PREFACE AU DEUXIEME LIVRE DU CAPITAL
salent à se dégager des catégories économiques qu'ils avaient trouvées établies.
Alors Marx vint. Et il prit le contre-pied direct de tous ses prédécesseurs. Là où ceux-ci avaient vu une solution, il ne vit qu'un problème. Il s'aperçut qu'il n'y avait ici ni air déphlogistiqué ni air à feu, mais de l'oxygène ; qu'il ne s'agissait ici ni de la simple constatation d'un fait économique ni du conflit de ce fait avec la justice éternelle et la vraie morale, mais d'un fait appelé à bouleverser toute l'économie, et qui, pour l'intelligence de l'ensemble de la production capitaliste, offrait la clef. . . à qui saurait s'en servir. Partant de ce fait, il examina toutes les catégories existantes, de même que Lavoisier, partant de l'oxygène, avait examiné les catégories existantes de la chimie phlogistique. Pour savoir ce qu'est la plus-value, il lui fallait savoir ce qu'est la valeur. Il s'agissait, avant tout, de soumettre à la critique la théorie même de Ricardo sur la valeur. Marx étudia donc le travail relativement à sa propriété de former de la valeur, et il établit pour la première fois quel travail forme de la valeur, pourquoi et comment il la forme; il établit en outre que la valeur n'est en somme que du travail coagulé de cette espèce, un point que Rodbertus n'a jamais réussi à comprendre. Marx étudia ensuite le rapport entre la marchandise et l'argent et montra comment et pourquoi la marchandise, en vertu de sa qualité inhérente d'être de la valeur, et l'échange des marchandises produisent forcément l'opposition entre la marchandise et l'argent ; la théorie de l'argent qu'il a fondée là-dessus est la première qui ait été complète, et c'est celle qu'en ce moment tout le monde accepte tacitement. Il a étudié la transformation de l'argent en capital et prouvé qu'elle a pour base l'achat et la vente de la force de travail. En substituant ici au travail la force du travail, la propriété de créer de la valeur, il résolvait d'un seul coup une des difficultés contre lesquelles l'école de Ricardo était venue échouer : l'impossibilité de mettre l'échange réciproque de capital et de travail en harmonie avec la loi ricardienne de la détermination de la valeur par le travail. Ce fut en constatant la différenciation en capital constant et capital variable qu'il parvint à représenter, et ainsi à expliquer, dans sa marche réelle et jusque dans ses moindres détails, le procès de formation de la valeur, ce qui avait été impossible à tous ses prédécesseurs ; il a donc 32*
constaté, à l'intérieur même du capital, une distinction dont Rodbertus, ainsi que les économistes bourgeois étaient incapables de tirer quoi que ce soit, mais qui fournit la clef pour la solution des problèmes économiques les plus compliqués, comme le prouvent à nouveau, de la façon la plus frappante, le livre II et plus encore, on le verra, le livre III. Marx est allé plus loin dans l'examen de la plus-value même ; il en a trouvé les deux formes, plus-value absolue et plus-value relative, et démontré le rôle différent, mais décisif dans les deux cas, qu'elles ont joué dans l'évolution historique de la production capitaliste. En partant de la plus-value, il a développé la première théorie rationnelle que nous ayons du salaire, et il a été le premier à donner les traits fondamentaux d'une histoire de l'accumulation capitaliste et un tableau de sa tendance historique.
Rédigé par Engels le 5 mai 1885 Pour la préparation de la présente
pour le 2e volume paru à Ham- édition, on a utilisé la traduction
bourg, en 1885 publiée par les Editions Sociales,
Paris 1960
INTRODUCTION DE FRIEDRICH ENGELS
C'est à l'improviste que j'ai été invité à faire une nouvelle édition de l'Adresse du Conseil général de l'Internationale sur la Guerre civile en France et à y joindre une introduction. Aussi ne puis-je ici que mentionner brièvement les points les plus essentiels.
Je donne avant ce travail plus considérable les deux Adresses plus courtes du Conseil général sur la guerre franco-allemande. D'abord parce que dans la Guerre civile on se réfère à la seconde Adresse, qui n'est pas elle-même entièrement intelligible sans la première. Ensuite parce que ces deux Adresses, également rédigées par Marx, sont, tout autant que la Guerre civile, des exemples éminents du don merveilleux de l'auteur, dont il a fait pour la première fois la preuve dans le 18-Brumaire de Louis Bonaparte et qui lui permet de saisir clairement le caractère, la portée et les conséquences nécessaires des grands événements historiques, au moment même où ces événements se poursuivent encore sous nos yeux ou achèvent à peine de se dérouler. Et, enfin, parce que nous avons aujourd'hui encore en Allemagne à souffrir des suites de ces événements, prédites par Marx.
