‹ Œuvres choisiesChapitre 61 sur 138 · UN ÉTRANGE DÉPÔT · texte numérisé non relu

UN ÉTRANGE DÉPÔT

La nuit était à peu près obscure, car il était onze heures. Don Juan parcourut deux ou trois rues, et se voyant seul, sans personne à qui parler, résolut de rentrer. Mais en passant, au retour, par une rue ornée de portiques soutenus par des marbres, il s'entendit appeler : St! StI L'obscurité de la nuit et celle des portiques l'empêchaient de reconnaître d'où venait l'appel. Il s'arrêta un peu, prêta son attention et vit entr'ouvrir une porte. Il s'approcha et entendit une voix basse qui lui dit : « Seriez-vous Fabien, par hasard? » Don Juan, à tout événement, répondit oai. « Eh bien, prenez! répliqua-t-on de l'intérieur, mettez-le en lieu sûr, et revenez vite, car il importe. » Don Juan tendit la main, rencontra un paquet, et, le voulant prendre, s'aperçut que les deux mains étaient nécessaires, et dut le saisir ainsi. A peine en fut-il chargé, que l'on ferma la porte, et qu'il resta avec son fardeau au milieu de la rue, sans

savoir à quoi s'en tenir. Mais presque aussitôt s'élevèrent des vagissements de nouveau-né qui plongèrent Don Juan dans la confusion et la perplexité. Il était fort ennuyé et ne savait comment se tirer d'affaire. Revenir frapper à la porte, pouvait faire courir un risque à la mère du bébé; d'autre part, laisser là l'enfant était dangereux pour celui-ci. Quant à l'emporter chez lui, cela lui semblait difficile, car il n'avait personne qui pût s'en occuper. Et dans toute la ville il ne voyait pas qui pourrait l'accueillir. Mais songeant qu'on lui avait dit de le mettre en sûreté et de revenir aussitôt, il se décida à l'emmener chez lui, de le laisser aux mains d'une gouvernante qui les servait S et de retourner voir si l'on avait besoin de lui, puisqu'on l'avait pris pour un autre et que ce fut par erreur qu'on lui avait remis l'enfant. Finalement, sans plus de discours, il rentra chez lui en l'absence de Don Antonio. Il alla dans une chambre, appela la gouvernante, découvrit le nouveau-né, le plus beau qu'il eût jamais vu. Les langes qui l'entouraient prouvaient de riches parents. La gouvernante le démaillota, et ils virent que c'était un garçon. « Il faut, dit Don Juan, donner à téter à ce petit, et voici ce que vous ferez : vous lui ôterez cette riche layette, lui en mettrez une plus humble, et sans dire que c'est moi qui l'ai recueilli, vous irez le porter chez une de ces sages-femmes, qui savent comment s'arranger en des cas de cette espèce. Vous lui donnerez de l'argent de façon à la satisfaire et indiquerez comme parents les personnes que vous voudrez, afin qu'elle ne sache pas la vérité sur tout ceci. » La gouvernante répondit qu'elle obéirait ponctuellement, et Don Juan, en toute hâte, retourna là-bas pour voir si on allait l'appeler encore.

1. Les étudiants des villes universitaires avaient coutume soit de loger chez un « maître de pupilles » comme le Cabra de Quevedo, soit de prendre une gouvernante, une de ces Amas qui, selon Guzman (11, lib. III, cap. iv) sont pires (lue le feu : « peores que llama, pues lo abrasan todo ».

Les nouvelles exemplaires 01

[Il arrive à temps pour sauver un gentilhomme qui se bat contre plusieurs assaillants, et qui le remercie en lui laissant son chapeau. Cependant que Don Antonio sauve, de son côté, une jeune femme de grande beauté qui fuit et, défaillante, l'adjure de la protéger. La jeune femme conduite chez Don Antonio lui raconte, ainsi qu'à Don Juan survenu, que, malgré la surveillance de son frère Lorenzo, elle se laissa séduire par Alphonse d'Esté, duc de Ferrare — le gentilhomme au chapeau — et qu'elle vient de mettre au monde un enfant qui dut être remis à un valet du duc. Mais, aiîolée par le bruit des épées, elle sortit, malgré son état, et s'enfuit au hasard dans la nuit où Don Antonio Ta trouvée. La malheureuse n'est autre que Gornélie, de la noble famille des Bentivolli; et l'enfant recueilli par Don Juan est son fils. On le lui rend. Et Don Juan part avec Lorenzo, le frère de Gornélie, à la recherche du duc de Ferrare qui promet d'épouser la jeune femme dès que sa mère — opposée au mariage — sera « passée à une vie meilleure ». Tous reviennent à Bologne, mais ne trouvent pas Gornélie, laquelle, sur le conseil de la gouvernante de Don Juan, s'est réfugiée chez le curé d'un village sis à deux milles de Ferrare. Or, ce brave curé est ami du duc qui va lui rendre visite; On imagine facilement l'attendrissante entrevue des deux amants par devant l'excellent ecclésiastique. Après quoi, le duc fait mander Lorenzo, Don Juan et Don Antonio, leur ménageant une surprise.]

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