SUR QUELQUES OUVRAGES DE VOLTAIRE
Après avoir parlé de Rousseau et des plus grands poètes du siècle passé, je crois que ce peut être ici la place de dire quelque chose des ouvrages d'un homme qui honore notre siècle, et qui n'est ni moins grand ni moins célèbre que tous ceux qui l'ont précédé, quoique sa gloire, plus près de nos yeux, soit plus exposée à l'envie.
VAUVENAkÙUEB
Il ne m'appartient pas de faire une critique raisonnée de tous ses écrits, qui passent de bien loin mes connaissances et la faible étendue de mes lumières ; ce soin me convient d'autant moins qu'une infinité d'hommes plus instruits que moi ont déjà fixé les idées qu'on doit en avoir. Ainsi je ne parlerai pas de la Henriade, qui, malgré les défauts qu'on lui impute et ceux qui y sont en effet, passe néanmoins sans contestation pour le plus grand ouvrage de ce siècle, et le seul poème, en ce genre, de notre nation.
Je dirai peu de chose encore de ses tragédies : comme il n*y en a aucune qu'on ne joue au moins une fois chaque année, tous ceux qui ont quelque étincelle de bon goût peuvent y remarquer d'eux-mêmes le caractère original de l'auteur, les grandes pensées qui y régnent, les morceaux éclatants de poésie qui les embellissent, la manière forte dont les passions y sont ordinairement traitées, et les traits hardis et sublimes dont elles sont pleines.
Je ne m'arrêterai donc pas à faire remarquer dans Mahomet^ cette expression grande et tragique du genre terrible, qu'on croyait épuisée par l'auteur d'Electre. Je ne parlerai pas de la tendresse répandue dans Zaïre, ni du caractère théâtral des passions violentes d'Hérode, ni de la singulière et noble nouveauté d'Alzire, ni des éloquentes harangues qu'on voit dans la Mort de César, ni enfin de tant d'autres pièces, toutes différentes, qui font admirer le génie et la fécondité de leur auteur.
Mais parce que la tragédie de Mérope me parait encore mieux écrite, plus touchante et plus naturelle que les autres, je n'hésiterai pas à lui donner la préférence. J'admire les grands caractères qui y sont décrits ; le vrai qui règne dans les sentiments et les expressions, la simplicité sublime et tout à fait nouvelle sur notre théâtre, du rôle d'Egiste, la tendresse impétueuse de Mérope, ses discours coupés, véhéments, et tantôt remplis de violence, tantôt de hauteur. Je ne suis pas assez tranquille à une pièce qui produit de si grands mouvements, pour examiner si les règles et les vraisemblances sévères n'y sont pas blessées. La pièce me serre le cœur dès le commencement, et me mène jusqu'à la catastrophe, sans me laisser la liberté de respirer.
S'il y a donc quelqu'un qui prétende que la conduite de l'ouvrage est peu régulière, et qui pense qu'en général M. de Voltaire n'est pas heureux dans la fiction ou dans le tissu de
— - RÉFLEXIONS CRITIQUES
ses pièces, sans entrer dans cette question, trop longue à discuter, je me contenterai de lui répondre que ce même défaut dont on accuse M. de Voltaire a été reproché très justement à plusieurs pièces excellentes, sans leur faire tort. Les dénoûments de Molière sont peu estimés, et le Misanthrope, qui est le chef-d'œuvre de la comédie, est une comédie sans action. Mais c'est le privilège des hommes comme Molière et M. de Voltaire, d'être admirables malgré leurs défauts, et souvent dans leurs défauts mêmes.
La manière dont quelques personnes, d'ailleurs éclairées, parlent aujourd'hui de la poésie, me surprend beaucoup. Ce n'est pas, disent-ils, la beauté des vers et des images qui caractérise le poète, ce sont les pensées mâles et hardies ; ce n'est pas l'expression du sentiment et de l'harmonie, c'est l'invention. Par là on prouverait que Bossuet et Newton ont été les plus grands poètes de leur siècle ; car assurément l'invention, la hardiesse et les pensées mâles ne leur manquaient point.
Reprenons Mérope. Ce que j'admire encore dans cette tragédie, c'est que les personnages y disent toujours ce qu'ils doivent dire, et sont grands sans affectation. Il faut lire la seconde scène du second acte pour comprendre ce que je dis. Qu'on me permette d'en citer la fin, quoi qu'on pût trouver dans la même pièce de plus beaux endroits.
ÉGISTE
Un vain désir de gloire a séduit mes esprits. On me pariait souvent des troubles de Messéne, Des malheurs dont le ciel avait frappé la reine, Surtout de ses vertus, dignes d'un autre prix ; Je me sentais ému par ces tristes récits. De l'Elide en secret dédaignant la mollesse, J'ai voulu dans la guerre exercer ma jeunesse, Servir sous vos drapeaux, et vous offrir mon bras : Voilà le seul dessein qui conduisit mes pas. Ce faux instinct de gloire égara mon courage ; A mes parents flétris sous les rides de l'âge J'ai de mes jeunes ans dérobé les secours : C'est ma première faute, elle a troublé mes jours. Le ciel m'en a puni, le ciel inexorable M'a conduit dans le piège et m'a rendu coupable.