‹ Œuvres choisiesChapitre 83 sur 138 · On sent ici l'amertume du pauvre « manchot de Lepante · texte numérisé non relu

On sent ici l'amertume du pauvre « manchot de Lepante

s'estime et se doit estimer davantage. Il en coûte à quelqu'un pour arriver à être éminent dans les lettres, du temps, des veilles, la faim, le dénuement, des étourdissements de tête, des indigestions d'estomac, et d'autres choses analogues à celles-ci que j'ai rapportées en partie. Mais pour arriver à être bon soldat, dans toute l'acception du mot, il en coûte tout ce qui afflige l'étudiant, mais à un degré tellement supérieur, qu'il n'y a plus de comparaison, car à chaque pas, il est sur le point de perdre la vie. Et quelle crainte du besoin et de la pauvreté peut tourmenter l'étudiant, qui soit comparable à celle d'un soldat, qui, se trouvant assiégé dans quelque forteresse, et placé en sentinelle ou de garde en quelque ravelin ou cavalier, sent que les ennemis posent une mine vers l'endroit où il se trouve et dont cependant il ne peut s'écarter en aucun cas, dans l'impossibilité de fuir le péril qui le menace de si près? La seule chose qu'il puisse faire est d'aviser son capitaine de ce qui se passe, pour qu'il y remédie par quelque contre-mine, et de rester coi, dans la crainte et l'attente du moment où soudain il montera sans ailes vers les nuées, et descendra malgré lui dans les profondeurs. Et si ce péril semble négligeable, voyons s'il est égalé ou surpassé par celui de deux galères qui s'attaquent par la proue au milieu de la mer spacieuse, lesquelles étant chevillées et liées, il ne reste au soldat d'autre place que celle accordée par deux pieds de planche de l'éperon. Et, là-dessus, il voit devant lui autant.de ministres de la mort le menaçant que de canons d'artillerie braqués par la partie adverse, et qui ne sont pas distants d'une lance de son corps. Il voit qu'à la première négligence de ses pieds il irait visiter le sein profond de Neptune. Et malgré tout, avec un cœur intrépide, porté par l'honneur qui l'incite, il s'expose en but à tant d'arquebuserie et cherche à passer par un aussi étroit passage sur le vaisseau ennemie Et ce qu'il faut le plus admirer, c'est qu'à

1. Cervantes songe sans doute à sa propre attitude à la bataille de Lepante.

DON QÜICÍÍOTTE ISI

peine un soldât est tombé où il ne se pourra plus relever jusqu'à la fin du monde, un autre vient occuper sa propre place; et si celui-ci à son tour tombe à la mer, qui l'attend comme un ennemi, un autre lui succède, et puis lin autre encore, sans lui laisser le temps de mourir : ce qui est bien la pire audace et la pire vaillance que Ton puisse trouver dans tous les moments critiques de la guerre. Heureux ces siècles bénis qui furent privés de l'épouvantable furie de ces démoniaques instruments d'artillerie * dont je tiens pour moi que l'inventeur reçoit en enfer le prix de sa diabolique invention qui a pour conséquence qu'un bras infâme et couard ôte la vie à un valeureux chevalier, et que sans savoir comment ni par où, en la pleine ardeur qui enflamme les cœurs vaillants, il arrive une balle perdue {tirée par qui peut-être s'enfuit épouvanté de la splendeur que fît le feu en sortant de la maudite machine), laquelle en un instant vient couper et achever les pensées et la vie de qui méritait d'en jouir pendant de longs siècles. Ce que considérant, je suis près de dire que je regrette en mon âme d'avoir pris cette profession de chevalier errant en un âge aussi détestable que celui dans lequel nous vivons. Car bien qu'aucun danger ne me fasse peur, cependant j'entre en méfiance, en songeant que la poudre et l'étain peuvent m'ôter l'occasion de me rendre fameux et célèbre par la valeur de mon bras et le fil de mon épée sur toute la surface découverte de la terre. Mais que le ciel fasse ce qu'il lui plaît; car je serai d'autant plus estimé — si je viens à bout de mes entreprises — que je me serai exposé à de plus grands périls que n'en affrontèrent les chevaliers errants des siècles passés. »

[Le captif à son tour raconte son histoire aventureuse qui constitue à elle seiile une véritable nouvelle. Il est le capitaine Viedma, compagnon de captivité de Cervantes. A peine a-t-il achevé son récit qu'un carrosse s'arrête devant l'auberge; il en descend un de ces hauts magistrats que l'on nommait

l.Tout ce passage est enëote, et particulièrement, d'actualité.

