Le soleil
lier était bien vu de tous. Sur ce, l'un des muletiers de l'auberge eut l'idée d'aller donner de l'eau à ses mules, et il lui fallut ôter les armes de Don Quichotte qui étaient sur l'auge. Le voyant venir, Don Quichotte lui dit à voix haute :
« 0 toi, qui que tu sois, chevalier téméraire, qui viens toucher les armes du plus valeureux errant qui ceignit jamais l'épéel Vois ce que tu fais, et ne les touche point, si tu ne veux perdre la vie en échange de ton audace. »
Le muletier ne se soucia pas de ces propos (et il eût mieux valu qu'il s'en souciât, par simple précaution), mais assemblant les courroies, il les jeta loin de lui. Ce qu'ayant vu, Don Quichotte leva les yeux au ciel et, la pensée tournée (à ce qu'il parut) vers sa dame Dulcinée, s'écria :
« Secourez-moi, ô madame, en ce premier affront qui atteint le cœur de votre vassal : que ne me faillent point en ce premier péril, votre faveur et votre protection. »
En disant ces paroles et d'autres semblables, il lâcha la targe, leva la lance à deux mains et en donna un si grand coup au muletier qu'il l'abattit sur le sol, si mal en point, qu'à recommencer d'un second, le pauvre n'aurait eu que faire d'un guérisseur. Cela fait, il recueillit ses armes et se remit à se promener avec la même sérénité qu'auparavant.
[En sortant de l'auberge, Don Quichotte veut revenir chez lui pour prendre de l'argent et des chemises ainsi que l'aubergiste l'en avait persuadé.]
4. — DON QUICHOTTE ET LES MARCHANDS DE TOLEDE. (Chapitre iv.)
Ayant cheminé environ deux milles. Don Quichotte découvrit une grande foule de gens, qui, ainsi qu'on le sut ensuite, étaient des marchands tolédans qui allaient acheter de la soie à Murcie. Ils étaient six, portant
leurs parasols, avec quatre domestiques à cheval et trois garçons de mules à pied. A peine Don Quichotte les eut-il aperçus qu'il s'imagina être en une nouvelle aventure; et pour imiter en tout ce qui lui semblait possible les pas d'armes qu'il avait lus dans ses livres, il lui parut que venait ici comme en un moule un pas d'armes qu'il pensait faire. Aussi bien, avec une fière attitude et bravoure, il s'affermit bien dans les étriers, serra sa lance, approcha sa large de son sein, et, placé au milieu du chemin, attendit l'arrivée de ces chevaliers errants, car il les tenait et jugeait pour tels. Et quand ils arrivèrent à distance d'être vus et entendus, Don Quichotte éleva la voix et, avec une mine altière, leur dit :
« Que tout le monde s'arrête, si tout le monde ne confesse point qu'il n'y a dans le monde entier de jeune fille plus belle que l'Impératrice de la Manche, la sans pareille Dulcinée du Toboso. »
Au ton de ce discours, les marchands s'arrêtèrent, virent l'étrange figure de celui qui le tenait, et tant par l'une que par l'autre comprirent la folie de leur propriétaire. Mais ils voulurent voir sans se presser où aboutirait cette confession qu'on leur demandait, et l'un deux qui était assez plaisant et fort spirituel, lui dit :
— « Seigneur chevalier, n ous ne connaissons point cette bonne dame dont vous parlez. Montrez-nous la : si elle est d'une aussi grande beauté que vous le signifiez, de bonne grâce et sans aucune contrainte nous confesserons la vérité qui, de votre part, nous est demandée.
— Si je vous la montrais, répliqua Don Quichotte, quel mérite auriez-vous à confesser une vérité aussi notoire? L'important est que sans la voir vous le deviez croire, confesser, affirmer, jurer et défendre. Sinon, avec moi vous êtes en bataille, gens monstrueux et superbes. Soit que vous veniez un à un, comme le prescrit l'ordre de chevalerie, soit tous ensemble, comme il est coutume et maie usance de ceux de votre engeance, ici je vous attends, confiant en mon bon droit.
— Seigneur chevalier, répartit le marchand, je supplie votre grâce au nom de tous ces princes qui sont ici, qu'afîn que nous ne chargions pas nos consciences en confessant une chose que nous n'avons jamais vue ni entendue et qui est en outre si préjudiciable aux impératrices et reines de l'Alcarria et de l'Estramadure, elle daigne nous montrer quelque portrait de cette dame, fût-il de la taille d'un grain de blé; car par le fil on dévidera l'écheveau, et nous aurons ainsi toute satisfaction et certitude, et vous serez content de vous-même et de nous. Au reste, je crois que nous sommes déjà tellement de votre avis, qu'alors même que le portrait nous montrerait qu'elle est borgne, et que de l'autre œil il coule du vermillon et de la pierre de soufre, néanmoins, pour complaire à votre grâce, nous dirons en sa faveur tout ce qu'elle voudra.
— Ce que vous dites ne lui coule pas, infâme canaille, répondit Don Quichotte enflammé de colère; ne lui coule pas, je le répète, mais elle n'exhale que de l'ambre et de la civette entre cotons; et elle n'est ni borgne ni bossue, mais plus droite qu'un fuseau de Guadarrama ^ Mais vous paierez le grand blasphème que vous avez dit contre une beauté pareille à celle de ma dame ! »
[Ce que disant il se jette, la lance basse, sur le blasphémateur. Mais Rossinante trébuche et son maître va rouler par terre où un muletier des marchands le rosse d'importance. Don Quichotte ne peut se relever, tellement Tautre Ta mis en piteux état. Et cependant ses bourreaux s'éloignent, le laissant sur le sol, inerte et brisé. Heureusement, un laboureur, son voisin, passe par là, le recueille charitablement et le ramène à son logis, où on le panse et le couche. Pendant qu'il dort, le curé et le barbier se livrent, dans la bibliothèque de l'hidalgo, au scrutin de ces livres néfastes qui ont tourné la tête au pauvre Quejana. Et de la plupart, on fait un bûcher.
Après quinze jours de calme convalescence, Don Quichotte
\. Avec les hêtres de la sierra Guadarrama on fabriquait les fuseaux qu'on allait vendre ensuite à Madrid. D'où cette expression populaire.
est repris de sa folie. Il engage secrètement pour écuyer un brave homme de laboureur, son voisin, nommé Sancho Panza qui, ébloui par les promesses de l'hidalgo, se décide à laisser femme et enfants, et à suivre Don Quichotte. Tous deux, sans être vus, et la nuit, sortent du village, l'hidalgo sur Rossinante et Sancho sur un âne, et cheminent jusqu'au point du jour.]