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LIVRE DU CAPITAL

(EXTRAIT

La méthode employée dans Le Capital a été peu comprise, à en juger par les notions contradictoires qu'on s'en est faites. Ainsi, la Revue positiviste de Paris me reproche à la fois d'avoir fait de l'économie politique métaphysique et — devinez quoi — de m'être borné à une simple analyse critique des éléments donnés, au lieu de formuler des recettes (comtistes?) pour les marmites de l'avenir. Quant à l'accusation de métaphysique, voici ce qu'en pense le professeur Sieber : « En ce qui concerne la théorie, proprement dite, la méthode de Marx est celle de toute l'école anglaise, c'est la méthode déduetive dont les avantages et les inconvénients sont communs aux plus grands « théoriciens » de l'économie politique1. » M. Maurice Block (« Les théoriciens de la valeur du socialisme en Allemagne», extrait du Journal des économistes, juillet-août 1872) trouve que ma méthode est analytique, et dit même : « Par cet ouvrage, M. Marx se classe parmi les esprits analytiques les plus éminents. » Naturellement, en Allemagne, les faiseurs de comptes rendus crient à la sophistique hégélienne. La revue de Saint-Pétersbourg Viestnik Evropy (Messager européen), dans un article entièrement consacré à la méthode du Capital (numéro de mai,

1 N. Sieber, Théorie de la valeur et du capital de Ricardo, etc., Kiev, 1871, p. 170. (N.R.)

1872, pp. 427-436)1, déclare que mon procédé d'investigation est rigoureusement réaliste, mais que ma méthode d'exposition est malheureusement dans la manière dialectique allemande. «A première vue, dit-il, si l'on juge d'après la forme extérieure de l'exposition, Marx est un idéaliste-philosophe de taille, et cela dans le sens « allemand », c'est-à-dire dans le mauvais sens du mot. En fait, il est infiniment plus réaliste qu'aucun de ceux qui l'ont précédé dans le champ de l'économie critique. . . On ne peut en aucune façon rappeler idéaliste.» Je ne saurais mieux répondre à l'auteur que par des extraits de sa propre critique, qui peuvent d'ailleurs intéresser certains de mes lecteurs à qui l'original russe est inaccessible.

Après une citation tirée de ma préface à la Critique de l'économie politique (Berlin, 1859, pp. IV- VII)2, où je fais l'analyse de la base matérialiste de ma méthode, l'auteur continue ainsi :

« Une seule chose préoccupe Marx : trouver la loi des phénomènes qu'il étudie; non seulement la loi qui les régit sous leur forme arrêtée et dans leur liaison observable pendant une période de temps donnée. Non, ce qui lui importe, par-dessus tout, c'est la loi de leur changement, de leur développement, c'est-à-dire la loi de leur passage d'une forme à l'autre, d'un ordre de liaison à un autre. Une fois qu'il a découvert cette loi, il examine en détail les effets par lesquels elle se manifeste dans la vie sociale. . . Ainsi donc, Marx ne s'inquiète que d'une chose : démontrer, par une recherche rigoureusement scientifique, la nécessité d'ordres déterminés de rapports sociaux, et, autant que possible, vérifier les faits qui lui ont servi de point de départ et de point d'appui. Pour cela il suffit qu'il démontre, en même temps que la nécessité de l'organisation actuelle, la nécessité d'une autre organisation dans laquelle la première doit inévitablement passer, que l'on y croie ou non, que l'on en ait ou non conscience. Il envisage le mouvement social comme un enchaînement naturel de phénomènes historiques, enchaînement soumis à des lois qui non seulement sont indépendantes de la volonté, de la conscience et des desseins de l'homme, mais qui, au contraire, déterminent sa volonté, sa conscience

1 II s'agit de l'article du professeur de l'Université de Saint-Pétersbourg I. Kaufmann « Le point de vue de la critique politique et économique de Marx ». (N.R.)

2 Voir ce tome, pp. 375-380. (N.R.)

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et ses desseins. . . Si l'élément conscient joue un rôle aussi secondaire dans l'histoire de la civilisation, il va de soi que la critique, dont l'objet est la civilisation même, ne peut avoir pour base aucune forme de la conscience ni aucun fait de la conscience. Ce n'est pas l'idée, mais seulement le phénomène extérieur qui peut lui servir de point de départ. La critique se borne à comparer, à confronter un fait, non avec l'idée, mais avec un autre fait ; seulement elle exige que les deux faits aient été observés aussi exactement que possible, et que dans la réalité ils constituent, à l'égard l'un de l'autre, deux phases de développement différentes ; par-dessus tout, elle exige que la série des phénomènes, l'ordre dans lequel ils apparaissent comme phases d'évolution successives, soient étudiés avec non moins de rigueur. . .