AuditeurSy accompagnée de sa fille Claire. On fait place à cet hôte illustre en qui le capitaine Viedma reconnaît son propre frère dont il fut si longtemps séparé. Après la scène émouvante de la reconnaissance, tout le monde s'en va se reposer, sauf Don Quichotte qui prétend vouloir monter la garde au dehors, pour veiller sur tant de princesses endormies.

A la clarté de la lune, une voix harmonieuse exhale soudain une chanson d'amour. La jeune Glaire, réveillée par Dorothée, s'émeut de l'entendre car elle reconnaît la voix de Don Luis, son prétendant. Dorothée promet à Claire de l'aider et toutes deux se rendorment. Cependant que Don Quichotte est raillé par la fille de l'hôtelière et par Maritorne, lesquelles le voyant rêver et soupirer dans la nuit bleue, l'appellent par un trou du pailler. Le chevalier s'approche et se figure écouter une déclaration de la jeune châtelaine de ce riche palais. Tout en protestant de la foi qu'il a jurée à Dulcinée, il tend la main que les filles lui demandent et que les malicieuses attachent fortement avec le licou de l'âne de Sancho. De sorte que l'hidalgo, monté sur la triste Rossinante et lié par le bras au verrou d'une porte haute, ne peut plus bouger, et s'imagine être victime d'un nouvel enchantement. Or, le jour commence à poindre lorsque quatre cavaliers viennent frapper à l'auberge. Ils rudoient Don Quichotte qui les veut convaincre de ne pas réveiller les princes et princesses qui dorment dans le castel, et ils passent outre. Mais Rossinante a flairé des compagnes, et dans ce mouvement fait perdre l'équilibre à son maître qui, désarçonné, reste suspendu par un bras. Aux cris qu'il pousse, toute l'auberge se réveille, et Maritorne se hâte de l'aller détacher. Don Quichotte provoque en vain les nouveaux venus qui sont les valets du père de Don Luis, l'amoureux de la jeune Claire, partis à la recherche du volage. Découvert, celui-ci avoue à l'Auditeur l'amour qu'il nourrit pour sa fille et lui demande la main de celle-ci. L'Auditeur paraît flatté de la requête de Don Luis.

Mais voici que le barbier auquel jadis Don Quichotte déroba le heaume d'or, et Sancho le bât de son âne, arrive à son tour à l'auberge, et reconnaît ses voleurs. 11 veut reprendre son bien. Alors Don Quichotte prend à témoins de son bon droit tous les hôtes de l'auberge qui, par plaisanterie, soutiennent avec lui que le plat à barbe est un heaume et le bât selle de coursier. Le pauvre barbier se décontenance et il va se désespérer lorsque soudain prend son parti un des membres survenus de la Sainte-Hermandad auquel se joignent d'autres compagnons et l'aubergiste lui-même. Alors deux camps sont en présence qui bientôt en viennent aux mains. Une mêlée confuse s'ensuit, qui évoque à l'esprit de Don Quichotte « la

discorde du camp d'Agramant >» du Roland Furieux de l'Arioste. Et il propose la paix que l'on accorde enfin, mais qui risque encore d'être troublée quand un des archers s'aperçoit que l'hidalgo ressemble à certain malfaiteur qui délivra naguère une chaîne de galériens.... Le curé doit intervenir pour empêcher les archers d'emmener le pauvre fou. Et, d'autre part, il indemnise secrètement le barbier de la perte de son plat. Toutes choses enfin s'arrangent, et Don Quichotte veut partir pour remettre sur son trône la princesse Micomicona. Les hommes entre eux décident de former pour Don Quichotte un cortège qui devra l'acheminer vers son village où le curé essaiera de le rendre à la raison. Ils se concertent avec le conducteur d'un char à bœufs qui dispose sur son véhicule une sorte de cage où l'on enfermera l'hidalgo. Puis, sur le conseil du curé, ils se déguisent et se masquent, et vont saisir Don Quichotte pendant son paisible sommeil. Lequel s'étonne de voir d'aussi étranges figures qu'il prend pour autant de fantômes de ce château enchanté. Le chevalier est mis en cage; les masques se rangent à l'entour; et la caravane s'ébranle.

Dans le chemin, l'on rencontre un chanoine de Tolède qui demande la raison de toute cette mascarade. Le curé lui répond comment il veut tenter de guérir Don Quichotte que les livres de chevalerie ont rendu fou. Le chanoine intéressé prend la parole à son tour.]

Page 1