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STATUTS GÉNÉRAUX DE

L'ASSOCIATION INTERNATIONALE DES TRAVAILLEURS1

Considérant

Que l'émancipation de la classe ouvrière doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes ; que la lutte pour l'émancipation de la classe ouvrière n'est pas une lutte pour des privilèges et des monopoles de classe, mais pour l'établissement de droits et de devoirs égaux, et pour l'abolition de toute domination de classe ;

Que l'assujettissement économique du travailleur au détenteur des moyens du travail, c'est-à-dire des sources de la vie, est la cause première de la servitude dans toutes ses formes, de la misère sociale, de l'avilissement intellectuel et de la dépendance politique ;

Que, par conséquent, l'émancipation économique de la classe ouvrière est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen ;

Que tous les efforts tendant à ce but ont jusqu'ici échoué, faute de solidarité entre les travailleurs des différentes professions dans le même pays et d'une union fraternelle entre les classes ouvrières des divers pays ;

Que l'émancipation du travail, n'étant un problème ni local ni national, mais social, embrasse tous les pays dans lesquels

1 Adoptés en septembre 1871 à la Conférence de Londres de l'Association Internationale des Travailleurs. A leur base se trouvent les « Statuts Provisoires », rédigés par Marx en 1864, à la fondation de la Ire Internationale. (N.R.)

existe la société moderne et nécessite, pour sa solution, le concours théorique et pratique des pays les plus avancés ;

Que le mouvement qui vient de renaître parmi les ouvriers des pays industriels avancés de l'Europe, tout en réveillant de nouvelles espérances, donne un solennel avertissement de ne pas retomber dans les vieilles erreurs et de combiner le plus tôt possible les efforts encore isolés ;

Pour ces raisons,

L'Association Internationale des Travailleurs a été fondée. Elle déclare

Que toutes les sociétés et individus y adhérant reconnaîtront comme base de leur comportement les uns envers les autres et envers tous les hommes, sans distinction de couleur, de croyance et de nationalité, la Vérité, la Justice et la Morale.

Pas de devoirs sans droits, pas de droits sans devoirs.

C'est dans cet esprit que les statuts suivants ont été conçus :

Art. 1. — L'Association est établie pour créer un point central de communication et de coopération entre les sociétés ouvrières des différents pays aspirant au même but, savoir : la protection, le progrès et le complet affranchissement de la classe ouvrière.

Art. 2. — Le nom de cette association sera : Association Internationale des Travailleurs.

Art. 3. — Tous les ans aura lieu un Congrès ouvrier général composé de délégués des branches de l'Association. Ce Congrès proclamera les aspirations communes de la classe ouvrière, prendra l'initiative des mesures nécessaires pour le succès de l'œuvre de l'Association Internationale et en nommera le Conseil général.

Art. 4. — Chaque Congrès fixera la date et le siège de la réunion du Congrès suivant. Les délégués se réuniront aux lieu et jour désignés, sans qu'une convocation spéciale soit nécessaire. En cas de besoin, le Conseil général pourra changer le lieu du Congrès, sans en remettre toutefois la date. Tous les ans, le Congrès réuni désignera le siège du Conseil général et en nommera les membres. Le Conseil général ainsi élu aura le droit de s'adjoindre de nouveaux membres.

A chaque Congrès annuel, le Conseil général fera un rapport public de ses travaux. Il pourra, en cas de besoin, convoquer le Congrès avant le terme fixé.

Art. 5. — Le Conseil général se composera de travailleurs appartenant aux différentes nations représentées dans l'Association Internationale. Il choisira dans son sein les membres du bureau nécessaires pour la gestion des affaires, tels que trésorier, secrétaire général, secrétaires correspondants pour les différents pays, etc.

Art. 6. — Le Conseil général fonctionnera comme agent international entre les différents groupes nationaux et locaux, de telle sorte que les ouvriers de chaque pays soient constamment au courant des mouvements de leur classe dans les autres pays ; qu'une enquête sur l'état social soit faite simultanément et sous une direction commune ; que les questions d'intérêt général, proposées par une société, soient examinées par toutes les autres, et que, l'action immédiate étant réclamée, comme dans le cas de querelles internationales, tous les groupes de l'Association puissent agir simultanément et d'une manière uniforme. Suivant qu'il le jugera opportun, le Conseil général prendra l'initiative des propositions à soumettre aux sociétés locales et nationales. Pour faciliter ses communications, il publiera un bulletin périodique.