Mais, dira-t-on, les lois générales de la vie économique sont unes, toujours les mêmes, qu'elles s'appliquent au présent ou au passé. C'est précisément ce que Marx conteste ; pour lui ces lois abstraites n'existent pas. . . Au contraire, chaque période historique, selon lui, a ses propres lois. . . Dès que la vie s'est retirée d'une période de développement donnée, dès qu'elle passe d'une phase dans une autre, elle commence aussi à être régie par d'autres lois. En un mot, la vie économique présente dans son développement historique les mêmes phénomènes que l'on rencontre en d'autres branches de la biologie. . . Les vieux économistes se trompaient sur la nature des lois économiques, lorsqu'ils les comparaient aux lois de la physique et de la chimie. . . Une analyse plus approfondie des phénomènes a montré que les organismes sociaux se distinguent autant les uns des autres que les organismes animaux et végétaux. . . Bien plus, un seul et même phénomène peut, aux différentes phases de l'évolution, obéir à des lois absolument différentes, lorsque la structure totale de ces organismes diffère, lorsque leurs organes particuliers viennent à varier, lorsque les conditions dans lesquelles ils fonctionnent viennent à changer, etc. Marx nie, par exemple, que la loi de la population soit la même en tout temps et en tout lieu. Il affirme, au contraire, que chaque époque économique a sa loi de population propre. . . que ce qui se passe dans la vie économique dépend du degré de productivité des forces économiques. . . Avec différents développements de la force productive, les rapports sociaux changent de même que leurs lois 31—2415

régulatrices. En se plaçant à ce point de vue pour examiner l'ordre économique capitaliste, Marx ne fait que formuler d'une façon rigoureusement scientifique la tâche imposée à toute étude exacte de la vie économique. . . La valeur scientifique particulière d'une telle étude, c'est de mettre en lumière les lois qui régissent la naissance, la vie, la croissance et la mort d'un organisme social donné, et son remplacement par un autre, supérieur ; c'est cette valeur-là que possède l'ouvrage de Marx. »

En définissant ce qu'il appelle ma méthode d'investigation avec tant de justesse, et, en ce qui concerne l'application que j'en ai faite, tant de bienveillance, qu'est-ce donc que l'auteur a défini, si ce n'est la méthode dialectique ?

Certes, le procédé d'exposition doit se distinguer formellement du procédé d'investigation. A l'investigation de faire la matière sienne dans tous ses détails, d'en analyser les diverses formes de développement, et de découvrir leur lien intime. Une fois cette tâche accomplie, mais seulement alors, le mouvement réel peut être exposé dans son ensemble. Si l'on y réussit, de sorte que la vie de la matière se réfléchisse dans sa reproduction idéale, ce mirage peut faire croire à une construction a priori.

Ma méthode dialectique non seulement diffère par la base de la méthode hégélienne, mais elle en est même l'exact opposé. Pour Hegel, le mouvement de la pensée, qu'il personnifie sous le nom de l'idée, est le démiurge de la réalité, laquelle n'est que la forme phénoménale de l'idée. Pour moi, au contraire, le mouvement de la pensée n'est que la réflexion du mouvement réel, transporté et transposé dans le cerveau de l'homme.

J'ai critiqué le côté mystique de la dialectique hégélienne il y a près de trente ans, là une époque où elle était encore à la mode. Mais au moment même où je rédigeais le premier volume de Das Kapital, les épigones grincheux, prétentieux et médiocres, qui font la loi aujourd'hui dans l'Allemagne cultivée, se complaisaient à traiter Hegel, comme le brave Moses Mendelssohn avait, du temps de Lessing, traité Spinoza, c'est-à-dire en «chien crevé». Aussi me déclarais- je ouvertement disciple de ce grand penseur, et, dans le chapitre sur la théorie de la valeur, j'allais même jusqu'à me trouver parfois en coquetterie avec sa manière particulière de s'exprimer. Mais bien que, grâce à son quiproquo, Hegel défigure la dialectique par le mysti-

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cisme, ce n'en est pas moins lui qui en a le premier exposé le mouvement d'ensemble. Chez lui elle marche sur la tête ; il suffit de la remettre sur les pieds pour lui trouver la physionomie tout à fait raisonnable.

