que jamais de remanier ou de compléter le Manifeste. Je crois
d'autant plus nécessaire d'établir expressément, une fois de plus, ce qui suit.
L'idée fondamentale et directrice du Manifeste, à savoir que la production économique et la structure sociale qui en résulte nécessairement forment, à chaque époque historique, la base de l'histoire politique et intellectuelle de cette époque ; que, par suite (depuis la dissolution de la propriété commune du sol des temps primitifs), toute l'histoire a été une histoire de luttes de classes, de luttes entre classes exploitées et classes exploitantes, entre classes dominées et classes dominantes, aux différentes étapes de leur développement social ; mais que cette lutte a actuellement atteint une étape où la classe exploitée et opprimée (le prolétariat) ne peut plus se libérer de la classe qui l'exploite et l'opprime (la bourgeoisie), sans libérer en même temps et à tout jamais la société entière de l'exploitation, de l'oppression et des luttes de classes ; cette idée maîtresse appartient uniquement et exclusivement à Marx1.
Je l'ai souvent déclaré, mais il faut maintenant que cette déclaration figure aussi en tête du Manifeste.
Londres, 28 juin 1883. Friedrich Engels
(EXTRAIT
Le Manifeste a eu sa destinée propre. Salué avec enthou- j siasme, au moment de son apparition, par l'avant-garde peu nom- I breuse encore du socialisme scientifique (comme le prouvent ; les traductions signalées dans la première préface), il fut bien- !
1 « Cette idée, ai-je écrit dans la préface de l'édition anglaise, cette idée qui, selon moi, est appelée à marquer pour la science historique le même progrès que la théorie de Darwin pour les sciences naturelles — nous nous en étions tous deux approchés peu à peu, plusieurs années déjà avant 1845. Mon livre : la Situation de la classe laborieuse en Angleterre montre jusqu'où j'étais ailé moi-même dans cette direction. Mais lorsque je retrouvai Marx à Bruxelles, au printemps de 1845, il l'avait complètement élaborée, et il me l'exposa à peu près aussi clairement que je l'ai fait ci-dessus. » (Note d'Engels pour l'édition allemande de 1890.)
tôt refoulé à r arrière-plan par la réaction qui suivit la défaite des ouvriers parisiens en juin 1848, et enfin il fut proscrit «de par la loi» avec la condamnation des communistes de Cologne en novembre 1852. Avec le mouvement ouvrier datant de la révolution de Février, le Manifeste aussi disparaissait de la scène publique.
* Lorsque la classe ouvrière européenne eut repris suffisamment de forces pour un nouvel assaut contre la puissance des classes dominantes, naquit l'Association internationale - des Travailleurs. Elle avait pour but de fondre en une immense armée unique toute la classe ouvrière d'Europe et l'Amérique, capable d'entrer dans la lutte. Elle ne pouvait donc partir directement des principes posés dans le Manifeste. Il lui fallait un programme qui ne fermât pas la porte aux trade-unions anglaises, aux proudhoniens français, belges, italiens, et espagnols, ni aux lassaliens allemands1. Ce programme le préambule des Statuts de l'Internationale2 — fut rédigé par Marx avec une maîtrise à laquelle Bakounine et les anarchistes eux-mêmes ont rendu hommage. Pour la victoire définitive des propositions énoncées dans le Manifeste, Marx s'en remettait uniquement au développement intellectuel de la classe ouvrière, qui devait résulter de l'action et de la discussion communes. Les événements et les vicissitudes de la lutte contre le Capital, les défaites plus encore que les succès, ne pouvaient manquer de faire sentir aux combattants l'insuffisance de toutes leurs panacées et les amener à comprendre à fond les conditions véritables de l'émancipation ouvrière. Et Marx avait raison. La classe ouvrière de 1874, après la dissolution de l'Internationale, était tout autre que celle de 1864, au moment de sa fondation. Le proudhonisme des pays latins et le lassalisme proprement dit en Allemagne étaient à l'agonie, et même les trade-unions anglaises, alors ultra-conservatrices, approchaient peu à peu du moment où, en 1887, le président de leur congrès à Swansea pouvait dire en leur nom : « Le socia-
1 Lassalle se déclarait toujours personnellement, avec nous, le « disciple » de Marx, et comme tel, il se tenait évidemment sur le terrain du Manifeste. Il en est autrement de ceux de ses partisans qui n'allèrent pas au-delà de son programme d'associations de production bénéficiant de crédits de l'Etat et qui divisèrent toute la classe ouvrière en ouvriers comptant sur l'Etat et en ouvriers ne comptant que sur eux-mêmes. (Note d'Engels.)
