ACTE DEUXIÈME
Je connais Hugonnel, il ferait ce qu'il dit ;
Je ne livrerai pas la France à ce bandit !
Ma mort la sauvera. — Le vaincu que Ton pleure
A pour lui l'avenir, son bourreau n'a qu'une heure.
Le peuple est généreux et, d'un effort puissant,
Venge ceux qui pour lui savent donner leur sang !
BLANCHE
Ah ! c'est pour moi surtout que vous donnez le vôtre ; Si c'est votre devoir, pour moi j'en vois un autre ; Si j'y pouvais manquer, à jamais sous les cieux L'horreur de votre mort serait devant mes yeux, Ma main me semblerait de votre sang trempée, Et je n'oserais plus regarder une épée ! Quand les bourreaux viendront, je saurai bien saisir, Leur arracher quelque arme, une hache et choisir La place pour tuer ou mourir I Je suis reine De France, je suis née au pays de Chimène, Et puisque doit un jour le peuple généreux Venger une victime... Il en vengera deux 1
Et votre fils ! — la mort, qui rapproche et délivre, Donne au mourant un droit sur celui qui doit vivre : Reine, je vous ordonne, et c'est mon dernier vœu, De vivre pour la France et votre fils 1 adieu !
LAND1NI, descendant du fond.
Permettez ! permettez !... Vous avez, sire comte, La résignation trop complète, et trop prompte ; J'ai vu beaucoup de gens qui sautaient le grand pas Avec courage, mais avec plaisir, non pas I
— Amoureux? Malheureux? Je connais ces deux rimes; Vous devez l'être ! Moi, je le fus, nous en rîmes ;
Il faut aimer pour vivre et vivre pour aimer I
— Maintenant, de ceci je veux vous informer :
530 FRANCE... d'abord !
Vous me plaisez tous deux.., oui, je vous le répète, Parce que l'une est belle et que l'autre est poète! Excusez-moi, je dis la chose comme elle est, Vous me plaisez ! de plus, Hugonnel me déplaît : Il raille les bons vers, les miens ! — Enfin, j'estime Qu'il n'agit pas ici de façon légitime, Car, je vous ai vendu, c'est vrai — je suis routier, Mais j'ai fait et je fais noblement mon métier ; Ce que j'ai donc vendu, j'en ai l'âme ravie, C'est votre liberté, ce n'est pas votre vie! Hugonnel compromet ma parole, et je veux L'en punir.
BLANCHE
Et comment ?
LANDINl
En vous sauvant tous deux!
Pardonnez si j'y mets un peu de brusquerie :
Le temps presse ! Croyez en moi, je vous en prie ;
J'ai vendu, j'ai livré mon prisonnier, fort bien !
Hugonnel m'a payé : je ne lui dois plus rien !
Vous, il faut accepter, du moins en apparence,
Ce qu'il propose; c'est votre unique espérance;
Promettez, acceptez, signez ce qu'il voudra,
Et partez à tout prix 1 Mais bientôt on verra :
Quand vous serez rentrés dans votre camp, que l'ombre
S'étendra jusqu'ici, prenez un petit nombre
De soldats, mais vaillants entre les plus vaillants ;
Glissez-vous avec eux, en silence, à pas lents,
Vers la poterne, en bas...
(11 la montre au dehors.)
Comte Thibaud, regarde
Tu la reconnaîtras! la porte est sous ma garde ;
Elle s'ouvrira donc. — C'est l'heure où, chaque soir,
Hugonnel au festin des soldats vient s'asseoir
Et souvent jusqu'au jour prolonge cette orgie,
Vous entrerez. Alors, dans la salle rougie
De vin, vous jetterez le cri de guerre ! Après...
Je m'en rapporte à vous !
BLANCHE
C'est bien, nous serons prêts Hugonnel, entraîné vers nos tentes prochaines, A son tour gémira sous d'éternelles chaînes.
LANDINI
Vous devez faire mieux! Il pourrait, tôt au tard, S'échapper de vos mains. Prévoyons le hasard. Devinant qu'avec vous je fus d'intelligence, Sur moi comme sur vous tomberait sa vengeance. Quand un arbre répand un ombrage de mort Sur ses voisins, celui qui le ménage a tort ; Il faut le renverser, frapper à pleine force, A grands coups de cognée et puis brûler l'écorce!
— Mes compagnons et moi, routiers et cottereaux,
Pour vous laisser le temps, maintiendrons ses bourreaux ;
Dans son sang s'éteindra sa vie impitoyable,
Et si le diable en veut vous le rendrez au diable !
BLANCHE
Comte, vous vous taisez, et je vois dans vos yeux Comme un trouble profond, triste et mystérieux?
Triste, en effet! — Voilà ce que Ton nous propose.
Examinons, pesons et jugeons toute chose :
Je peux sauver mes jours, et nous accepterons
Tout ce que Hugonnel veut, les plus durs affronts ;
Vous vous engagerez à finir votre vie
Loin de France, en exil ; moi, selon son envie,
Je promettrai d'abord de placer sous sa loi,
Sous sa régence, enfin sous sa garde, le roi ;
Nous jurerons cela ; puis, nous pourrons sans crainte
Le saisir, l'égorger ; le meurtre après la feinte.
— Si nous nous refusons à ce double serment, Hugonnel, je le sais, me tuera lâchement,
La perfidie et lui marchent toujours ensemble.
BLANCHE
C'est vrai!
532 FRANCE... d'abord !
Si je Timite, alors je lui ressemble !
LANDINI
Diantre !
BLANCHE
— Que dites- vous?
Je dis qu'aucun péril Ne nous permet l'astuce et le mensonge vil.
LANDINI
Merci pour moi ! Voilà tout ce que Ton récolte A protéger des gens dont l'honneur se révolte !
Excusez-moi, mon brave : en un temps peu lointain,
Je valais moins que vous, beaucoup moins! — Votre main.
LANDINI, lui donnant sa main,
Oui. — Diable de héros!
Ces scrupules de l'âme Que j'ignorai longtemps, je vous les dois, Madame ; Ne nous démentons pas en ce jour ; agissons L'un et l'autre suivant vos royales leçons; Songeons qu'un peuple entier, pour première science, D'après celle des rois règle sa conscience; Ne craignons pas d'aller ou trop haut ou trop loin ; Exagérer l'honneur vaudrait mieux au besoin! L'intérêt de l'Etat, auquel tout se rattache, Veut que son défenseur vive et meure sans tache; Sinon, le peuple dit, à raison cette fois : « Voilà donc ce que font les princes et les rois ! » Et, victime ou témoin de ces lâches victoires, Le peuple s'en souvient aux jours expiatoires ; Les princes quelquefois ne s'en souviennent pas ;