Sous son aspect mystique, la dialectique devint une mode en Allemagne, parce qu'elle semblait glorifier les choses existantes. Sous son aspect rationnel, elle est un scandale et une abomination pour les classes dirigeantes et leurs idéologues doctrinaires, parce que, dans la conception positive des choses existantes, elle inclut du même coup l'intelligence de leur négation fatale, de leur destruction nécessaire ; parce que, saisissant le mouvement même, dont toute forme faite n'est qu'une configuration transitoire, rien ne saurait lui imposer; parce qu'elle est essentiellement critique et révolutionnaire.

Le mouvement contradictoire de la société capitaliste se fait sentir au bourgeois pratique de la façon la plus frappante par les vicissitudes de l'industrie moderne à travers son cycle périodique, dont le point culminant est la crise générale. Déjà nous apercevons le retour de ses prodromes ; elle approche de nouveau ; par l'universalité de son champ d'action et l'intensité de ses effets, elle va faire entrer la dialectique dans la tête même des tripoteurs qui ont poussé comme champignons dans le nouveau Saint Empire prusso-allemand.

Karl Marx

Londres, 24 janvier 1873.

Publié pour la première fois dans Pour la préparation de la présente

Le Capital de Marx, paru à Ham- édition, on a utilisé la traduction

bourg, en 1872 publiée par les Editions Sociales,

Paris 1959

(Chapitre XXXII, livre 1er, tome III)

Ainsi donc ce qui gît au fond de l'accumulation primitive du capital, au fond de sa genèse historique, c'est l'expropriation du producteur immédiat, c'est la dissolution de la propriété fondée sur le travail personnel de son possesseur.

La propriété privée, comme antithèse de la propriété collective, n'existe que là où les instruments et les autres conditions extérieures du travail appartiennent à des particuliers. Mais selon que ceux-ci sont les travailleurs ou les non-travailleurs, la propriété privée change de face. Les formes infiniment nuancées qu'elle affecte à première vue ne font que réfléchir les états intermédiaires entre ces deux extrêmes.

La propriété privée du travailleur sur les moyens de son activité productive est le corollaire de la petite industrie, agricole ou manufacturière, et celle-ci constitue la pépinière de la production sociale, l'école où s'élaborent l'habileté manuelle, l'adresse ingénieuse et la libre individualité du travailleur. Certes, ce mode de production se rencontre au milieu de l'esclavage, du servage et d'autres états de dépendance. Mais il ne prospère, il ne déploie toute son énergie, il ne revêt sa forme intégrale et classique que là où le travailleur est le propriétaire libre des conditions de travail qu'il met lui-même en œuvre, le paysan, du sol qu'il cultive, l'artisan, de l'outillage qu'il manie, comme le virtuose, de son instrument.

Ce régime industriel de petits producteurs indépendants, travaillant là leur compte, présuppose le morcellement du sol et réparpillement des autres moyens de production. Comme il en exclut la concentration, il exclut aussi la coopération sur une grande échelle, la subdivision de la besogne dans l'atelier et aux champs, le machinisme, la domination savante de l'homme sur la nature, le libre développement des puissances sociales du travail, le concert et l'unité dans les fins, les moyens et les efforts de l'activité collective. Il n'est compatible qu'avec un état de la production et de la société étroitement borné. L'éterniser, ce serait, comme le dit pertinemment Pecqueur, «décréter la médiocrité en tout». Mais, arrivé à un certain degré, il engendre de lui-même les agents matériels de sa dissolution. A partir de ce moment, des forces et des passions qu'il comprime commencent à s'agiter au sein de la société. Il doit être, il est anéanti. Son mouvement d'élimination transformant les moyens de production individuels et épars en moyens de production socialement concentrés, faisant de la propriété naine du grand nombre la propriété colossale de quelques-uns, cette douloureuse, cette épouvantable expropriation du peuple travailleur, voilà les origines, voilà la genèse du capital. Elle embrasse toute une série de procédés violents, dont nous n'avons passé en revue que les plus marquants sous le titre de méthodes d'accumulation primitive.