N'a-t-on pas vu se réaliser la prédiction de la première Adresse : si la guerre de défense de l'Allemagne contre Louis Bonaparte dégénère en guerre de conquête contre le peuple français, toutes les misères qui se sont abattues sur l'Aile-
magne après les guerres dites de libération renaîtront avec une intensité nouvelle1? N'avons-nous pas eu encore vingt autres années de domination bismarckienne, et pour remplacer les persécutions contre les démagogues, la loi d'exception et la chasse aux socialistes, avec le même arbitraire policier, avec littéralement la même façon monstrueuse d'interpréter la loi?
Et ne s'est-elle pas réalisée à la lettre la prédiction que l'annexion de l'Alsace-Lorraine jetterait la France dans les bras de la Russie, et qu'après cette annexion, l'Allemagne, ou bien deviendrait le valet patenté de la Russie, ou bien serait obligée, après un court répit, de s'armer pour une nouvelle guerre, et, à vrai dire, « pour une guerre de races, une guerre contre les races latines et slaves coalisées»? Est-ce que l'annexion des provinces françaises n'a pas poussé la France dans les bras de la Russie? Bismarck n'a-t-il pas vainement, pendant vingt années entières, brigué les bonnes grâces du tsar, s'abaissant à des services plus vils encore que ceux que la petite Prusse, avant qu'elle ne fût « la première puissance d'Europe », avait coutume de déposer aux pieds de la Sainte-Russie ? Et ne voit-on pas quotidiennement suspendue au-dessus de notre tête, telle l'épée de Damoclès, la menace d'une guerre, au premier jour de laquelle tous les traités d'alliance des princes s'en iront en fumée ? D'une guerre dont rien n'est sûr que l'absolue incertitude de son issue, d'une guerre de races qui livrera toute l'Europe aux ravages de quinze à vingt millions d'hommes armés ; et si elle ne fait pas encore rage, c'est uniquement parce que le plus fort des grands Etats militaires est pris de peur devant l'impossibilité absolue d'en prévoir le résultat final.
Il devient d'autant plus nécessaire de mettre à nouveau à la portée des ouvriers allemands ces preuves brillantes et à demioubliées de la clairvoyance de la politique ouvrière internationale de 1870.
Ce qui est vrai de ces deux Adresses l'est aussi de celle sur la Guerre civile en France. Le 28 mai, les derniers combattants de la Commune succombaient sous le nombre, sur les pentes de Belleville, et deux jours après, le 30, Marx lisait déjà devant le Conseil général ce travail où la signification historique de la Commune de Paris est marquée en quelques traits vigoureux,
Guerres (1813-1815) des Etats allemands contre Napoléon 1er. (N.R.)
mais si pénétrants, et surtout si vrais qu'on en chercherait en vain l'équivalent dans l'ensemble de l'abondante littérature écrite à son sujet.
Le développement économique et politique de la France depuis 1789 a fait que, depuis cinquante ans, aucune révolution n'a pu éclater à Paris sans revêtir un caractère prolétarien, de sorte qu'après la victoire le prolétariat, qui l'avait achetée de son sang, entrait en scène avec ses revendications propres. Ces revendications étaient plus ou moins fumeuses, et même confuses, selon le degré de maturité atteint par les ouvriers parisiens, mais, en définitive, elles visaient toutes à la suppression de l'antagonisme de classes entre capitalistes et ouvriers. Comment la chose devait se faire, à vrai dire on ne le savait pas. Mais à elle seule, si indéterminée qu'elle fût encore dans sa forme, la revendication contenait un danger pour l'ordre social établi ; les ouvriers, qui la posaient, étaient encore armés ; pour les bourgeois qui se trouvaient au pouvoir, le désarmement des ouvriers était donc le premier devoir. Aussi après chaque révolution, acquise au prix du sang des ouvriers, éclate une nouvelle lutte, qui se termine par la défaite de ceux-ci.
