ACTE PREMIER
KIIADIDJA
Oui, je sens que mon heure est venue... Cette lueur, là-bas, douce, pure, inconnue, C'est la mort.
MAHOMET
Khadidja !
KIIADIDJA
Je souffrais tant déjà !
Tout mon cœur est brisé maintenant.
MAHOMET
Khadidja !
KHADIDJA
Mahomet, Mahomet, ne pleure pas ! Mon âme
Te bénit ; tu fus bon pour cette simple femme ;
Tu n'as aimé que moi : sois béni ! — Seulement,
Une angoisse m'étreint en ce dernier moment :
L'un par l'autre, toujours, du mal nous triomphâmes...
Maintenant, mon ami, prends garde aux autres femmes !
La meilleure qu'à toi le hasard puisse offrir
Te ferait regretter celle qui va mourir.
— Je t'aimai bien ! — 0 Dieu de l'éternel mystère,
Pardonne si je fus heureuse sur la terre !
(Elle tombe, soutenue par Mahomet.)
Écoute, Abou-Becker : sois juste, étant le fort; J'ai le droit de parier en face de la mort ; Donne-moi donc ta main et mets-la dans la sienne.
(Elle unit leurs mains.) Je veux que vous soyez amis, qu'il t'en souvienne! Aime et sers Mahomet, à toute heure, en tout lieu, Car il est le Prophète et l'envoyé de Dieu ! Mahomet, sur mon front ramène mes longs voiles, Tu les relèveras quand viendront les étoiles, Ce soir... ce soir... Adieu!
(Elle expire.)
MAHOMET
Sois bénie à ton tour, Toi qui fus la bonté, la sagesse et l'amour ! Je vais où le devoir m'appelle, où Dieu me pousse ; Éclaire-moi d'en haut, lumière chaste et douce ; Dans ta tombe où viendront les Djerradahs gémir J'ensevelis mon cœur, ô toi qui vas dormir !
C.EORGIOS, posant sa main sur la tète de Mahomet penché sur Khadidja.
Oui, pleure, Mahomet, sur elle et sur toi-même;
Le mot qu'elle t'a dit dans cet adieu suprême :
« Prends garde aux autres » c'est son cœur qui l'a trouvé.
Qu'elle t'éclaire donc après t'avoir sauvé !
Si tu n'es pas chrétien, du moins donne à la terre
L'exemple et la leçon d'une morale austère.
Renonce, par ta libre et ferme volonté,
A tout amour vulgaire, à toute volupté.
Auras-tu cette force ? auras-tu ce courage ?
Réponds, et ne fais pas à la mort cet outrage
De mentir devant elle 1 Allons, regarde-moi,
Et réponds...
(Mahomet lève la tète en silence, regarde Georgios et se couvre le visage de son manteau.)
Ton silence a répondu pour toi !
Adieu donc pour toujours ! Toutes mes espérances, Trompe-les, mais je sais d'où viendront tes souffrances, Pour cette femme — hélas ! mystère des douleurs! — Je vois moins de regrets dans tes yeux que de pleurs ! Son nom... tu l'oublieras, mais souviens-toi d'un autre. Tu seras grand peut-être et te croiras apôtre ; Mais alors, dans ton cœur, ton âme et ton esprit, Mahomet, souviens-toi de ce nom : Jésus-Christ !
FIN DU TREMIER ACTE