L'expropriation des producteurs immédiats s'exécute avec un vandalisme impitoyable qu'aiguillonnent les mobiles les plus infâmes, les passions les plus sordides et les plus haïssables dans leur petitesse. La propriété privée, fondée sur le travail personnel, cette propriété qui soude pour ainsi dire le travailleur isolé et autonome aux conditions extérieures du travail, va être supplantée par la propriété privée capitaliste, fondée sur l'exploitation du travail d'autrui, sur le salariat1.

Dès que ce processus de transformation a décomposé suffisamment et de fond en comble la vieille société, que les producteurs sont changés en prolétaires, et leurs conditions de travail, en capital, qu'enfin le régime capitaliste se soutient par la seule

1 « Nous sommes. . . dans une condition tout à fait nouvelle de la société. . . nous tendons à séparer complètement toute espèce de propriété d'avec toute espèce de travail. » (Sismondi, Nouveaux principes de l'économie politique, t. II, 2e éd., Paris 1827, p. 434.) (Note de Marx.)

force économique des choses, alors la socialisation ultérieure du travail, ainsi que la métamorphose progressive du sol et des autres moyens de production en instruments socialement exploités, communs, en un mot, l'élimination ultérieure des propriétés privées, va revêtir une nouvelle forme. Ce qui est maintenant à exproprier, ce n'est plus le travailleur indépendant, mais le capitaliste, le chef d'une armée ou d'une escouade de salariés.

Cette expropriation s'accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste, lesquelles aboutissent à la concentration des capitaux. Corrélativement a cette centralisation, à l'expropriation du grand nombre des capitalistes par le petit, se développent sur une échelle toujours croissante l'application de la science à la technique, l'exploitation de la terre avec méthode et ensemble, la transformation de l'outil en instruments puissants seulement par l'usage commun, partant l'économie des moyens de production, l'entrelacement de tous les peuples dans le réseau du marché universel, d'où le caractère international imprimé au régime capitaliste. A mesure que diminue le nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de cette période d'évolution sociale, s'accroissent la misère, l'oppression, l'esclavage, la dégradation, l'exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L'heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés.

L'appropriation capitaliste, conforme au mode de production .capitaliste, constitue la première négation de cette propriété privée qui n'est que le corollaire du travail indépendant et individuel. Mais la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature. C'est la négation de la négation. Elle rétablit non la propriété privée du travailleur, mais sa propriété individuelle, fondée sur les acquêts de l'ère capitaliste, sur la coopération

et la possession commune de tous les moyens de production, y compris le sol.

Pour transformer la propriété privée et morcelée, objet du travail individuel, en propriété capitaliste, il a naturellement fallu plus de temps, d'efforts et de peines que n'en exigera la métamorphose en propriété sociale de la propriété capitaliste, qui de fait repose déjà sur un mode de production collectif. Là, il s'agissait de l'expropriation de la masse par quelques usurpateurs ; ici, il s'agit de l'expropriation de quelques usurpateurs par la masse1.

Publié dans Le Capital de Marx, Conforme au texte publié par les

paru à Hambourg, en 1867 Editions Sociales, Paris 1957

1 « Le progrès de l'industrie, dont la bourgeoisie est l'agent sans volonté propre et sans résistance, substitue à l'isolement des ouvriers, résultant de leur concurrence, leur union révolutionnaire par l'association. Ainsi, le développement de la grande industrie sape, sous les pieds de la bourgeoisie, le terrain même sur lequel elle a établi son système de production et d'appropriation. Avant tout, la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat sont également inévitables. . . De toutes les classes qui, à l'heure présente, s'opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie ; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique. Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie parce qu'elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices ; bien plus, elles sont réactionnaires ; elles cherchent à faire tourner à l'envers la roue de l'histoire. » (Note de Marx.) Voir le présent tome, pp. 34 et 32. (N.R.)

Depuis qu'il y a des capitalistes et des ouvriers dans le monde, il n'est pas paru de livre qui fût de pareille importance pour les ouvriers que celui-ci. Les rapports entre le Capital et le Travail, l'axe autour duquel tourne tout notre système social actuel, y sont pour la première fois développés scientifiquement, et cela avec une profondeur et une netteté possibles seulement à un Allemand. Si précieux que soient et que resteront les écrits d'un Owen, d'un Saint-Simon, d'un Fourier, il était réservé à un Allemand d'atteindre la hauteur d'où l'on peut voir clairement et panoramiquement le domaine tout entier des rapports sociaux modernes, de la même façon qu'apparaissent aux yeux du spectateur, debout sur la plus haute cime, les sites montagneux moins élevés.