C'est en 1848 que cela arriva pour la première fois. Les bourgeois libéraux de l'opposition parlementaire tinrent des banquets où ils réclamaient la réalisation de la réforme électorale, qui devait assurer la domination de leur parti. De plus en plus contraints, dans leur lutte contre le gouvernement, à faire appel au peuple, ils furent obligés de céder peu à peu le pas aux couches radicales et républicaines de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie. Mais, derrière elles se tenaient les ouvriers révolutionnaires, et ceux-ci, depuis 1830, avaient acquis beaucoup plus d'indépendance politique que les bourgeois, et même les républicains, n'en avaient idée. Quand la crise éclata entre le gouvernement et l'opposition, les ouvriers engagèrent le combat de rues. Louis-Philippe disparut, et avec lui la réforme électorale; à sa place se dressa la République, la République « sociale », comme les ouvriers victorieux la qualifièrent euxmêmes. Ce qu'il fallait entendre par République sociale, c'est ce que personne ne savait au juste, pas même les ouvriers. Mais maintenant ils avaient des armes et ils étaient une force dans l'Etat. Aussi, dès que les bourgeois républicains qui se trouvaient au pouvoir sentirent le sol se raffermir sous leurs
pieds, leur premier objectif fut-il de désarmer les ouvriers. Voici comment cela se fit : en violant délibérément la parole donnée, en méprisant ouvertement les prolétaires, en tentant de bannir les sans-travail dans une province lointaine, on les précipita dans l'insurrection de juin 1848. Le gouvernement avait pris soin de réunir des forces numériquement supérieures. Après une lutte héroïque de cinq jours, les ouvriers furent écrasés. On fit alors un massacre parmi les prisonniers sans défense, comme on n'en avait pas vu de pareil depuis les jours des guerres civiles, qui ont préparé la chute de la République romaine. Pour la première fois la bourgeoisie montrait jusqu'à quelle folle cruauté dans la vengeance elle peut se hausser, sitôt que le prolétariat ose l'affronter, comme classe à part, avec ses propres intérêts et ses propres revendications. Et pourtant 1848 ne fut encore qu'un jeu d'enfant comparé à la rage de la bourgeoisie de 1871. Le châtiment ne se fit pas attendre. Si le prolétariat ne pouvait pas encore gouverner la France, la bourgeoisie ne le pouvait déjà plus. Je veux dire du moins à cette époque où elle était encore en majorité de tendance monarchiste, et se scindait en trois partis dynastiques et en un quatrième républicain. Ce sont ses querelles intérieures qui permirent à l'aventurier Louis Bonaparte de s'emparer de tous les postes clefs — armée, police, machine administrative — et de faire sauter le 2 décembre 1851 la dernière forteresse de la bourgeoisie, l'Assemblée nationale. Le second Empire commença, et avec lui l'exploitation de la France par une bande d'aventuriers de la politique et de la finance ; mais en même temps l'industrie prit aussi un essor tel que jamais le système mesquin et timoré de Louis-Philippe, avec sa domination exclusive d'une petite partie seulement de la grande bourgeoisie, n'aurait pu lui donner. Louis Bonaparte enleva aux capitalistes leur pouvoir politique, sous le prétexte de les protéger, eux, les bourgeois, contre les ouvriers, et de protéger à leur tour les ouvriers contre eux ; mais, par contre, sa domination favorisa la spéculation et l'activité industrielle, bref, l'essor et l'enrichissement de toute la bourgeoisie à un point dont on n'avait pas idée. C'est cependant à un degré bien plus élevé encore que se développèrent aussi la corruption et le vol en grand qui se rassemblèrent autour de la cour impériale, et prélevèrent sur cet enrichissement de copieux pourcentages.
Mais le second Empire, c'était l'appel au chauvinisme français, c'était la revendication des frontières du premier Empire, perdues en 1814, ou tout au moins de celles de la première République. Un Empire français dans les frontières de l'ancienne monarchie, que dis-je, dans les limites plus rognées encore de 1815, cette situation ne pouvait durer plus longtemps. De là, la nécessité de guerres périodiques et d'extensions territoriales. Mais il n'était pas de conquête qui fascinât autant l'imagination des chauvins français que celle de la rive gauche allemande du Rhin. Une lieue carrée sur le Rhin leur disait plus que dix dans les Alpes ou n'importe où ailleurs. Tant que subsistait le second Empire, la revendication du retour de la rive gauche du Rhin, en une fois ou par parties, n'était qu'une question de temps. Le temps en vint avec la guerre austro-prussienne de 1866 ; frustré des « compensations territoriales » qu'il attendait par Bismarck et par sa propre ultra-astucieuse politique de tergiversations, il ne resta plus alors à Bonaparte que la guerre, qui éclata en 1870, et le fit échouer à Sedan et de là à Wilhelmshoehe.
