ACTE QUATRIEME
— Moi qui me rappelais ma fierté, ma vaillance, Mon dévouement !... Hélas ! 0 mon orgueil, silence ! Je m'explique à présent ce que je sentais là, Ce mal sombre, profond, hideux... C'était cela ! L'héritage fatal que l'homme n'est pas maître De fuir!... Mon père ainsi l'avait reçu peut-être ! Oui, c'est vrai ! c'est bien vrai ! Je sens avec effroi L'être mystérieux caché toujours en moi, Qui supprime soudain mon existence ancienne, Et qui me prend mon âme et me donne la sienne ! Je parle... c'est sa voix ! je marche... c'est son pas ! Ah ! c'est horrible !... Non, non, non ! je ne veux pas.
AMAURY
Gérald... Mais je n'ai pas le droit de te répondre. Et rien que ton regard suffit à me confondre. Charlemagne sans doute hier fut trop clément ; Dieu l'est moins : ta douleur, voilà mon châtiment !
GÉRALD
Ma douleur... il est vrai ! — J'ai mal compris ma tâche ;
Ce coup brutal du sort m'a trouvé presque lâche ;
Terrible fut le choc, mais en le recevant.
J'ai tremblé, j'ai pleuré, j'ai souffert en enfant ;
Je suis homme à présent ! D'une âme plus virile
J'éloigne désormais toute plainte stérile ;
J'aurais dû, respectant la faute et le malheur,
Devant vous, dans mon sein, étouffer ma douleur ;
Mais l'expiation éclatante et suprême
11 faut que je la trouve, à l'instant, en moi-même,
Pour racheter l'honneur de mon père et le mien,
Le ciel me donnera la force et le moyen ;
S'il est à ma blessure encore quelque remède,
Si terrible qu il soit, je suis prêt ! que Dieu m'aide.
AMAURY
Dieu t'inspire, Gérald ! Je ne peux désormais Que t'approuver en tout ; à tout je me soumets,
Mon destin est fini ; je pars, cela doit être : L'ombre que je jetais sur toi va disparaître ; Mais laisse-moi mêler, en fuyant de ce seuil, A mes larmes de honte une larme d'orgueil. Hélas! plein d'une horreur que ta pitié tempère, Sans doute en ce moment tu te dis : c'est mon père ! Mais moi, plein d'un orgueil inconnu, je me dis :
— Pardonne-moi, Gérald ! — je me dis : c'est mon fils.
GÉRALD
Mon père !
Adieu, Gérald 1
GÉRALD
Mon père !
AMAURY
Un jour, peut-être,
— Bientôt si je pouvais, mais Dieu seul est le maître ! — Quand cette vie aura cessé de me punir,
Quand je ne serai plus qu'un lointain souvenir, Gérald, malgré mon crime immense, irréparable, Songe qu'il t'aimait bien, ce cœur si misérable, Et que je l'ai trouvé, mon plus dur châtiment, A voir tes bras pour moi fermés en ce moment 1
GÉRALD lui ouvrant ses bras.
Ah ! mon père I
AMAURY
Mon fils ! — Maintenant je te laisse ; Adieu, mon fils ! Plus tard j'aurais trop de faiblesse ! J'entends venir, je fuis : je serais trop honteux Si le père et le fils se trouvaient devant eux 1
[Amaury sort 'par la gauche. Gérald reste immobile sur le devant de la scène et se retourne à demi h l'aspect de Charlemagne, de Berthe, du duc Nayme et de toute la cour qui entrent par le fond.)