L'économie politique nous enseigne jusqu'à maintenant que le travail est la source de toute richesse et la mesure de toutes les valeurs, de telle façon que deux objets dont la production a coûté le même temps de travail ont aussi la même valeur et que des valeurs égales étant généralement seules échangeables entre elles, ils doivent aussi être nécessairement échangés les uns contre les autres. Mais elle enseigne en même temps qu'il existe une espèce de travail emmagasiné qu'elle appelle capital ; que ce capital, grâce aux ressources qu'il renferme, multiplie par cent et par mille la productivité du travail vivant et

réclame pour cela une certaine compensation qu'on appelle profit ou bénéfice. Comme nous le savons tous, les choses se présentent en réalité de la façon suivante : les profits du travail mort, accumulé, constituent une masse de plus en plus grande, les capitaux des capitalistes prennent des proportions de plus en plus colossales, alors que le salaire du travail vivant devient de plus en plus infime, et la masse des ouvriers vivant uniquement de salaire, de plus en plus nombreuse et de plus en plus pauvre. Comment résoudre cette contradiction ? Comment peutil rester un profit au capitaliste si l'ouvrier reçoit la valeur entière du travail qu'il ajoute à son produit? Et pourtant, puisque seules des valeurs égales sont échangeables, il devrait bien en être ainsi. D'autre part, comment des valeurs égales peuventelles être échangées, comment l'ouvrier peut-il recevoir la valeur entière de son produit, si, comme il est concédé par beaucoup d'économistes, ce produit est partagé entre lui et les capitalistes? L'économie reste jusqu'ici perplexe devant cette contradiction, écrit ou balbutie des formules embarrassées et vides. Même les critiques socialistes de l'économie n'ont pas été capables jusqu'ici de faire autre chose que de souligner cette contradiction ; aucun ne l'a résolue jusqu'au moment où, enfin, Marx, poursuivant le processus de la formation de ce profit jusqu'à son lieu de naissance, a fait sur le tout la pleine lumière. Dans le développement du capital, Marx part du fait simple et notoire que les capitalistes font valoir leur capital au moyen de l'échange ; ils achètent de la marchandise pour leur argent et la revendent ensuite pour une somme plus élevée qu'elle ne leur a coûté. Un capitaliste achète, par exemple, du coton pour 1 000 thalers et île revend pour 1 100 thalers, gagnant ainsi 100 thalers. C'est cet excédent de 100 thalers sur le capital initial que Marx appelle plus-value. D'où provient cette plusvalue? D'après l'hypothèse des économistes, seules des valeurs égales sont échangeables, et, dans le domaine de la théorie abstraite, la chose est juste aussi. L'achat du coton et sa revente ne peuvent donc pas plus fournir de plus-value que l'échange d'un thaler d'argent contre 30 gros d'argent et un nouvel échange de cette monnaie de compte contre le thaler d'argent, opération où on ne s'enrichit ni ne s'appauvrit. Mais la plus-value ne peut pas plus provenir du fait que les vendeurs vendent les marchandises au-dessus de leur valeur, ou que les acheteurs les

achètent au-dessous de leur valeur, car chacun d'eux à son tour étant tantôt acheteur, tantôt vendeur, il y a, par conséquent, compensation. Cela ne peut pas plus provenir du fait que les acheteurs et les vendeurs renchérissent les uns sur les autres, car cela ne produirait pas de nouvelle valeur ou plusvalue, mais ne ferait, au contraire, que répartir autrement le capital existant entre les capitalistes. Or, bien que le capitaliste achète et revende les marchandises à leur valeur, il en tire plus de valeur qu'il n'y en a mis. Comment cela se produit-il?

Dans les conditions sociales actuelles, le capitaliste trouve sur le marché une marchandise qui a cette propriété particulière que sa consommation est une source de nouvelle valeur, crée une nouvelle valeur, et cette marchandise c'est la force de travail.

Qu'est-ce que la valeur de la force de travail? La valeur de chaque marchandise est mesurée par le travail qu'exige sa production. La force de travail existe sous la forme de l'ouvrier vivant qui a besoin, pour vivre, ainsi que pour entretenir sa famille qui assure la persistance de la force de travail après sa mort, d'une somme déterminée de moyens de subsistance. C'est donc le temps de travail nécessaire à la production de ces moyens de subsistance qui représente la valeur de la force de travail. Le capitaliste paye l'ouvrier par semaine et achète ainsi l'emploi de son travail pour une semaine. Messieurs les économistes seront jusque-là assez d'accord avec nous sur la valeur de la force du travail.