Art. 7. — Puisque le succès du mouvement ouvrier dans chaque pays ne peut être assuré que par la force de l'union et de l'association ; que, d'autre part, l'action du Conseil général sera plus efficace, selon qu'il aura affaire à une multitude de petites sociétés locales, isolées les unes des autres, ou bien à quelques grands centres nationaux des sociétés ouvrières, les membres de l'Association Internationale feront tous leurs efforts pour réunir les sociétés ouvrières, isolées, de leurs pays respectifs en associations nationales, représentées par des organes centraux. Il va sans dire que l'application de cet article est subordonnée aux lois particulières à chaque pays, et que, abstraction faite d'obstacles légaux, chaque société locale indépendante aura le droit de correspondre directement avec le Conseil général.

Art. 7a. — Dans sa lutte contre le pouvoir collectif des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu'en se constituant lui-même en parti politique distinct opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes.

Cette constitution du prolétariat en parti politique est indis-

pensable pour assurer le triomphe de la Révolution sociale et de son but suprême : l'abolition des classes.

La coalition des forces ouvrières, déjà obtenue par la lutte économique, doit aussi servir de levier aux mains de cette classe, dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs.

Les seigneurs de la terre et du capital se servant toujours de leurs privilèges politiques pour défendre et perpétuer leurs monopoles économiques et asservir le travail, la conquête du pouvoir politique devient le grand devoir du prolétariat *.

Art. 8. — Chaque section a le droit de nommer ses secrétaires-correspondants au Conseil général.

Art. 9. — Quiconque adopte et défend les principes de l'Association Internationale des Travailleurs peut en être membre. Chaque section est responsable pour l'intégrité de ses membres.

Art. 10. — Chaque membre de l'Association Internationale, en changeant de pays, recevra l'appui fraternel des membres de l'Association.

Art. 11. — Quoique unies par un lien fraternel de solidarité et de coopération, toutes les sociétés ouvrières adhérant à l'Association Internationale conserveront intacte leur organisation particulière.

Art. 12. — La révision des statuts présents peut être faite à chaque Congrès sur la demande des deux tiers des délégués présents.

Art. 13. — Tout ce qui n'est pas prévu dans les présents Statuts sera déterminé par des règlements spéciaux que chaque Congrès pourra reviser.

Le premier texte des Statuts a été Conforme au texte de la brochure

rédigé par Marx entre les 21 et de 1871

27 octobre 1864

Le texte définiti

brochure en 1871 à Londres conforme au manuscrit français

Traduit de l'anglais Le texte définitif parut en Le texte de l'article 7a est

1 L'article 7a, bref exposé de la résolution adoptée par la Conférence de Londres de 1871, a été inclus dans les Statuts par décision du Congrès de la Haye de la Ire Internationale (septembre 1872). (N.R.)

AU SUJET DE PROUDHON (Lettre à J.-B. Schweitzer)

Londres, le 24 janvier 1865

Monsieur,

J'ai reçu hier la lettre dans laquelle vous me demandez un jugement détaillé sur Proudhon. Le temps me manque pour répondre à votre désir. Et puis, je n'ai sous la main aucun de ses écrits. Cependant pour vous montrer ma bonne volonté, je vous envoie, à la hâte, ces quelques notes. Vous pourrez les compléter, ajouter ou retrancher, bref en faire ce que bon vous semblera.

Je ne me souviens plus des premiers essais de Proudhon. Son travail d'écolier sur la Langue universelle témoigne du sansgêne avec lequel il s'attaquait à des problèmes pour la solution desquels les connaissances les plus élémentaires lui faisaient défaut.

Sa première œuvre : Qu'est-ce que la propriété ? est sans conteste la meilleure. Elle fait époque, si ce n'est par la nouveauté du contenu, du moins par la manière neuve et hardie de dire des choses connues. Les socialistes français, dont il connaissait les écrits, avaient naturellement non seulement critiqué de divers points de vue la « propriété », mais encore l'avaient utopiquement « supprimée ». Dans son livre, Proudhon est à Saint-Simon et à Fourier à peu près ce que Feuerbach est à Hegel. Comparé à Hegel, Feuerbach est bien pauvre. Pourtant, après Hegel il fit époque, parce qu'il mettait l'accent sur des

points désagréables pour la conscience chrétienne et importants pour le progrès de la critique philosophique, mais laissés par Hegel dans un clair-obscur * mystique.