La suite nécessaire en fut la révolution parisienne du 4 septembre 1870. L'Empire s'écroula comme un château de cartes, la République fut de nouveau proclamée. Mais l'ennemi était aux portes : les armées impériales étaient ou enfermées sans recours dans Metz, ou prisonnières en Allemagne. Dans cette extrémité, le peuple permit aux députés parisiens de l'ancien Corps législatif de se constituer en «gouvernement de la Défense nationale». Il le permit d'autant plus volontiers qu'alors, afin d'assurer la défense, tous les Parisiens en état de porter les armes étaient entrés dans la garde nationale et s'étaient armés, de sorte que les ouvriers en constituaient maintenant la grande majorité. Mais l'opposition entre le gouvernement composé presque uniquement de bourgeois et le prolétariat armé ne tarda pas à éclater. Le 31 octobre, des bataillons d'ouvriers assaillirent l'Hôtel de ville et firent prisonniers une partie des membres du gouvernement; la trahison, un véritable parjure de la part du gouvernement et l'intervention de quelques bataillons de petits bourgeois leur rendirent la liberté et, pour ne pas déchaîner la guerre civile à l'intérieur d'une ville assiégée par une armée étrangère, on laissa en fonction le même gouvernement.
Enfin, le 28 janvier 1871, Paris affamé capitulait. Mais avec des honneurs inconnus jusque-là dans l'histoire de la guerre. Les forts furent abandonnés, les fortifications désarmées, les armes de la ligne et de la garde mobile livrées, elles-mêmes considérées comme prisonnières de guerre. Mais la garde nationale conserva ses armes et ses canons et ne se mit que sur un pied d'armistice avec les vainqueurs. Et ceux-ci même n'osèrent pas faire dans Paris une entrée triomphale. Ils ne se risquèrent à occuper qu'un petit coin de Paris, et encore un coin plein de parcs publics, et cela pour quelques jours seulement ! Et pendant ce temps, eux qui durant 131 jours avaient cerné Paris, ils furent cernés eux-mêmes par les ouvriers parisiens en armes qui veillaient avec soin à ce qu'aucun «Prussien» ne dépassât les étroites limites du coin abandonné à l'envahisseur étranger. Tant était grand le respect qu'inspiraient les ouvriers parisiens à l'armée devant laquelle toutes les troupes de l'Empire avaient déposé les armes ; et les Junkers prussiens, qui étaient venus assouvir leur vengeance au foyer de la Révolution, durent s'arrêter avec déférence et saluer devant cette même Révolution armée !
Pendant la guerre, les ouvriers parisiens s'étaient bornés à exiger la continuation énergique de la lutte. Mais, maintenant qu'après la capitulation de Paris la paix allait se faire, Thiers, le nouveau chef du gouvernement, était forcé de s'en rendre compte : la domination des classes possédantes — grands propriétaires fonciers et capitalistes — se trouverait constamment menacée tant que les ouvriers parisiens resteraient armés. Son premier geste fut pour tenter de les désarmer. Le 18 mars, il envoya des troupes de ligne avec l'ordre de mettre la main sur l'artillerie appartenant à la garde nationale, fabriquée pendant le siège de Paris aux frais d'une souscription publique. La tentative échoua. Paris se dressa comme un seul homme pour se défendre, et la guerre entre Paris et le gouvernement français qui siégait à Versailles fut déclarée ; le 26 mars, la Commune était élue ; le 28 elle fut proclamée ; le Comité central de la garde nationale qui, jusqu'alors, avait exercé le pouvoir, abdiqua en faveur de la Commune, après avoir aboli par décret la scandaleuse « police des mœurs » de Paris. Le 30, la Commune supprima la conscription et l'armée permanente et proclama la garde nationale, dont tous les citoyens valides devaient faire