A ce moment, le capitaliste met son ouvrier au travail. Dans un temps déterminé, l'ouvrier aura livré autant de travail que son salaire hebdomadaire en représentait. A supposer que le salaire hebdomadaire d'un ouvrier représente trois journées de travail, l'ouvrier qui commence le lundi a rendu au capitaliste le mercredi soir la valeur entière du salaire payé. Mais cesse-t-il ensuite de travailler? Pas du tout. Le capitaliste a acheté son travail pour une semaine, et il faut que l'ouvrier travaille encore les trois derniers jours de la semaine. Ce surtravail de l'ouvrier, au-delà du temps nécessaire pour rendre son salaire, est la source de la plus-value, du profit, du grossissement toujours croissant du capital.

Qu'on ne dise pas que c'est une supposition gratuite d'affirmer que l'ouvrier fait sortir en trois jours le salaire qu'il a reçu

et que les trois autres jours il travaille pour le capitaliste. Qu'il ait besoin de juste trois jours pour rendre son salaire ou de deux, ou de quatre, c'est d'ailleurs ici une chose tout à fait indifférente et qui ne fait que changer selon les circonstances ; mais la chose principale, c'est que le capitaliste, là côté du travail c[u'il paye, obtient encore du travail qu'il ne paye pas, et il n'y a pas là de supposition arbitraire, car le jour où le capitaliste ne recevrait continuellement de l'ouvrier qu'autant de travail qu'il lui en paye en salaire, ce jour-là il fermerait son atelier car tout son profit s'envolerait.

Et voilà que nous avons résolu toutes ces contradictions. La formation de la plus-value (dont le profit du capitaliste constitue une partie importante) est maintenant tout à fait claire et naturelle. La valeur de la force du travail est payée, mais cette valeur est de beaucoup moindre que celle que le capitaliste sait tirer de la force de travail, et la différence, le travail non payé, constitue précisément la part du capitaliste, ou plus exactement, de la classe capitaliste. Car même le profit que, dans l'exemple cité plus haut, le marchand de coton a tiré de son coton doit nécessairement consister en travail non payé si les prix du coton n'ont pas augmenté. Il faut que le marchand ait vendu à un fabricant de cotonnades qui, outre ces cent thalers, puisse tirer encore un bénéfice pour soi de sa fabrication, et qui partage avec lui le travail non payé qu'il a par conséquent empoché. C'est ce travail non payé qui, en général, entretient tous les membres de la société ne travaillant pas. C'est avec lui qu'on paye les impôts d'Etat et des communes dans la mesure où ils atteignent la classe capitaliste, les rentes foncières des propriétaires terriens, etc. C'est sur lui que repose tout l'état social existant.

D'autre part, il serait ridicule de supposer que le travail non payé ne s'est formé que dans les conditions actuelles, où la production est faite d'un côté par des capitalistes et de l'autre par des salariés. Loin de là, de tout temps la classe opprimée a dû faire du travail non payé. Pendant toute la longue période où l'esclavage fut la forme régnante de l'organisation du travail, les esclaves ont été obligés de travailler beaucoup plus qu'on ne leur donnait sous forme de moyens de subsistance. Sous la domination du servage et jusqu'à l'abolition de la corvée paysanne, il en fut de même ; et là apparaît même, de façon

tangible, la différence entre le temps où le paysan travaille pour sa propre subsistance et celui où il fait du surtravail pour le seigneur, parce que ces deux formes de travail s'accomplissent de façon séparée. La forme est maintenant différente, mais la chose est restée, et tant qu'« une partie de la société possède le monopole des moyens de production, le travailleur, libre ou non, est forcé d'ajouter au temps de travail nécessaire à son propre entretien un surplus destiné à produire la subsistance du possesseur des moyens de production » (Marx, S. 2021).

Dans l'article précédent, nous avons vu que chaque ouvrier qui est occupé par le capitaliste fait un double travail : pendant une partie de son temps de travail, il restitue le salaire que lui a avancé le capitaliste, et cette partie de son travail est appelée par Marx le travail nécessaire. Mais ensuite, il doit encore continuer à travailler et produire pendant ce temps la plus-value pour le capitaliste, dont le profit constitue une partie importante. Cette partie du travail s'appelle le surtravail.