Le style de cet écrit de Proudhon est encore, si je puis dire, fortement musclé, et c'est le style qui, à mon avis, en fait le grand mérite. On voit que, lors même qu'il se borne à reproduire de l'ancien, Proudhon découvre que ce qu'il dit est neuf pour lui et qu'il le sert pour tel. L'audace provocante avec laquelle il porte la main sur le « sanctuaire » économique, les paradoxes spirituels avec lesquels il se moque du plat sens commun bourgeois, sa critique corrosive, son amère ironie avec, çà et là, un sentiment de révolte profond et vrai contre les infamies de l'ordre des choses établies, son sérieux révolutionnaire, voilà ce qui explique l'effet électrique, l'effet de choc que produisit Qu'est-ce que la propriété ? dès sa parution. Dans une histoire rigoureusement scientifique de l'économie politique, cet écrit mériterait à peine une mention. Mais ces écrits à sensation jouent leur rôle dans les sciences tout aussi bien que dans la littérature. Prenez, par exemple, YEssai sur la population de Malthus. La première édition est tout bonnement un « sensationnel pamphlet » et, par-dessus le marché, un plagiat d'un bout à l'autre. Et pourtant quel choc cette pasquinade du genre humain n'a-t-elle pas provoqué !

Si j'avais sous les yeux le livre de Proudhon, il me serait facile par quelques exemples de montrer sa première manière. Dans les chapitres que lui-même considérait les plus importants, il imite la méthode de Kant traitant des antinomies : Kant était, à ce moment, le seul philosophe allemand qu'il connût en traduction ; il donne l'impression que pour lui comme pour Kant, les antinomies ne se résolvent qu'« au-delà » de l'entendement humain, c'est-à-dire que son entendement à lui est incapable de les résoudre.

Mais en dépit de ses allures d'iconoclaste, déjà dans Qu'estce que la propriété ?, on trouve cette contradiction que Proudhon, d'un côté, fait le procès de la société du point de vue et avec les yeux d'un petit paysan (plus tard d'un petit bourgeois*) français et, de l'autre côté, lui applique l'étalon que lui ont transmis les socialistes.

D'ailleurs, le titre même du livre en indiquait l'insuffisance. La question était trop mal posée pour qu'on pût y répondre cor-

rectement. Les « rapports de propriété » antiques avaient été remplacés par la propriété féodale, celle-ci par la propriété bourgeoise. Ainsi l'histoire elle-même avait soumis à sa critique les rapports de propriété passés. Ce qu'il s'agissait pour Proudhon de traiter c'était la propriété bourgeoise actuelle. A la question de savoir ce qu'était cette propriété, on ne pouvait répondre que par une analyse critique de Yéconomie politique, embrassant l'ensemble de ces rapports de propriété, non pas dans leur expression juridique de rapports de volonté, mais dans leur forme réelle, c'est-à-dire de rapports de production. Comme Proudhon intègre l'ensemble de ces rapports économiques à la notion juridique de la propriété, il ne pouvait aller au-delà de la réponse donnée par Brissot, dès avant 1789, dans un écrit du même genre, dans les mêmes termes: «La propriété c'est le vol *. »

La conclusion que l'on en tire, dans le meilleur des cas, c'est que les notions juridiques du bourgeois sur le « vol » s'appliquent tout aussi bien à ses profits « honnêtes ». D'un autre côté, comme le « vol », en tant que violation de la propriété, présuppose la propriété, Proudhon s'est embrouillé dans toutes sortes de divagations confuses sur la vraie propriété bourgeoise.

Pendant mon séjour à Paris, en 1844, j'entrai en relations personnelles avec Proudhon. Je rappelle cette circonstance parce que, jusqu'à un certain point, je suis responsable de sa « sophistication », mot qu'emploient les Anglais pour désigner la falsification d'une marchandise. Dans de longues discussions, souvent prolongées toute la nuit, je l'infectais, à son grand préjudice, d'hégélianisme qu'il ne pouvait pas étudier à fond, ne sachant pas l'allemand. Ce que j'avais commencé, M. Karl Griïn, après mon expulsion de France, le continua. Et encore ce professeur de philosophie allemande avait sur moi cet avantage de ne rien entendre à ce qu'il enseignait.