partie, comme la seule force armée ; elle remit tous les loyers d'octobre 1870 jusqu'en avril, portant en compte les termes déjà payés pour l'échéance à venir, et suspendit toute vente d'objets engagés au mont-de-piété municipal. Le même jour, les étrangers élus à la Commune furent confirmés dans leurs fonctions, car « le drapeau de la Commune est celui de la République universelle». — Le 1er avril, il fut décidé que le traitement le plus élevé d'un employé de la Commune, donc aussi de ses membres, ne pourrait dépasser 6 000 francs (4 800 marks). Le lendemain furent décrétées la séparation de l'Eglise et de l'Etat et la suppression du budget des cultes, ainsi que la transformation de tous les biens ecclésiastiques en propriété nationale ; en conséquence, le 8 avril, on ordonna de bannir des écoles tous les symboles, images, prières, dogmes religieux, bref «tout ce qui relève de la conscience individuelle de chacun», ordre qui fut réalisé peu à peu. — Le 5, en présence des exécutions de combattants de la Commune prisonniers auxquelles procédaient quotidiennement les troupes versaillaises, un décret fut promulgué, prévoyant l'arrestation d'otages, mais il ne fut jamais exécuté. — Le 6, le 137e bataillon de la garde nationale alla chercher la guillotine et la brûla publiquement au milieu de la joie populaire. — Le 12, la Commune décida de renverser, comme étant le symbole du chauvinisme et de l'excitation des peuples à la discorde, la colonne Vendôme, coulée par Napoléon avec les canons conquis, après la guerre de 1809. Ce qui fut fait le 16 mai. — Le 16 avril, la Commune ordonna un recensement des fabriques arrêtées par les fabricants et l'élaboration de plans pour donner la gestion de ces entreprises aux ouvriers qui y travaillaient jusque-là et devaient être réunis en associations coopératives, ainsi que pour organiser ces associations en une seule grande fédération. — Le 20, elle abolit le travail de nuit des boulangers, ainsi que les bureaux de placement, monopolisés depuis le second Empire par des individus choisis par la police et exploiteurs d'ouvriers de premier ordre ; ces bureaux furent affectés aux mairies des vingt arrondissements de Paris. — Le 30 avril, elle ordonna la suppression des montsde-piété, qui constituaient une exploitation privée des ouvriers et étaient en contradiction avec le droit de ceux-ci à leurs instruments de travail et au crédit. — Le 5 mai, elle décida de
faire raser la chapelle expiatoire élevée en réparation de l'exécution de Louis XVI.
Ainsi, à partir du 18 mars, apparut, incisif et pur, le caractère de classe du mouvement parisien qu'avait jusqu'alors relégué à l'arrière-plan la lutte contre l'invasion étrangère. Dans la Commune ne siégeaient presque que des ouvriers ou des représentants reconnus des ouvriers ; ses décisions portaient de même un caractère nettement prolétarien. Ou bien elle décrétait des réformes, que la bourgeoisie républicaine avait négligées par pure lâcheté, mais qui constituaient pour la libre action de la classe ouvrière une base indispensable, comme la réalisation de ce principe que, en face de l'Etat, la religion n'est qu'une affaire privée ; ou bien elle promulguait des décisions prises directement dans l'intérêt de la classe ouvrière, et qui, pour une part, faisaient de profondes entailles dans le vieil ordre social. Mais tout cela, dans une ville assiégée, ne pouvait avoir au plus qu'un commencement de réalisation. Et, dès les premiers jours de mai, la lutte contre les troupes toujours plus nombreuses du gouvernement de Versailles absorba toutes les énergies.
