ACTE TROISIÈME
CIIARLEMAGNE
Non, chevalier; je sais tout ce que je te dois, Ta main pouvait toucher à la cloche muette, Et quel que soit le prix que ta valeur souhaite, Tu peux le réclamer.
GÉRALD
Ce droit étant le mien, Je demande à combattre à l'instant le païen, Sire, j'arrive tard ; mais le temps qui me reste, Je compte en bien user, par la grâce céleste. Je vous demande donc, sire, par grand merci, De vaincre en votre nom ou de mourir ici.
CIIARLEMAGNE
Approche, chevalier. — J'aime ce fier visage : — Fils du comte Amaury, je connais ton courage ; Ma nièce a dû la vie à ta jeune valeur ; Mais celui que tu viens combattre est, par malheur, Vaillant autant que fort et rude à la bataille ; Tu peux juger déjà de sa force à sa taille.
GÉRALD
Sa taille... Mieux encor je la mesurerai Sur le champ du combat où je le coucherai.
CHARLEMAGNE
Roland n'eût pas mieux dit, certes ! je le proclame. Mais, le péril venu, le bras peut trahir l'âme.
GÉRALD
Sire, depuis un an, je vis dans cet espoir
Qui rend la force aussi grande que le devoir !
A peine de retour d'une course lointaine,
Après d'heureux combats sur la terre africaine,
On m'apprit le défi de ce païen, le deuil
De la France, le vôtre, et je conçus l'orgueil
De combattre pour vous, noble Empereur ! Mon père
L'a permis, m'a suivi ; j'attends donc, et j'espère.
CIIARLEMAGNE
Oui, cet œil intrépide et ce langage ardent M'invitent à l'espoir... J'hésite cependant ; Sais-tu d'une main ferme, agile, toujours prête, Lancer le javelot et tendre l'arbalète ? Les Sarrazins nous ont surpassés en cela Trop souvent, tu le sais !
Sire, ces armes-là, Je les laisse aux vassaux, aux ribauds, aux esclaves, Et m'en tiens à l'épée, à l'arme des vrais braves ! Maudit soit le premier soldat qui fut archer ; C'était un lâche, au fond : il n'osait approcher !
CIIARLEMAGNE
Tu parles noblement, par saint Pol de Tudèle I Va donc venger nos deuils, va punir l'infidèle ; Reprends-lui Durandal, le glaive de Roland Que brandit ce païen à son bras insolent ; Et puisque ta valeur ne se plaît qu'à l'épée, Prends la mienne, ta main n'en sera point trompée ; Voici Joyeuse ! Elle est noble et digne d'un roi ; Je ne l'ai confiée à personne avant toi.
GÉRALD
Oui, sire, de vos mains j'ai l'orgueil de la prendre, Mais à vous seul aussi je jure de la rendre.
GEOFFROY
De l'honneur qui t'est fait jaloux au fond du cœur, Nous te disons pourtant : Gérald, reviens vainqueur !
GÉRALD
Vainqueur !... si je le suis, la louange que j'aime,
Vous me la donnerez en agissant de même,
En marchant avec moi vers des périls plus grands
Pour chasser l'étranger de la terre des Francs.
Ou, dressant jusqu'aux cieux la nouvelle hécatombe,
Sa conquête d'un jour, la lui donner pour tombe !