SCÈNE V
M. DE PLINVILLE, ANGÉLIQUE.
ANGÉLIQUE, é part.
Je te rends grâce, ô ciel! de ce revers fatal :
Je n’épouserai point monsieur de Morinval.
M. DE PLINVILLE.
On est tout étourdi d’une pareille perte;
Pourtant, une ressource encore m’est offerte ;
Et si j’étais tout seul, je me consolerais:
Ma terre, Dieu merci, me reste, et j’en vivrais.
Mais, ma fille!... à quel sort je te vois condamnée!
ANGÉLIQUE
En quoi donc, plus que vous, serais-je infortunée?
M. DE PLINVILLE.
Hélas! la pauvre enfant, près de se marier!
ANGÉLIQUE
Ah! croyez que, bien loin de me contrarier...
M. DE PLINVILLE.
Il est tout naturel, lorsque l’on est jolie Jeune, de souhaiter de se voir établie.
Et toi, dans l’âge heureux des plaisirs, des amours, Tu vas donc près de nous user tes plus beaux jours! Ma fille, je te plains.
ANGÉLIQUE, vivement.
Gardez-vous de me plaindre.
C’était l’hymen pour moi, l’hymen qu’il fallaitcraindre... Non, vous ne savez pas à quel point je souffrais...
En m’éloignant de vous, j’étouffais mes regrets;
Dans un profond chagrin alors j’étais plongée.
Au contraire, à présent, je me vois soulagée,
En songeant que de vous rien ne peut m’arracher.
(Tendrement et en le caressant.) J
Mon père, à vos côtés je prétends m’attacher.
Je veux vous prodiguer mes soins et mes services; J’en ferai mon bonheur, j’en ferai mes délices.
Que me manquera-t-il? vous m’aimez : près de vous, Ah ! pourrais-je jamais regretter un époux ?
L’OPTJMJSTE
M. DE PLI N VILLE
Chère enfant! que ces mots ont flatté mon oreille!
Je n’éprouvai jamais une douceur pareille.
Ainsi donc, comme un baume en notre affliction,
Le ciel nous envoya la consolation.
Par elle on souffre moins. . . On souffre moins ! que dis-je * Il faut plaindre celui qui jamais ne s’afflige,
Et que les coups du sort n'avaient point accablé :
Il n’a pas le bonheur de se voir consolé.
Pourmoi, toujours content, sanschagrins, sansalarmcs, Je n’avais point encor versé de douces larmes. Personne, jusqu’ici ne m’avait plaint, hélas!
Je me croyais heureux, et je ne l’étais pas.
Mais, dis, est-il bien vrai? faut-il que je te croie?
N’as- tu point de regrets?
ANGÉLIQUE
Non, ma plus douce joie Est d’adoucir vos maux, et de les partager.
M. DE PLINVILLE.
Mes maux, s’il est ainsi, n’ont rien que de léger.
Nous serons pauvres, soit mous verrons moins de monde. Ma femme dit qu’ici le voisinage abonde.
On sera plus discret : mais nous nous suffirons,
Et ce sera pour nous, enfin, que nous vivrons.
ANGÉLI QUE.
Vous savez que toujours j’aimai la solitude.
M. DE PLINVILLE.
Je le sais; et de plus, tu te plais à l’étude.
On ne peut s’ennuyer avec ces deux goûts-là.
Tiens, vois-tu? je me fais une fête déjà De vivre seul avec ma petite famille,
Entre ma chère femme et mon aimable fille.
J’aurai moins de laquais, et j’en serai ravi :
Par un seul domestique on est bien mieux servi.
4 Nous vivrons gais, contents : que faut-il davantage? Nous nous aimerons bien; nous aurons en partage Les vrais trésors, la paix, le travail, la santé,
Et... le premier des biens, la médiocrité.