PREMIÈRE PARTIE
Quand nous eûmes dîné, mon habit et mon iinge furent donnés aux ouvrières, et la Dutour leur recommanda beaucoup de diligence. Elle espérait sans doute qu'en me voyant brave (c'était son terme), je serais tentée de laisser durer plus longtemps mon aventure avec M. de Climal; et il est vrai que, du côté de la vanité, je menaçais déjà d'être furieusement femme! Un ruban de mon goût ou un habit galant, quand j'en rencontrais, m'arrêtait tout court, je n'étais plus de sang-froid; je m'en ressentais pour une heure, et je ne manquais pas de m'ajuster tout cela en idée (comme je vous l'ai déjà dit de mon habit); enfin là-dessus je faisais toujours des châteaux en Espagne, en attendant mieux.
Mais malgré cela, depuis que j'étais sûre que M. de Climal m'aimait, j'avais absolument résolu, s'il m'en parlait, de lui dire qu'il était inutile qu'il m'aimât. Après quoi, je prendrais sans scrupule tout ce qu'il voudrait me donner; c'était là mon arrangement.
Au bout de quatre jours on m'apporta mon habit et du linge; c'était un jour de fête, et je venais de me lever quand cela vint. A cet aspect. Toinon et moi nous perdîmes d'aburd toutes deux la parole, moi d'émotion de joie, elle de la triste comparaison qu'elle fit de ce que j'allais être à ce qu'elle serait : elle aurait bien troqué son père et sa mère contre le plaisir d'être orpheline au même prix que moi; elle ouvrait sur mon petit attirail de grands yeux stupéfaits et jaloux, et d'une jalousie si humiliée, que cela me fit pitié dans ma joie : mais il n'y avait point de remède à sa peine, et j'essayai mon habit le plus modestement qu'il me fut possible, devant un petit miroir ingrat qui ne me rendait que la moitié de ma figure; et ce que j'en voyais me paraissait bien piquant.
Je me mis donc vite à me coiffer et à m'habiller pour jouir de ma parure; il me prenait des palpitations en songeant combien j'allais être jolie : la main m'en tremblait à chaque épingle que j'attachais : je me hâtais d'achever sans rien précipiter pourtant; je ne voulais tien laisser d'imparfait : mais j'eus bientôt fini, car la perfection que je connaissais était bien bornée; je commençais avec des. dispositions admirables, et c'était tout.
Vraiment, quand j'ai connu le monde, j'y faisais bien d'autres façons : les hommes parlent de science et de philosophie ; voilà quelque chose de beau en comparaison de la science de bien placer un ruban, ou de décider de quelle couleur on le mettra!
Si on savait ce qui se passe dans la tète d'une coquette en pareil cas, combien son âme est déliée et pénétrante; si on voyait la finesse des jugements qu'elle fait sur les goûts qu'elle essaye , et puis ce qu'elle renute, et puis ce qu'elle hésite à choisir, et qu'elle choisit enfin par pure lassitude, car souvent elle n'est pas contente, et son idée va toujours plus loin que son exécution; si on savait ce que je dis là. cela ferait peur, cela humilierait les plus forts esprits, et Aristote ne paraîtrait plus qu'un petit garçon. C'est moi qui le dis, qui le sais à merveille ; et qu'eu fait de parure, quand on a trouvé ce qui est bien, ce D'est pas grand' chose, et qu'il faut trouver le mieux pour aller de là
au mieux dg qaieux; et que, pour attraper ce dernier mieux, il faut lire dans le cœur des hommes, et savoir préférer ce qui le gagne le
plus à ce qui ne fait que le gagner beaucoup: et cela est immense!
Je badine un peu sur notre science, et je u'en fais point avec voue,
l'exerçons plus ni l'une ni l'autre; et à mon égard, si
quelqu'un riait de m'avoir vu coquette, il n'a qu'à venir me trouver,
je lui en dirai bien d'autres; et nous verrous qui de nous deux nra
le plus fort.
J'ai eu un petit minois qui ne m'a pas mal coûté de folies, quoiqu'il no paraisse guère les avoir méritées à la mine qu'il fait aujourd'hui : aussi il me fait pitié quand je le regarde, et je ne le regarde que par hasard : je ne lui fais presque plue cet honneur-là exprès : mais ma vanité en revanche s'en est bien donné autrefois; je me jouais de toutes les façons de plaire, je savais être plusieurs femmes en une- Quand je voulais avoir un air fripon, j'avais un maintien et une parure qui faisaient mon affaire; le lendemain, on me trouvait avec des grâces tendres; ensuite j'étais une beauté modeste, sérieuse, nonchalante. Je fixais l'homme le plus volage; je dupais son inconstance, parce que tous les jours je lui renouvelais sa maîtresse: et c'était comme s'il en avait changé.
Mais je m'écarte toujours; je vous en demande pardon, cela me réjouit ou me délasse; et encore une fois, je vous entretiens.
Je fus donc bientôt habillée : et en vérité dans cet état j'effaçais si fort la pauvre Toinon que j'en avais honte. La Dutour me trouvait charmante, Toinon contrôlait mon habit; et moi j'approuvais ce qu'elle disait par charité pour elle : car si j'avais paru aussi contente que je l'étais, elle en aurait été plus humiliée; ainsi je cachais ma joie. Toute ma vie j'ai eu le cœur plein de ces petits égards-là pour le cœur des autres.
Il me tardait de me montrer et d'aller à l'église pour voir combien on me jegarderait. Toinon, qui tous les jours de fête était escortée de son amant, sortit avant moi, de crainte que je ne la suivisse, et que cet amant, à cause de mon habit neuf, ne me regardât plus qu'elle, si nous allions ensemble; car chez de certaines gens un habit neuf, c'est presque un beau visage.
Je sortis donc toute seule, un peu embarrassée de ma contenance, parce que je m'imaginais qu'il y en avait une à tenir, et qu'étant jolie et parée, il fallait prendre garde à moi de plus près qu'à l'ordinaire. Je me redressais, car c'est par où commence une vanité novice; et, autant que je puis m'en ressouvenir, je ressemblais assez à une aimable petite fille, toute fraîche sortie d'une éducation de village, et qui se tient mal, mais dont les grâces encore captives ne demandent qu'à se montrer.
Je ne faisais pas valoir non plus tous les agréments de mon visage, je le laissais aller sur sa bonne foi, comme vous le disiez plaisamment l'autre jour d'une certaine dame. Malgré cela, nombre de passants me regardèrent beaucoup; et j'en étais plus réjouie que surprise, car je ->entais fort bien que je le méritais; et sérieusement il y avait peu de