Le 7 avril, les Versaillais s'étaient emparés du passage de la Seine, à Neuilly, sur le front ouest de Paris ; par contre, le 11, sur le front sud, ils furent repoussés avec des pertes sanglantes par une attaque du général Eudes. Paris était bombardé sans arrêt, et cela par les mêmes gens qui avaient stigmatisé comme sacrilège le bombardement de cette ville par les Prussiens. Ces mêmes gens mendiaient maintenant, auprès du gouvernement prussien, le rapatriement accéléré des soldats français prisonniers de Sedan et de Metz, pour leur faire reconquérir Paris. L'arrivée graduelle de ces troupes donna aux Versaillais, à partir du début de mai, une supériorité décisive. Cela apparut dès le 23 avril, quand Thiers rompit les négociations entamées sur proposition de la Commune et visant à échanger l'archevêque de Paris et toute une série d'autres curés retenus comme otages contre le seul Blanqui, deux fois élu à la Commune, mais prisonnier à Clairvaux. Et cela se fit sentir plus encore dans le changement de ton du langage de Thiers ; jusqu'à ce moment atermoyant et équivoque, il devint tout d'un coup insolent, menaçant, brutal. Sur le front sud, les Versaillais prirent, le 3 mai, la redoute du Moulin-Saquet, le 9, le fort d'Issy,
totalement démoli à coups de canon, le 14, celui de Vanves. Sur le front ouest, ils s'avancèrent peu à peu jusqu'au rempart même, s'emparant de nombreux villages et bâtiments contigus aux fortifications. Le 21, ils réussirent à pénétrer dans la ville par trahison et du fait de la négligence du poste de la garde nationale. Les Prussiens qui occupaient les forts du Nord et de l'Est laissèrent les Versaillais s'avancer par le terrain au nord de la ville qui leur était interdit par l'armistice, leur permettant ainsi d'attaquer sur un large front que les Parisiens devaient croire protégé par la convention et n'avaient de ce fait que faiblement garni de troupes. Aussi n'y eut-il que peu de résistance dans la moitié ouest de Paris, dans la ville de luxe proprement dite. Elle se fit plus violente et tenace, à mesure que les troupes d'invasion approchaient de la moitié est, des quartiers proprement ouvriers. Ce n'est qu'après une lutte de huit jours que les derniers défenseurs de la Commune succombèrent sur les hauteurs de Belleville et de Ménilmontant, et c'est alors que le massacre des hommes, des femmes et des enfants sans défense, qui avait fait rage toute la semaine et n'avait cessé de croître, atteignit son point culminant. Le fusil ne tuait plus assez vite, c'est par centaines que les vaincus furent exécutés à la mitrailleuse. Le Mur des fédérés, au cimetière du Père-Lachaise, où s'accomplit le dernier massacre en masse, est aujourd'hui encore debout, témoin à la fois muet et éloquent de la furie dont la classe dirigeante est capable dès que le prolétariat ose se dresser pour son droit. Puis, lorsqu'il s'avéra impossible d'abattre tous les communards, vinrent les arrestations en masse, l'exécution de victimes choisies arbitrairement dans les rangs des prisonniers, la relégation des autres dans de grands camps en attendant de comparaître devant les conseils de guerre. Les troupes prussiennes, qui campaient autour de la moitié nord de Paris, avaient l'ordre de ne laisser passer aucun fugitif, mais souvent les officiers fermèrent les yeux quand les soldats écoutaient plutôt la voix de l'humanité que celle de leur consigne ; et en particulier il faut rendre cette gloire au corps d'armée saxon qui s'est conduit d'une façon très humaine et laissa passer bien des gens, dont la qualité de combattant de la Commune était évidente.
Si, aujourd'hui, vingt ans après, nous jetons un regard en arrière sur l'activité et la signification historique de la Commune de Paris de 1871, il apparaît qu'il y a quelques additions à faire à la peinture qu'en a donnée la Guerre civile en France.
Les membres de la Commune se divisaient en une majorité de blanquistes, qui avait déjà dominé dans le Comité central de la garde nationale, et une minorité : des membres de l'Association Internationale des Travailleurs se composant pour la plupart de socialistes proudhoniens. Dans l'ensemble, les blanquistes n'étaient alors socialistes que par instinct révolutionnaire, prolétarien ; seul un petit nombre d'entre eux était parvenu, grâce à Vaillant, qui connaissait le socialisme scientifique allemand, à une plus grande clarté de principes. Ainsi s'explique que, sur le plan économique, bien des choses aient été négligées, que, selon notre conception d'aujourd'hui, la Commune aurait dû faire. Le plus difficile à saisir est certainement le saint respect avec lequel on s'arrêta devant les portes de la Banque de France. Ce fut d'ailleurs une lourde faute politique. La Banque aux mains de la Commune, cela valait mieux que dix mille otages. Cela signifiait toute la bourgeoisie française faisant pression sur le gouvernement de Versailles pour conclure la paix avec la Commune. Mais le plus merveilleux encore, c'est la quantité de choses justes qui furent tout de même faites par la Commune composée de blanquistes et de proudhoniens. Il va sans dire que la responsabilité des décrets économiques de la Commune, de leurs côtés glorieux ou peu glorieux, incombe en première ligne aux proudhoniens, comme incombe aux blanquistes celle de ses actes et de ses carences politiques. Et dans les deux cas l'ironie de l'histoire a voulu — comme toujours quand des doctrinaires arrivent au pouvoir — que les uns comme les autres fissent le contraire de ce que leur prescrivait leur doctrine d'école.