Peu de temps avant la publication de son second ouvrage important : Philosophie de la misère, etc., Proudhon me l'annonça dans une lettre très détaillée, où entre autres choses se trouvent ces paroles : «J'attends votre férule critique *. » Mais bientôt celle-ci tomba sur lui (dans ma Misère de la philosophie, etc., Paris 1847), d'une façon qui brisa à tout jamais notre amitié

De ce qui précède, vous pouvez voir que sa Philosophie de la misère ou système des contradictions économiques devait, enfin, donner la réponse à la question : Qu'est-ce que la propriété ?

En effet, Proudhon n'avait commencé ses études économiques qu'après la publication de ce premier livre : il avait découvert que, pour résoudre la question posée par lui, il fallait répondre non par des invectives, mais par une analyse de l'économie politique moderne. En même temps, il essaya d'exposer le système des catégories économiques au moyen de la dialectique. La « contradiction » hégélienne devait remplacer l'insoluble « antinomie » de Kant, comme moyen de développement.

Pour la critique de ses deux gros volumes, je dois vous renvoyer à ma réplique. J'ai montré, entre autres, comme il a peu pénétré les secrets de la dialectique scientifique, combien, d'autre part, il partage les illusions de la philosophie spéculative au lieu de considérer les catégories économiques comme des expressions théoriques de rapports de production historiques correspondant à un degré déterminé du développement de la production matérielle, son imagination les transforme en idées éternelles, préexistantes à toute réalité, et de cette manière, par un détour, il se retrouve à son point de départ, le point de vue de l'économie bourgeoise K

Puis je montre combien défectueuse et rudimentaire est sa connaissance de Yéconomie politique, dont il entreprenait cependant la critique, et comment avec les utopistes il se met à la recherche d'une prétendue « science », d'où on ferait surgir une formule toute prête et a priori pour la « solution de la question sociale », au lieu de puiser la science dans la connaissance critique du mouvement historique, mouvement qui lui-même produit les conditions matérielles de l'émancipation. Ce que je démontre surtout, c'est que Proudhon n'a que des idées imparfaites, confuses et fausses sur la base du tout, la valeur d'échange, ce qui d'ailleurs l'amène à voir les fondements d'une nouvelle science dans une interprétation utopique de la théorie de la valeur de Ricardo. Enfin, je résume mon jugement sur son point de vue général en ces mots :

1 «En disant que les rapports actuels — les rapports de la production bourgeoise — sont naturels, les économistes font entendre que ce sont là des rapports dans lesquels se crée la richesse et se développent les forces productives conformément aux lois de la nature. Donc, ces rapports sont eux-mêmes des lois naturelles indépendantes de l'influence du temps. Ce sont des lois éternelles qui doivent toujours régir la société. Ainsi, il y a eu de l'histoire, mais il n'y en a plus» (p. 113 de mon ouvrage). (Note de Marx.) Voir Karl Marx, Misère de la philosophie, Editions Sociales, Paris 1961, p. 129. (N.R.)

« Chaque rapport économique a un bon et un mauvais côté : c'est le seul point sur lequel M. Proudhon ne se dément pas. Le bon côté, il le voit exposé par les économistes ; le mauvais côté, il le voit dénoncé par les socialistes. Il emprunte aux économistes la nécessité des rapports éternels, il emprunte aux socialistes l'illusion de ne voir dans la misère que la misère (au lieu d'y voir le côté révolutionnaire, subversif, qui renversera la société ancienne). Il est d'accord avec les uns et les autres en voulant s'en référer à l'autorité de la science. La science, pour lui, se réduit aux minces proportions d'une formule scientifique ; il est l'homme à la recherche des formules. C'est ainsi que M. Proudhon se flatte d'avoir donné la critique et de l'économie politique et du communisme : il est au-dessous de l'une et de l'autre. Au-dessous des économistes, puisque comme philosophe, qui a sous la main une formule magique, il a cru pouvoir se dispenser d'entrer dans des détails purement économiques ; audessous des socialistes, puisqu'il n'a ni assez de courage ni assez de lumières pour s'élever, ne serait-ce que spéculativement, au-dessus de l'horizon bourgeois.

... Il veut planer en homme de science au-dessus des bourgeois et des prolétaires ; il n'est que le petit bourgeois, ballotté constamment entre le Capital et le Travail, entre l'économie politique et le communisme l.

