SCÈNE X AMAURY, CHARLEMAGNE
CHARLEMAGNE
Et Gérald est son fils î Le sauveur de ma nièce. Le vengeur de Roland, l'orgueil de ma vieillesse, Ce héros, ce Gérald, dont je bénis le nom, C'est le fils de ma sœur, le fils de Ganelon !
AMAURY, tombant à genoux.
Oui, sire, c'est mon fils ! Et je demande grâce, Pour lui, mais pour lui seul, à vos pieds que j'embrasse S'il apprend mon vrai nom, il mourra sous vos yeux.
CHARLEMAGNE
Son fils ! son fils î Par quel miracle, justes cieux ! Le fils de Ganelon, étant né d'un tel père, A-t-il si noble cœur ?
AMAURY, baissant, puis relevant la tête.
Vous oubliez sa mère !
Ce qu'il a fait pour vous, ô mon juge, ô mon roi, Vous le savez; voici ce qu'il a fait pour moi. Laissez-moi vous le dire à genoux, ô mon maître, Comme on ouvre son âme au tribunal du prêtre. Vous connaissez mon crime ; et moi, sire empereur, Ce n'est que par mon fils que j'en compris l'horreur.
Emu contre Roland de l'âpre jalousie.
Qu'ont tous les Neustriens pour les Francs d'Austrasie,
Croyant que je pouvais sans trahir me venger,
Pour lui livrer Roland j'appelai l'étranger ;
Le soir de Roncevaux, dans les plaines funèbres,
Je vis nos preux tombés au loin dans les ténèbres,
Et je n'éprouvai rien qu'un trouble vague, au lieu
De l'effroi de Caïn fuyant sous l'œil de Dieu !
Plus tard, je vis venir, par ces longues vallées,
L'étranger, l'ennemi, bannières déroulées,
Tous nos vainqueurs, les plus obscurs, les plus fameux,
Leurs lances qui semblaient orgueilleuses comme eux !
Et je ne ressentis que la stupide joie
Du chien quand le chasseur lui fait flairer sa proie !
Plus tard même, le jour de mon arrêt de mort,
Oui, sire, j'ignorais jusqu'au nom du remord.
Un moine me sauva. Ma colère, ma haine,
Me restaient: ses discours, je les compris à peine.
Un jour, il m'apporta Gérald, puis il me dit :
« Ce qu'on t'a reproché, voudrais-tu qu'il le fît? »
Je compris cette fois, sire empereur : ma honte
M'apparut tout entière et de façon si prompte
Que j'ai voulu mourir. — « Tu vivras ! tu vivras,
« Dit le moine, et ton crime, ainsi tu l'expieras ;
« Nous ferons de ton fils, j'en ai la confiance,
« Un modèle d'honneur, de vertu, de vaillance ! »
Ainsi nous avons fait. Mais dès les premiers pas
Ce fut aisé : mon fils ne me ressemblait pas 1
Et, ce fut mon orgueil et mon remords suprême,
Il rappelait Roland par son visage même,
Au point que mon esprit quelquefois ne savait
Si mon fils était mort ou si Roland vivait !
Alors, descendant mieux au fond de l'ancien crime,
J'éprouvai pour Roland, pour ma sainte victime,
Une admiration, un respect plein d'effroi,
Un amour douloureux et poignant...
CIIARLEMAGNE
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