SCÈNE VI MAHOMET, seul
* (Mahomet suivant Safwan du regard en souriant.)
« De ne jamais aimer une autre femme au monde ! » Il le croit... cœur humain mobile comme Tonde, Serment d'un jour... d'une heure !
(Après un silence. ) Ayesha... j'ai bien fait De lui parler ainsi. C'est la seule, en effet, Qui sur mon âme ait pris peut-être quelque empire ; Mais non, cela n'est pas ! — J'ai bien fait de le dire. C'est déjà trop pour moi d'y penser si souvent. Aimer... quelle misère! — Entrons dans ce couvent...
(Il ouvre la porte.) Plus rien? Personne?
(La lune perce les nuages et illumine au fond de l'église une image du Christ peinte à la manière byzantine.)
288 MAHOMET
Si ! sous la blanche lumière Un Christ au nimbe d'or, au fond, peint sur la pierre!
— Oui, le voilà 1 Jésus, ses bras percés de clous, Fixe sur Mahomet ses yeux profonds et doux. Ce regard m'importune; il m'attire, il me blesse, Comme toujours 1 Allons, pourquoi cette faiblesse?
— 0 fils de Myriam, martyr mystérieux, Pourquoi donc devant toi baisserais-je les yeux? Pourquoi? mon édifice immense touche au faîte ; Jésus de Nazareth était aussi prophète ;
Mais le ciel me fit naître après Moïse et lui Pour achever leur œuvre et pour l'agrandir, oui ! Je suis cela ! ce peuple, incliné sous mes règles, A pour seul horizon l'ombre que font mes aigles ! Je marche de splendeur et d'effroi revêtu ; Je suis donc ton égal ! — Mahomet, qu'en sais-tu ?
— Je le sais ! Entre tous les êtres, dans les âges, Qu'ils aient été cléments, forts, terribles ou sages, Qu'ils se nomment César, Zoroastre, Attila, Aucun ne fut plus grand que moi! — Mais celui-là?
— Comme lui, cependant, j'ai refait ma patrie, J'en ai chassé ce monstre impur, l'idolâtrie; Chamelier, comme lui le fils du charpentier, J'ai suivi le céleste et lumineux sentier ;
Je n'ai jamais été de clartés économe ;
Mon reflet restera sur la face de l'homme,
Je suis grand, je serai plus grand! Oui, je crois;
Voilà mon sceptre à moi, le sabre ! — Mais la croix?
(11 détache son sabre avec une sorte de dépit et le pose sur un rocher. Puis, avec un geste de défi, il regarde à nouveau le Christ du couvent.)
Je mourrai mieux que toi! Ta mort fut trop sublime,
0 Jésus : tu permis le triomphe du crime ;
Tu pouvais disperser les soldats d'un regard,
Formidable, apparaître à ce peuple hagard ;
Tu pouvais écraser le Prince et le Pontife,
Ponce-Pilate comme Hérode avec Caïphe ;
Sur la ville qui fit le crime ou l'accepta,
Pour lui faire un tombeau, lancer le Golgotha;
Tu pouvais, d'un seul geste abaissant ses collines, Enfouir sous la mer jusques à ses ruines ! Tu ne Tas pas voulu : tu laissas l'homme en paix Tuer le fils de Dieu... Jésus, tu te trompais!
— Moi, je prendrai, pour fuir nos douleurs et nos fanges, Un essor inconnu même aux ailes des anges ;
Je ne jetterai pas, au seuil de l'infini,
Ton cri désespéré: Lamma Sabachtani!
Non! quand j'aurai marqué, car j'en ai la puissance,
L'heure qui doit me rendre à la divine essence,
Je veux voir, m'élevant dans la nue aux flancs d'or,
Mes ennemis broyés... s'il m'en restait encor!
(Fixant ses yeux sur le Christ avec une rêverie jalouse.)
— Oui, ce fut plus qu'un homme! un Dieu!... Dieu!
[mais moi-même Quel œil a lu le mot dont je suis le problème? Homme, apôtre, prophète, ou plus encor ? Pourquoi, Pourquoi, Nazaréen, serais-je moins que toi? Que me manque-t-il donc? Le moine grec, mon maître, Disait : la vertu ! — Mot de chrétien et de prêtre ; Il avait tort, ce moine ! Il n'avait pas compris Que l'homme n'est point né comme les purs esprits, Et, malgré nos efforts, malgré nos craintes vaines. Que c'est un sang de feu qui brûle dans nos veines ! 0 pouvoir qui mêlas au plaisir le remord, Les sources de la vie aux sources de la mort, Jamais rien de ta dure et douce tyrannie, Rien ne nous défendra, non, rien, ni le génie, Ni l'orgueil, ni la peur du regard effrayant De la femme qui, même à ses pieds nous voyant, Semble cacher, au fond de sa vague prunelle, Un secret et peut-être une plainte éternelle !
— Puisqu'il en est ainsi, moine, la volupté Est une loi du monde et de l'humanité ; Tout homme peut céder à ce souffle de flamme Pourvu qu'à mon exemple il en garde son âme !
290 MAHOMET
— 0 Christ, je n'ai donc pas à rougir devant toi : Pourquoi me suis- tu donc d'un tel regard? Pourquoi?
1,11 reste pensif, les yeux fixés sur le Christ. Sofia, qui de loin écoutait au milieu des arbres, redescend vers le rocher où Mahomet a posé son sabre ; elle s'en approche, elle regarde l'arme avec une sorte de dédain.)
SOFIA, à part.
Pas celai
(EDe écarte ses voiles comme pour laisser voir ses vêtements de Juive, et ne se cache plus.)