PROFESSION DE FOI
COMTE DE SAINT-SIiMON ,
AU SUJET DE L INVASION DU TERRITOIRE FRANÇAIS PAR NAPOLÉON BONAPARTE (1).
Le Roi convoque extraordinairement les chambres ; il semble que l'État est menacé, et qu'une guerre civile se prépare. Les citoyens troublés jettent autour d'eux un regard inquiet et s'observent les uns les autres avec une sorte de défiance; dans ces conjonctures, il est du devoir de quiconque a entrepris de parler ou d'écrire avec liberté sur les affaires publiques de ne point laisser un moment douter de ses vues, et de déclarer hautement ses principes à l'opinion qui en est le juge.
Lorsque le descendant des Stuarts parut en Angleterre, rapportant un nom et des prétentions que l'Angleterre avait proscrits , la nation se leva tout entière pour la défense de ses privilèges; elle se rallia autour
(1) Ci'Ue pièce est exlrémfiment rare; nous lavons prise sur la copie que M. Henri Fournej en a lui-même faite sur l'eximplaire peut-être uiiinui 'lui se trouve à la l)il)liolliè(|ue du Louvre.
Note nts éditf.i «s.
d'une maison dont le règne les lui assurait. Si, au lieu d'un prince plus méprisé que redouté du peuple, Olivier Cromwell lui-même, chassé par la haine de la nation, se fût montré dans ses ports, redemandant à main armée la tyrannie qu'il avait perdue, qu'eût fait l'Angleterre? Que ferons-nous?
Un homme se présente à nos frontières, qui pendant dix années a désolé la France par tous les excès du despotisme militaire; cet homme a été renversé du trône par nos volontés unanimes, et il ose prétendre de régner encore sur nous! Et il ose espérer que nous nous joindrons à lui contre nous-mêmes ! Croit-il donc qu'une tyrannie passée donne des droits à une tyrannie nouvelle? Croit-il qu'un peuple rendu à lui-même puisse risquer une seconde fois sa liberté? Croit-il que nous oublierons ce qu'il fut, ce que nous sommes, ce que nous voulons être !
Ce n'est point un Jacques III qui se présente , c'est un Cromwell qui nous menace; ce qu'on veut nous ravir, ce que nous avons à défendre, ce ne sont pas quelques privilèges et une famille qui nous les garantit, c'est notre constitution tout entière, c'est une dynastie qui nous l'assure; c'est un roi avec lequel notre liberté est venue et dont notre liberté a besoin.
Napoléon promet à la France une liberté illimitée; sans insister sur l'extravagance d'une telle promesse, pense-t-il que nous puissions y croire?
Il y a des familles auxquelles s'attache invinciblement un caractère que ni le temps ni les choses ne peuvent etfacer. L'Angleterre craignait dans les Stuarts une pente irrésistible vers le pouvoir absolu. Napoléon et les siens, quoi qu'ils en aien», quoi qu'ils accordent,
quoi que fasse la Fiance, ne seront jamais que des tyrans, ils le seront, ils ne peuvent ne point l'être. S'ils redevenaient nos souverains, leur puissance serait plus insupportable pour nous qu'elle ne l'a jamais été; car à l'amour naturel du despotisme se joindraient en eux le souvenir de l'avoir perdu, la crainte de le perdre encore. Nous serions pour eux une conquête qui se retient par la force et non une nation qui se gouverne par des lois. Le premier vœu d'un Français est que la France soit libre, le second qu'elle sache longtemps l'être, le troisième qu'elle soit libre sous les Bourbons.
Ce n'est point la cause seule d'une famille, c'est en même temps la cause de la nation qu'il s'agit d'embrasser, c'est la cause de nos droits et de nos libertés. La fidélité n'est plus ici une vaine préférence d'un homme sur un autre ; c'est l'attachement aux lois et à la constitution de l'État : ce n'est point un choix, c'est un devoir. Non , ce n'est pas Louis XVIII seulement y ce n'est pas seulement le chef suprême de notre magistrature, celui dans les mains duquel la moitié de la puissance législative a été remise, c'est la constitution avec lui que les Français ont à défendre. Dans un pareil moment un honnête homme ne peut rester oisif; quelles que soient nos distinctions de rang et de fortune, nous sommes tous égaux par nos droits, nous devons l'être par notre courage : nous sommes tous Français ; faisons voir à Louis XVIII combien un roi doit plus compter sur des citoyens que sur des sujets; qu'il sente combien il a fait pour lui-même en voulant que nous fussions libres, et combien il est fort le souverain qui a su faire de sa cause la cause de son peuple tout entier.
Oui, l'armée sera constitutionnelle; elle se rangera
T. II. i».
autour d'un trône qu'environnent désormais les images de la liberté et de la félicité publique. Nos braves oublieraient-ils, à la voix d'un homme, leurs amis, leurs frères, la patrie qui les arma pour sa défense? Non, l'honneur français ne sera point avili à ce point; qu'on se rassure! Ils sont citoyens comme nous, ceux qui ont veillé dans les camps pour la sîireté et la gloire de la France. L'armée ne restera point infidèle à un devoir si noble. Si elle oubliait ses devoirs, dans cette occasion, elle se déshonorerait, elle se perdrait dans l'opinion de la France et de l'Europe.