Quelque dur que paraisse ce jugement, je suis obligé de le maintenir encore aujourd'hui, mot pour mot. Mais il importe de ne pas oublier qu'au moment où je déclarai et prouvai théoriquement que le livre de Proudhon n'était que le code du socialisme des petits bourgeois*, ce même Proudhon fut anathématisé comme ultra et archirévolutionnaire à la fois par des économistes et des socialistes. C'est pourquoi plus tard, je n'ai jamais mêlé ma voix à ceux qui jetaient les hauts cris sur sa « trahison » de la révolution. Ce n'était pas sa faute si, mal compris à l'origine par d'autres comme par lui-même, il n'a pas répondu à des espérances que rien ne justifiait.

Philosophie de la misère, mise en regard de Qu'est-ce que la propriété ?, fait ressortir très défavorablement tous les défauts de la manière d'exposer de Proudhon. Le style est souvent ce que les Français appellent ampoulé*. Un galimatias préten-

1 l. c, pp. 119, 120. (Note de Marx.) Voir Karl Marx, Misère de la philosophie, p. 134. (N.R.)

tieux et spéculatif, qui se donne pour de la philosophie allemande, se rencontre partout où la perspicacité gauloise fait défaut. Ce qu'il vous corne aux oreilles, sur un ton de saltimbanque et de fanfaron suffisant, c'est un ennuyeux radotage sur la « science » dont il fait par ailleurs illégitimement étalage. A la place de la chaleur vraie et naturelle qui éclaire son premier livre, ici en maint endroit Proudhon déclame systématiquement, et s'échauffe à froid. Ajoutez à cela l'inhabile et déplaisant pédantisme de l'autodidacte qui fait l'érudit et qui a perdu sa fierté de penseur indépendant et original, et qui maintenant, en parvenu de la science, croit devoir tirer vanité et se prévaloir de ce qu'il n'a pas du tout. Puis il y a ses sentiments de petit bourgeois qui le poussent à attaquer d'une manière inconvenante et brutale, mais qui n'est ni pénétrante, ni profonde, ni même juste, un homme tel que Cabet, respectable à cause de son attitude pratique envers le prolétariat français, tandis qu'il fait l'aimable avec un Dunoyer (conseiller d'Etat, il est vrai), qui n'a d'autre importance que d'avoir prêché avec un sérieux comique, tout au long de trois gros volumes insupportablement ennuyeux, un rigorisme ainsi caractérisé par Helvétius : « On veut que les malheureux soient satisfaits *. »

De fait, la révolution de février survint fort mal à propos pour Proudhon qui, tout juste quelques semaines auparavant, venait de prouver de façon irréfutable que l'« ère des révolutions » était passée à jamais. Cependant son attitude à l'Assemblée nationale ne mérite que des éloges, bien qu'elle prouve son peu d'intelligence de la situation. Après l'insurrection de juin cette attitude était un acte de grand courage. Elle eut de plus cette conséquence heureuse que M. Thiers, dans sa réponse aux propositions de Proudhon, publiée par la suite en brochure, dévoila à toute l'Europe sur quel piédestal, au niveau des enfants qui fréquentent le catéchisme, se dressait ce pilier intellectuel de la bourgeoisie française. Opposé à Thiers, Proudhon prit en effet les proportions d'un colosse antédiluvien.

Les derniers « exploits » économiques de Proudhon furent sa découverte du « Crédit gratuit * » et de la « Banque du peuple * » qui devait le réaliser. Dans mon ouvrage Zur Kritik der politischen Œkonomie, Heft I, Berlin 1859 (pp. 59-64) J, on