Supposons que l'ouvrier travaille trois jours de la semaine pour restituer son salaire et trois jours pour produire de la plus-value pour le capitaliste. Cela veut dire, en d'autres termes, qu'il travaille, dans une journée de douze heures, six heures par jour pour son salaire et six heures pour créer de la plusvalue. Mais on ne peut tirer de la semaine que six jours, et en y ajoutant le dimanche même, sept jours seulement, alors que de chaque jour on peut tirer six, huit, dix, douze, quinze et même plus d'heures de travail. L'ouvrier a vendu pour son salaire une journée de travail au capitaliste. Mais qu'est-ce qu'un jour de travail ? Huit heures ou dix-huit ?

Le capitaliste a intérêt à faire la journée de travail aussi longue que possible. Plus elle est longue, plus elle crée de plusvalue. L'ouvrier a le juste sentiment que chaque heure de travail qu'il fait au-delà de la restitution de son salaire, lui est prise de façon illégitime ; c'est sur son propre corps qu'il doit

1 Karl Marx, Le Capital, livre 1er, tome 1er, p. 231. Editions Sociales. Paris 1959. (N.R.)

sentir ce que cela signifie de travailler un temps trop long. Le capitaliste lutte pour son profit, l'ouvrier pour sa santé, pour quelques heures de repos quotidien, pour pouvoir, en dehors du travail, du sommeil et du manger, fournir encore une autre activité humaine. Remarquons en passant qu'il ne dépend pas de la bonne volonté des capitalistes pris isolément qu'ils veuillent ou non s'engager dans cette lutte, car la concurrence contraint le plus philanthrope d'entre eux de se rallier à ses collègues et à faire accomplir une aussi longue journée de travail que ceux-ci.

La lutte pour cette fixation de la journée de travail date de la première apparition d'ouvriers libres dans l'histoire et dure jusqu'aujourd'hui. Dans diverses industries régnent des coutumes diverses concernant la journée de travail ; mais, en réalité, elles sont rarement observées. C'est seulement là où la loi fixe la journée de travail et en contrôle l'observation, c'est là seulement qu'on peut vraiment dire qu'il existe une journée de travail normale. Et jusqu'à maintenant, ce n'est presque le cas que dans les districts industriels d'Angleterre. Là, la journée de travail de dix heures (10 heures et demie pendant cinq jours et 7 heures et demie le samedi) est fixée pour toutes les femmes et pour les garçons de 13 à 18 ans, et comme les hommes ne peuvent travailler sans ces derniers, ils tombent, eux aussi, sous la loi de la journée de dix heures. Cette loi, les ouvriers des fabriques d'Angleterre l'ont conquise par de longues années de persévérance, par la lutte la plus tenace, la plus obstinée avec les fabricants, par la liberté de la presse, par le droit de coalition et de réunion, ainsi que par l'utilisation habile des divisions au sein de la classe régnante elle-même. Elle est devenue le palladium des ouvriers anglais, elle a été élargie peu à peu à toutes les grandes branches d'industrie et, l'année dernière1, à presque tous les métiers, du moins à tous ceux où sont occupés des femmes et des enfants. Sur l'histoire de cette réglementation légale de la journée de travail en Angleterre, l'ouvrage présent contient une documentation extrêmement détaillée. Le prochain Reichstag de V Allemagne du Nord aura également à discuter une loi industrielle et, par conséquent, à

1 C'est-à-dire en 1867. (N.R.)

réglementer le travail dans les fabriques. Nous espérons que pas un des députés qui ont dû leur élection à des ouvriers allemands, n'ira à la discussion de cette loi sans s'être auparavant familiarisé complètement avec le livre de Marx. On peut obtenir beaucoup. Les divisions dans les classes régnantes sont plus favorables aux ouvriers qu'elles ne le furent jamais en Angleterre, parce que le suffrage universel contraint les classes dominantes à rechercher la faveur des ouvriers. Dans ces circonstances, quatre ou cinq représentants du prolétariat sont une puissance, s'ils savent utiliser leur situation, s'ils savent avant tout de quoi il s'agit, ce que les bourgeois ne savent pas. Et pour cela le livre de Marx leur met en mains une documentation toute prête.

