ACTE TROISIÈME
PAUL
Ce serait trop d'orgueil, Lydia, je l'avoue ; Mais le ciel à jamais veut que je me dévoue, Puisqu'il ne m'a donné, sans doute pour mon bien, Ni foyer, ni parents, ni sœur, ni frère, — rien !
LYDIE
Qu'en sais-tu ? N'est-il pas pour le maître et l'apôtre
Une fraternité plus douce que toute autre ?
Tous tes amis d'hier sont tes frères déjà;
Au sortir de cette ombre où l'erreur les plongea,
Ils ont pour toi, sauveur de leur longue détresse,
Une mystérieuse et profonde tendresse ;
— Tes frères, les voilà ! Tu n'aurais pas besoin,
Si tu cherchais tes sœurs, d'aller chercher plus loin ;
C'est Mégara, chantant sa foi comme une aurore,
C'est Gyrine, chrétienne aussi, d'autres encore.
Que te manque -t-il donc pour rester parmi nous?
Une épouse, peut-être, un amour chaste et doux?
Ta foi te le permet.
Une épouse, Lydie !
Par l'automne déjà la terre refroidie Demande-t-elle au ciel triste que nous voyons Les souffles du printemps, ses fleurs et ses rayons ? Quelle épouse, Lydie, à ma dure fortune Pourrait jamais s'unir ?
LYDIE
Peut-être il en est une.
De ce qu'elle te doit ne sais-tu pas le prix ? Puisqu'elle le comprend, ne l'as-tu pas compris ? Son âme, à peine née, avait eu pour nourrice Cette double mamelle obscure : l'avarice* Et l'orgueil ! Elle avait la froide cruauté Que donnent la richesse et parfois la beauté ; Pas un rayon d'en haut 1 La tristesse glacée Vivait comme un reptile au fond de sa pensée ;
242 l'apôtre
Elle^n'avait de bon qu'un désespoir secret. Qui déchirait son cœur, mais qui le préparait. Alors sur ton chemin Dieu plaça cette femme ; Moins prompt l'oiseau des cieux, moins rapide la flamme ! Son cœur était dompté, quoiqu'il se défendît Un instant dans l'angoisse : un mot, tout était dit. Depuis lors seulement, Paul, elle se sent vivre ; Le calme lumineux qui la charme et l'enivre, La douceur de connaître et de toucher du doigt L'immense vérité, Paul, elle te les doit 1 Réponds-moi donc : Veux-tu faire de cette femme L'épouse de ton cœur et la sœur de ton âme?
PAUL
Ne me dis pas son nom !
Mais ce nom... es-tu sûr Qu'il t'en serait moins cher ?
PAUL
Il m'en serait moins pur !
LYDIE
Paul...
PAUL
Assez, Lydia !
LYDIE
Qu'ai-je de plus à dire ?
Interroge le Dieu qui t'aime et qui t'inspire. Faustus et Mégara... c'est lui qui t'inspirait De les unir. Eh bien ! Paul...