Proudhon, le socialiste de la petite paysannerie et de l'artisanat, haïssait positivement l'association. Il disait d'elle qu'elle comportait plus d'inconvénients que d'avantages, qu'elle était stérile par nature, voire nuisible parce que mettant entrave à la liberté du travailleur ; dogme pur et simple, improductif et encombrant, contredisant tout autant la liberté du travailleur que l'économie de travail, ses désavantages croîtraient plus vite que ses avantages ; en face d'elle, la concurrence, la division
du travail, la propriété privée resteraient des forces économiques. Ce n'est que pour les cas d'exception — comme Proudhon les appelle — de la grande industrie et des grandes entreprises, par exemple les chemins de fer, que l'Association des Travailleurs ne serait pas déplacée (voir Idée générale de la révolution, 3e étude).
En 1871, même à Paris, ce centre de l'artisanat d'art, la grande industrie avait tellement cessé d'être une exception que le décret de loin le plus important de la Commune instituait une organisation de la grande industrie et même de la manufacture, qui devait non seulement reposer sur l'Association des Travailleurs dans chaque fabrique, mais aussi réunir toutes ces associations dans une grande fédération; bref, une organisation, qui, comme Marx le dit très justement dans la Guerre civile, devait aboutir finalement au communisme, c'est-à-dire à l'exact opposé de la doctrine de Proudhon. Et c'est aussi pourquoi la Commune fut le tombeau de l'école proudhonienne du socialisme. Cette école a aujourd'hui disparu des milieux ouvriers français ; c'est maintenant la théorie de Marx qui y règne sans conteste, chez les « possibilistes » non moins que chez les « marxistes ». Ce n'est que dans la bourgeoisie « radicale » qu'on trouve encore des proudhoniens.
Les choses n'allèrent pas mieux pour les blanquistes. Elevés !à l'école de la conspiration, liés par la stricte discipline qui lui est propre, ils partaient de cette idée qu'un nombre relativement petit d'hommes résolus et bien organisés était capable, le moment venu, non seulement de s'emparer du pouvoir, mais aussi, en déployant une grande énergie et de l'audace, de s'y maintenir assez longtemps pour réussir à entraîner la masse du peuple dans la Révolution et à la rassembler autour de la petite troupe directrice. Pour cela, il fallait avant toute autre chose la plus stricte centralisation dictatoriale de tout le pouvoir entre les mains du nouveau gouvernement révolutionnaire. Et que fit la Commune qui, en majorité, se composait précisément de blanquistes ? Dans toutes ses proclamations aux Français de la province, elle les conviait à une libre fédération de toutes les communes françaises avec Paris, à une organisation nationale qui, pour la première fois, devait être effectivement créée par la nation elle-même. Quant à la force répressive du gouvernement naguère centralisé, l'armée, la police
politique, la bureaucratie, créées par Napoléon en 1798, reprises, depuis, avec reconnaissance, par chaque nouveau gouvernement et utilisées par lui contre ses adversaires, c'est justement cette force qui devait partout être renversée, comme elle l'avait été déjà à Paris.
La Commune dut reconnaître d'emblée que la classe ouvrière, une fois au pouvoir, ne pouvait continuer à administrer avec la vieille machine d'Etat ; pour ne pas perdre à nouveau sa propre domination qu'elle venait à peine de conquérir, cette classe ouvrière devait, d'une part, éliminer la vieille machine d'oppression jusqu'alors employée contre elle-même, mais, d'autre part, prendre des assurances contre ses pibpres mandataires et fonctionnaires en les proclamant, en tout temps et sans exception, révocables. En quoi consistait, jusqu'ici, la propriété caractéristique de l'Etat? La société avait créé, par simple division du travail là l'origine, ses organes propres pour veiller à ses intérêts communs. Mais, avec le temps, ces organismes, dont le sommet était le pouvoir de l'Etat, s'étaient transformés, en servant leurs propres intérêts particuliers, de serviteurs de la société en maîtres de celle-ci. On peut le voir, par exemple, non seulement dans la monarchie héréditaire, mais également dans la République démocratique. Nulle part les « politiciens » ne forment dans la nation un clan plus isolé et plus puissant qu'en Amérique du Nord, précisément. Là, chacun des deux grands partis, qui se relaient au pouvoir, est lui-même dirigé par des gens qui font de la politique une affaire, spéculent sur les sièges aux assemblées législatives de l'Union comme à celles des Etats, ou qui vivent de l'agitation pour leur parti et sont récompensés de sa victoire par des places. On sait assez combien les Américains cherchent depuis trente ans à secouer ce joug devenu insupportable, et comment, malgré tout, ils s'embourbent toujours plus profondément dans ce marécage de la corruption. C'est précisément en Amérique que nous pouvons mieux voir comment la puissance de l'Etat parvient à l'indépendance envers la société, dont, à l'origine, elle ne devait être que le simple instrument. Là, il n'existe ni dynastie, ni noblesse, ni armée permanente (à part la poignée de soldats commis à la surveillance des Indiens), ni bureaucratie avec postes fixes et droit à la retraite. Et pourtant, nous avons là deux grandes bandes de politiciens spéculateurs, qui se relaient pour prendre
possession du pouvoir de l'Etat et l'exploitent avec les moyens les plus corrompus et pour les fins les plus éhontées ; et la nation est impuissante en face de ces deux grands cartels de politiciens qui sont soi-disant là son service, mais, en réalité, la dominent et la pillent.