1 K. Marx, Contribution à la critique de l'économie politique, Editions Sociales, Paris 1957, pp. 39-49. (N.R.)

trouve la preuve que la base théorique de ces idées proudhoniennes résulte d'une complète ignorance des premiers éléments de l'économie politique bourgeoise : le rapport entre la marchandise et l'argent ; tandis que leur superstructure pratique n'était que la reproduction de projets bien antérieurs et bien mieux élaborés. Il ne fait aucun doute, il est même évident que le système de crédit qui a servi par exemple en Angleterre, au début du XVIIIe et plus tard encore, au début du XIXe siècle, à transférer les richesses d'une classe à une autre pourrait servir aussi, dans certaines conditions politiques et économiques, à accélérer l'émancipation de la classe ouvrière. Mais considérer le capital portant intérêts comme la forme principale du capital, mais vouloir faire une application particulière du crédit, l'abolition prétendue de l'intérêt, la base de la transformation sociale, voilà une fantaisie tout ce qu'il y a de plus philistin. Aussi ia trouve-t-on déjà élucubrée avec minutie chez les porte-parole économiques de la petite bourgeoisie anglaise du XVIIe siècle. La polémique de Proudhon contre Bastiat au sujet du capital portant intérêts (1850) est de beaucoup audessous de Philosophie de la misère. Il réussit à se faire battre même par Bastiat et pousse de hauts cris, d'une manière burlesque, toutes les fois que son adversaire lui porte un coup.

Il y a quelques années, Proudhon écrivit une dissertation sur les impôts, sur un sujet mis au concours, à ce que je crois, par le gouvernement de Lausanne. Ici s'évanouit la dernière lueur de génie : il ne reste que le petit bourgeois tout pur *.

Les écrits politiques et philosophiques de Proudhon ont tous le même caractère double et contradictoire que nous avons trouvé dans ses travaux économiques. De plus, ils n'ont qu'une importance locale limitée à la France. Toutefois, ses attaques contre la religion et l'Eglise avaient un grand mérite en France à une époque où les socialistes français se targuaient de leurs sentiments religieux comme d'une supériorité sur le voltairianisme du XVIIIe siècle et sur l'athéisme allemand du XIXe siècle. Si Pierre le Grand abattit la barbarie russe par la barbarie, Proudhon fit de son mieux pour terrasser la phrase française par la phrase.

Ce que l'on ne peut plus considérer comme de mauvais écrits seulement, mais tout bonnement comme des vilenies — correspondant toutefois parfaitement au point de vue petit-bourgeois

— c'est le livre sur le « coup d'Etat * », où il coquette avec Louis Bonaparte, s'efforçant en réalité de le rendre acceptable aux ouvriers français, et son dernier ouvrage contre la Pologne, où, en l'honneur du tsar, il fait montre d'un cynisme de crétin.

On a souvent comparé Proudhon à Rousseau. Rien ne saurait être plus faux. Il ressemble plutôt à Nie. Linguet, dont la Théorie des lois civiles est d'ailleurs une œuvre de génie.

La nature de Proudhon le portait à la dialectique. Mais n'ayant jamais compris la dialectique vraiment scientifique, il ne parvint qu'au sophisme. En fait, c'était lié à son point de vue petit-bourgeois. Le petit bourgeois, tout comme notre historien Raumer, se compose de « d'un côté » et de « de l'autre côté ». C'est ainsi qu'il apparaît dans ses intérêts matériels et par conséquent dans ses vues religieuses, scientifiques et artistiques. C'est ainsi qu'il apparaît dans sa morale, enfin, en toutes choses. Il est la contradiction vivante. S'il est, de plus, -comme Proudhon, un homme d'esprit, il saura bientôt jongler avec ses propres contradictions et les élaborer selon les circonstances en paradoxes frappants, tapageurs, parfois scandaleux, parfois brillants. Charlatanisme scientifique et accommodements politiques sont inséparables d'un pareil point de vue. Il ne reste plus qu'un seul mobile, la vanité de l'individu, et, comme pour tous les vaniteux, il ne s'agit plus que de l'effet du moment, du succès du jour. De la sorte, s'éteint nécessairement le simple tact moral qui préserva un Rousseau, par exemple, de toute compromission, même apparente, avec les pouvoirs existants.

Peut-être la postérité dira, pour caractériser la toute récente phase de l'histoire française, que Louis Bonaparte en fut le Napoléon et Proudhon le Rousseau-Voltaire.

Et maintenant vous devez vous-même assumer la responsabilité de m'avoir, sitôt après la mort de l'homme, imposé le rôle de juge du disparu.

Votre tout dévoué Karl Marx

Rédigé par Marx le 24 janvier Pour la préparation de la présente

1865 édition, on a utilisé la traduction

Paru dans le Sooial-Demokrat des publiée in Misère de la philo-

ler, 3 et 5 février sophie, Bureau d'Editions, Paris

Reproduit comme annexe à l'édi- 1937

tion allemande de la Misère de la philosophie de Marx, parue en 1885 sous la direction d'Engels

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