ACTE CINQUIÈME
Tu ne la tueras pas, car l'opprobre suprême Est en moi !... Cette femme...
ABOU-BECKER
Ah ! malheureux I
MAHOMET, baissant la tète.
Je l'aime !
Je l'aime, juste ciel 1 Juste ciel, je l'aimais !
(Il se cache le visage de ses mains.) — Père, depuis quinze ans, j'ai fait ma rude tâche, Sans plainte, sans verser une larme : — C'est lâche ! — Eh bien, père, la loi commune me soumet...
(11 découvre son visage.)
Viens voir comment sont faits les pleurs de Mahomet ! Est-il donc vrai qu'ainsi toute grandeur échoue ? Mon âme, l'âme humaine est donc faite de boue ? — Qui donc me défendra contre moi ? Quel pardon Puis-je attendre à présent ?
ABOU-BECKER
Le mien d'abord.
MAHOMET, allant au fond.
Vois donc !
(On entend au dehors des lamentations lointaines.)
CHANT LUGUBRE, au loin.
Tous deux dormiront Sous les palmes vertes, Les tombes ouvertes Les engloutiront...
Hélas !
La tombe est profonde, Ils n'entendront pas, Sur les monts, là-bas, La foudre qui gronde...
Hélas !
342 MAHOMET
MAHOMET
Ce cortège qui sort lugubre des murailles, Mon père, tu le vois ?
ABOU-BECKER
Ce sont les funérailles De Hafsa, de Hassan.
MAHOMET
Mes deux victimes, oui !
— Père, j'ai donc frappé l'innocent aujourd'hui : Le Prophète a commis l'injustice suprême 1 Maintenant, froidement je me juge moi-même. Ce qui va se passer, ce que je te dirai, Jure d'en bien garder le secret !
ABOU-BECKER
C'est juré.
MAHOMET
Eh bien, toi qui seras l'héritier du Prophète, Apprends comment il faut que justice soit faite, Ce qu'on doit à soi-même, à son peuple, au devoir, Et garde le frisson de ce que tu vas voir 1 Dieu ne veut plus de moi, Dieu me brise et me blâme, Car je viens de descendre aux lâchetés de l'âme ! Jusqu'où donc tomberais-je à présent au milieu De quel effondrement qui ferait honte à Dieu ? Je deviendrais pareil, moi qu'un peuple vénère, Aux lions aveuglés par un coup de tonnerre Qui s'en viennent, captifs des ténèbres, domptés, Conduits par un enfant aux portes des cités 1 Ma force, mon honneur, mon œuvre, mon génie, Subiraient cette lente et hideuse agonie 1 Le monde, avec mépris, peut-être avec effroi, Apprendrait à douter des hommes tels que moi ; Aux plusgrands,auxmeilleurs,ilne voudrait plus croire, Et mon abaissement calomnierait la gloire ! Non ! la honte pour l'homme après de tels combats, C'est de toujours décroître et de tomber plus bas ;