Pour éviter cette transformation, inévitable dans tous les régimes antérieurs, de l'Etat et des organes de l'Etat, à l'origine serviteurs de la société, en maîtres de celle-ci, la Commune employa deux moyens infaillibles. Premièrement, elle soumit toutes les places, de l'administration, de la justice et de l'enseignement, au choix des intéressés par élection au suffrage universel, et, bien entendu, à la révocation à tout moment par ces mêmes intéressés. Et, deuxièmement, elle ne rétribua tous les services, des plus bas aux plus élevés, que par le salaire que recevaient les autres ouvriers. Le plus haut traitement qu'elle payât dans l'ensemble était de 6 000 francs. Ainsi, on mettait le holà à la chasse aux places et à l'arrivisme, sans en appeler aux mandats impératifs des délégués aux corps représentatifs qui leur étaient encore adjoints par surcroît.
Cette destruction de la puissance de l'Etat tel qu'il était jusqu'ici et son remplacement par un pouvoir nouveau, vraiment démocratique, sont dépeints en détail dans la troisième partie de la Guerre civile. Mais il était nécessaire de revenir ici brièvement sur quelques-uns de ses traits, parce que, en Allemagne précisément, la superstition de l'Etat a passé de la philosophie dans la conscience commune de la bourgeoisie et même dans celle de beaucoup d'ouvriers. Dans la conception des philosophes, l'Etat est « la réalisation de l'Idée » ou le règne de Dieu sur terre traduit en langage philosophique, le domaine où la vérité et la justice éternelles se réalisent ou doivent se réaliser. De là cette vénération superstitieuse de l'Etat et de tout ce qui y touche, vénération qui s'installe d'autant plus facilement qu'on est, depuis le berceau, habitué à s'imaginer que toutes les affaires et tous les intérêts communs de la société entière ne sauraient être réglés que comme ils ont été réglés jusqu'ici, c'est-à-dire par l'Etat et ses autorités dûment établies. Et l'on croit déjà avoir fait un pas prodigieusement hardi, quand on s'est affranchi de la foi en la monarchie héréditaire et qu'on jure par la République démocratique. Mais, en réalité, l'Etat n'est rien d'autre qu'une machine pour l'oppres- 33—2415
sion d'une classe par une autre, et cela, tout autant dans la République démocratique que dans la monarchie ; le moins qu'on puisse en dire, c'est qu'il est un mal dont hérite le prolétariat vainqueur dans la lutte pour la domination de classe et dont, tout comme la Commune, il ne pourra s'empêcher de rogner aussitôt au maximum les côtés les plus nuisibles, jusqu'à ce qu'une génération grandie dans des conditions sociales nouvelles et libres soit en état de se défaire de tout ce bric-à-brac de l'Etat.
Le philistin social-démocrate a été récemment saisi d'une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l'air? Regardez la Commune de Paris. C'était la dictature du prolétariat.
Londres, pour le 20e anniversaire de la Commune de Paris, 18 mars
Rédigé par Engels pour une édition Pour la préparation de la présente
spéciale de la Guerre civile en édition, on a utilisé la traduction
France de Marx, parue à Berlin publiée par les Editions Sociales,
en 1891 Paris 1952