2 Voir ce tome, pp. 403-404. (N.R.)
lisme continental a cessé d'être pour nous un épouvantail ». Mais dès 1887, le socialisme continental s'identifiait presque entièrement avec la théorie formulée dans le Manifeste. Et ainsi l'histoire du Manifeste reflète jusqu'à un certain point l'histoire du mouvement ouvrier moderne depuis 1848. A l'heure actuelle, il est incontestablement l'œuvre la plus répandue, la plus internationale de toute la littérature socialiste, le programme commun de millions d'ouvriers de tous les pays, de la Sibérie à la Californie.
Et, cependant, lorsqu'il parut, nous n'aurions pu l'intituler Manifeste socialiste. En 1847, on comprenait sous ce nom de socialiste deux sortes de gens. D'abord, les adhérents des divers systèmes utopiques, notamment les owenistes en Angleterre et les fouriéristes en France, qui n'étaient déjà plus, les uns et les autres, que de simples sectes agonisantes. D'un autre côté, les charlatans sociaux de tout acabit qui voulaient, à l'aide d'un tas de panacées et avec toutes sortes de rapiéçages, supprimer les misères sociales, sans faire le moindre tort au Capital et au profit. Dans les deux cas, c'étaient des gens qui vivaient en dehors du mouvement ouvrier et qui cherchaient plutôt un appui auprès des classes « cultivées ». Au contraire, cette partie des ouvriers qui, convaincue de l'insuffisance des simples bouleversements politiques, réclamait une transformation fondamentale de la société, s'appelait alors communiste. C'était un communisme à peine dégrossi, purement instinctif, parfois un peu grossier ; mais il était assez puissant pour donner naissance à deux systèmes de communisme utopique : en France l'Icarie de Cabet et en Allemagne le système de Weitling. En 1847, le socialisme signifiait un mouvement bourgeois, le communisme, un mouvement ouvrier. Le socialisme avait, sur le continent tout au moins, ses entrées dans le monde ; pour le communisme, c'était exactement le contraire. Et comme, dès ce moment, nous étions très nettement d'avis que <d'émariçipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs euxmêmes», nous ne pouvions hésiter un instant sur la dénomination à choisir. Depuis, il ne nous est jamais venu à l'esprit de la rejeter.
« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Quelques voix seulement nous répondirent, lorsque nous lançâmes cet appel par le monde, il y a maintenant quarante-deux ans, à la 2*
veille de la première révolution parisienne dans laquelle le prolétariat se présenta avec ses revendications à lui. Mais le 28 septembre 1864, des prolétaires de la plupart des pays de l'Europe occidentale s'unissaient pour former l'Association internationale des Travailleurs, de glorieuse mémoire. L'Internationale ellemême ne vécut d'ailleurs que neuf années. Mais que l'alliance éternelle établie par elle entre les prolétaires de tous les pays existe encore et qu'elle soit plus puissante que jamais, il n'en est pas de meilleure preuve que la journée d'aujourd'hui. Au moment où j'écris ces lignes, le prolétariat d'Europe et d'Amérique passe la revue de ses forces, pour la première fois mobilisées en une seule armée, sous un même drapeau et pour un même but immédiat : la fixation légale de la journée normale de huit heures, proclamée dès 1866 par le congrès de l'Internationale à Genève, et de nouveau par le congrès ouvrier de Paris en 1889. Le spectacle de cette journée montrera aux capitalistes et aux propriétaires fonciers de tous les pays que les prolétaires de tous les pays sont effectivement unis.
Que Marx n'est-il à côté de moi, pour voir cela de ses propres yeux !
Friedrich Engels
Londres, 1er mai 1890.
Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le pape et le tsar, Metternich et Guizot, les radicaux de France et les policiers d'Allemagne.
Quelle est l'opposition qui n'a pas été accusée de communisme par ses adversaires au pouvoir ? Quelle est l'opposition qui, à son tour, n'a pas renvoyé à ses adversaires de droite ou de gauche l'épithète infamante de communiste ?
Il en résulte un double enseignement.
Déjà le communisme est reconnu comme une puissance par toutes les puissances d'Europe.
Il est grand temps que les communistes exposent, à la face du monde entier, leurs conceptions, leurs buts et leurs tendances ; qu'ils opposent au conte du spectre communiste un manifeste du Parti lui-même.
C'est à cette fin que des communistes de diverses nationalités se sont réunis à Londres et ont rédigé le Manifeste suivant, qui est publié en anglais, français, allemand, italien, flamand et danois.