‹ Œuvres choisiesChapitre 42 sur 138 · LES PIRATES AMOUREUX · texte numérisé non relu

LES PIRATES AMOUREUX

' Le jour vemi^ qui devait être celui de l'accomplissement de leurs désirs ou de la fin de leurs jours, ils découvrirent un vaisseau qui à la voile et à la rame venait leur donner la chasse. Ils craignirent qu'il ne fût de corsaires chrétiens dont on ne pouvait rien attendre de bon, ni d'un côté ni de l'autre : car les Maures seraient faits prisonniers et les chrétiens, même libres, seraient dépouillés et volés. Mais Mahamut et Ricardo se fussent contentés de la liberté de Léonise et d'euxmêmes. Malgré tout, ils craignaient l'insolence de la gent corsaire, car celle qui se livre à de pareils exercices, de quelque nation et religion qu'elle soit, ne laisse pas d'avoir l'âme cruelle et l'humeur hardie. Ils se mirent en défense, sans abandonner les rames et non sans faire tout ce qu'ils pouvaient. Mais en quelques heures, les autres les eurent rattrapés et furent bientôt à portée de canon. Ce que voyant, les attaqués amenèrent les voiles, lâchèrent les rames, prirent les armes et attendirent les assaillants, bien que le cadi leur dît de ne rien craindre, car le vaisseau était turc et ne leur ferait aucun mal. Au surplus, il ordonna de hisser une bannière blanche de paix à la corne, bien en vue de ceux qui, cupides, venaient, en fureur, aborder leur inoffensif brigantin. Sur ce Mahamut tourna la tête et vit que de l'Ouest accourait une gallote, apparemment de vingt bancs. Il en avertit le cadi, et quelques rameurs chrétiens affirmèrent que le navire était chrétien. Ce qui redoubla le trouble et la crainte de ceux qui étaient là, en suspens, sans savoir que faire, dans l'attente redoutable de l'épreuve que Dieu leur réservait. A ce moment le cadi eût donné, pour se trouver à Nicosie ^, tous ses espoirs de bonheur, telle était sa confusion. Mais il en fut vite tiré par le premier des vaisseaux qui, sans respect des bannières de

i. Nicosie, ville forte, capitale de l'Ile de Chypre où siégeait le cadi.

paix et sans scrupules religieux, aborde la nef du cadi avec une furie telle que peut s'en faut qu'il ne la coule. Le cadi reconnaît dans ses agresseurs des soldats de Nicosie, et devinant ce que cela peut être ^ se tient déjà pour mort. Au reste, si les soldats ne s'étaient pas d'abord occupés à voler, nul ne fût resté en vie. Mais au plus fort de leur pillage, voilà qu'un Turc leur crie : Aux armes! un vaisseau chrétien nous attaque! C'était vrai, car le vaisseau découvert par le brigantin du cadi, venait paré d'insignes et d'étendards chrétiens. Il arrive droit sur le navire de Hassan, mais avant que de l'atteindre, l'un des marins de la proue en langue turque demande quel est ce navire. On lui répond qu'il appartient à Hassan-pacha, vice-roi de Chypre. « Comment donc, réplique le Turc, étant musulman, attaquezvous et pillez-vous ce vaisseau dans lequel, à ce que nous savons, va le cadi de Nicosie? » — Les autres expliquent qu'ils ont reçu du pacha l'ordre de prendre, et qu'ils s'y conforment strictement.

Satisfait de ce qu'il voulait savoir, le capitaine du bâtiment aux couleurs chrétiennes laisse le vaisseau de Hassan, court à celui du cadi, et d'une grêle soudaine de projectiles, tue plus de dix Turcs qui se trouvent sur le pont. Puis il l'aborde rapidement, et le cadi reconnaît dans le premier des assaillants Ali-pacha lui-même, l'amoureux de Léonise, qui, dans le même dessein que Hassan, venait l'attendre au passage, et pour n'être pas reconnu, avait grimé ses soldats en chrétiens. Le cadi, comprenant leurs intentions à tous deux, élève la voix pour dénoncer leur crime et dit : a Qu'est-ce donc, Ali-pacha? Comment, étant musulman (ce qui veut dire Turc) m'attaques-tu comme chrétien? Et vous, traîtres soldats de Hassan, quel démon vous a poussés à commettre une telle offense? Comment, pour obéir à l'appétit lascif de celui qui vous envoie, osez-vous affronter

1. Le cadi n'a pas la conscience tranquille.. 11 se sent surveillé par Hassan et Ali pachas qu'il a dupés lors de la vente de la belle captive.

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votre seigneur naturel? )> A ces mots, tous suspendent les armes, se regardent et se reconnaissent, car tous avaient servi le même capitaine, et lutté sous la même bannière. Confondus par les paroles du cadi et par leur propre méfait, leurs cimeterres s'émoussent et leur ardeur tombe. Seul, Ali ne veut rien entendre, se jette sur le cadi, et lui porte à la tête un tel coup de son sabre que, n'eût été l'épaisseur du turban qui la protège, il l'aurait coupée en deux. Le cadi est renversé sur les bancs de son vaisseau, et, en s'écroulant, prononce : « Oh! renégat cruel, ennemi de mon divin prophète, est-il possible que ton acte ne reçoive son châtiment? Comment, maudit, oses-tu porter la main sur ton cadi, sur un ministre de Mahomet? »

Ces paroles ajoutent de la force aux premières qu'il avait dites; et les soldats de Hassan, craignant que les soldats d'Ali ne viennent leur ravir leur prise, se risquent à l'aventure, et, l'un suivant l'autre, se tournent contre les soldats d'Ali avec une telle vigueur qu'en peu de temps, malgré leur nombre supérieur, ils les réduisent à une poignée d'hommes. Mais ceuxci, se ressaisissant, vengent à leur tour leurs camarades, et des sbires de Hassan n'en laissent que quatre en vie, et encore gravement blessés. Ricardo et Mahamut contemplaient cette scène, passant de temps en temps la tête par l'écoutille de la dunette, pour voir ce qu'il adviendrait de tout ce tintamarre. Or voyant les Turcs quasi tous morts, et les vivants si blessés, ils jugent que facilement ils en peuvent venir à bout. Mahamut, donc, appelle deux neveux d'Halima que celle-ci avait embarqués avec elle, pour aider à s'emparer du vaisseau ; et avec eux et leur père, prenant les coutelas des morts, ils sautent sur la coursive i, criant: Liberté I Liberté I Les chrétiens grecs se joignent à eux, de sorte que fort aisément, et sans recevoir de blessure, ils égorgent tous les Turcs, et passant ensuite sur la galère d'Ali, sans défense demeurée, ils s'en rendent

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