Nous laisserons de côté une série d'autres recherches très belles, d'un intérêt plus théorique, et nous nous contenterons d'en venir au chapitre final qui traite de l'accumulation du capital. On y prouve d'abord que la méthode de production capitaliste, c'est-à-dire réalisée par des capitalistes, d'une part, et des salariés, d'autre part, non seulement reproduit toujours son capital au capitaliste, mais produit toujours aussi en même temps la misère des ouvriers, de sorte que l'on veille à ce que, toujours à nouveau, existent d'un côté des capitalistes qui sont les possesseurs de tous les moyens de subsistance, de toutes les matières premières et de tous les instruments de travail, et, de l'autre côté, la grande masse des ouvriers qui sont contraints de vendre leur force de travail à ces capitalistes pour une certaine quantité de moyens de subsistance suffisants tout au plus, dans le meilleur des cas, pour les maintenir en état de travailler et pour faire grandir une nouvelle génération de prolétaires aptes au travail. Mais le capital ne fait pas que se reproduire : il est continuellement multiplié et grossi, et avec lui, sa puissance sur la classe des ouvriers, privés de propriété. Et. de même qu'il se reproduit à son tour dans des proportions de plus en plus grandes, le mode de production capitaliste moderne reproduit également, dans des proportions toujours plus grandes et en nombre toujours croissant, la classe des ouvriers privés de propriété. « . . .l'accumulation [du capital] ne fait que reproduire ce rapport [rapport du capital] sur une échelle également progressive, avec plus de capitalistes (ou de plus gros capitalistes) d'un côté, plus de salariés de l'autre. . . Accumulation du

capital est donc en même temps accroissement du prolétariat » (p. 6001).

Mais comme pour faire la même quantité de produits, il faut toujours moins d'ouvriers par suite du progrès du machinisme, de l'amélioration de l'agriculture, etc., comme ce perfection- I nement, c'est-à-dire cet excédent d'ouvriers, grandit plus rapidement que le capital croissant, qu'advient-il de ce nombre toujours plus grand d'ouvriers ? Ils forment une armée de réserve industrielle qui, pendant les moments d'affaires mauvaises ou médiocres, est payée au-dessous de la valeur de son travail et est occupée irrégulièrement ou encore tombe à l'assistance publique, mais est indispensable à la classe capitaliste pour les moments d'activité particulièrement vive des affaires, comme cela apparaît de façon tangible en Angleterre — mais qui, en tout état de cause, sert à briser la force de résistance des ouvriers occupés régulièrement et à maintenir leurs salaires à un bas niveau. «L'armée industrielle de réserve est d'autant plus nombreuse que la richesse sociale [est] plus considérable. . . Mais plus cette armée de réserve grossit, comparativement à l'armée active du travail, plus grossit la surpopulation consolidée, excédent de population, dont la misère est inversement proportionnelle aux tourments de son travail. Plus s'accroît enfin cette couche des Lazare de la classe salariée, plus s'accroît aussi le paupérisme officiel. Voilà la loi absolue, générale, de l'accumulation capitaliste » (p. 6312).

Telles sont, prouvées d'une façon rigoureusement scientifique — et les économistes officiels se gardent bien de tenter seulement de les réfuter — quelques-unes des lois principales du système social capitaliste moderne. Mais avec cela avonsnous tout dit? Pas du tout. Avec la même netteté que Marx souligne les mauvais côtés de la production capitaliste, il prouve, de façon aussi claire, que cette forme sociale était nécessaire pour développer les forces productives de la société au degré nécessaire d'élévation, de manière à permettre le même développement vraiment humain pour tous les membres de la société. Toutes les formes sociales antérieures ont été trop

1 Karl Marx, Le Capital, livre 1er, tome III, p. 55. Editions Sociales, Paris 1957. (N.R.)

2 Karl Marx, Le Capital livre 1er, tome III, p. 87, Editions Sociales, Paris 1957. (N.R.)

pauvres pour cela. Seule la production capitaliste crée les richesses et les forces de production nécessaires pour cela, mais elle crée en même temps, avec la masse des ouvriers opprimés, la classe sociale qui est de plus en plus contrainte de revendiquer l'utilisation de ces richesses et de ces forces productives pour toute la société et non, comme aujourd'hui, pour une classe monopoliste.

Rédigé par Engels du 1er au Pour la préparation de la présente

13 mars 1868 édition, on a utilisé la traduction

Publié dans Demokratisches Wo- ^f le Bureau ^Editions,

chenblatt des 21 et 28 mars 1868 rdns iy00

Non signé

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