‹ Œuvres choisies. Précédées d'un essai sur sa doctrine (volume 2)Chapitre 15 sur 131 · SI · texte numérisé non relu

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donc être classés comme intermédiaires entre le singe et l'homme. Le castor et le rat musqué ont tous les deux le muscle abducteur du pouce, ce qui leur constitue le sens du toucher qui manque complètement au singe dont les facultés dans ce genre se réduisent à la simple préhension. L'éléphant a une ébauche du sens du toucher placé à l'extrémité de sa trompe. Les travaux très connus du castor, ceux moins généralement connus, mais cependant bien constatés du rat musqué, l'étendue des combinaisons de l'éléphant, classent ces animaux comme bien supérieurs en intelligence au singe.

D'après ce que nous venons de dire, il est facile de s'élever aux idées générales suivantes :

1° Les deux états les plus opposés dans lesquels la matière puisse se trouver, sont d'une part, celui de solidité, d'autre part, celui de fluidité.

2" Les effets les plus extraordinaires qui puissent exister sont ceux qui résultent de l'action de la matière en état de solidité et de celle de la matière en état de fluidité, dans l'opposition la plus complète.

3° Un phénomène est d'autant plus important (proportion gardée de sa dimension), que l'opposition entre la matière en état de solidité et de fluidité est plus multipliée et mieux réglée dans toutes ses parties.

4° Les corps organisés sont, de tous les phénomènes, ceux dans lesquels l'opposition entre la matière en état de solidité et de fluidité est la plus complète et la mieux réglée.

De ce point de vue nous découvrirons maintenant avec beaucoup de facilité, la grande cause, la vraie cause de la lenteur des progrès de la Physiologie.

Les solides nous font éprouver des sensations plus claires, plus distinctes, plus faciles à percevoir et à apprécier, à comparer, à combiner et à calculer que les fluides. Ainsi l'esprit humain a dû s'occuper des premiers avant de fixer son attention sur les seconds. En effet, les Égyptiens, déjà très avancés en astronomie, n'avaient qu'une connaissance très vague de l'existence des fluides. Les Arabes sont les premiers qui en aient fait un objet d'étude et ils n'ont obtenu aucun résultat important. Ce n'est que dans le xvni^ siècle que cette branche de nos connaissances a pris son essor, et de nos jours seulement l'atmosphère a été décomposée; on a fait des expériences sur les propriétés et les poids respectifs des gaz qui la constituent. De nos jours seulement la légèreté du gaz hydrogène a été utilisée pour s'élever dans l'atmosphère; de nos jours seulement on a su rendre la vapeur des liquides en ébullition, une force disponible. Enfin, c'est tout récemment que Galvani nous a donné les moyens de démontrer que les fluides impondérables sont les grands agents des phénomènes de la vie.

Les fluides impondérables étant les causes de la vie, la physiologie n'a pu faire que des progrès très lents jusqu'à l'époque où la Physique générale a constaté l'existence de la matière dans cet éminent état de fluidité. Ainsi l'on ne doit point conclure de la lenteur des progrès de la Physiologie, jusqu'à ce jour, que le perfectionnement de cette science ne s'accélérera point.

Il nous reste encore un grand pourquoi à donner, il nous reste une vaste lacune à combler, un préjugé important à détruire. Nous avons établi la différence de structure des corps bruts et des corps organisés.

Nous avons fait voir ensuite que plus un corps était organisé, et plus il exerçait d'action sur ce qui lui était extérieur. Nous avons énoncé la loi qui fait concorder d'une manière qui paraîtra déplus en plus satisfaisante, la série des Causes avec celle des Effets depuis les fungus jusqu'à l'homme; mais nous n'avons pas donné le pourquoi de l'immense supériorité de l'homme à l'égard de lous les autres animaux, même de celui qui est le plus élevé après lui sur l'échelle d'organisation. C'est l'objet que nous nous proposons dans l'article suivant :

L'opinion que j'émettrai à cet égard sera fondée sur les six observations suivantes, en sus de celles que j'ai déjà présentées.

PREMIERE OBSERVATION

Que l'on compare un enfant nouveau-né avec les petits nouveau-nés d'autres animaux mammifères, et l'on ne remarquera pas dans le premier une supériorité décidée d'intelligence sur les autres. En voyant la quantité de fois que les personnes qui l'entourent lui répètent les mots : papa, maman, avant qu'il ait appris à prononcer et à saisir les idées qu'il doit y attacher, on acquiert la certitude que le langage n'est pas un résultat direct de l'organisation de l'homme.

DEUXIÈME OBSERVATION

Qu'on lise Hérodote, Thucydide, le profond Tacite,

le grand Hume, notre contemporain, qu'on fouille dans les vieilles chroniques, qu'on analyse les anciennes traditions ! on verra que les Peuples qui se sont élevés au plus haut degré de civilisation ont commencé par être anthropophages; on verra que ceux chez lesquels le luxe s'est élevé jusqu'au point de satisfaire avec le plus de recherche à tous les besoins de la vie, ont commencé par se mettre à l'abri des injures du temps dans des cavernes et par manger les animaux et les végétaux qu'ils destinaient à leur nourriture, crus et sans aucun apprêt ; que ceux qui se sont distingués par les travaux d'intelligence les plus brillants et les plus solides n'avaient, à l'origine, sous les rapports de prévoyance et de mémoire, que des moyens fort peu supérieurs à l'animal le plus élevé après l'homme sur l'échelle d'organisation.

TROISIEME OBSERVATION

Depuis cinquante ans, l'esprit humain a pris un grand essor, il a secoué de vieilles habitudes, il a fait les plus généreux efforts, pour s'affranchir des préjugés auxquels il était soumis ; il s'est aperçu qu'à la sublime conception qui a servi de base à l'organisation sociale actuelle, plusieurs fausses idées s'étaient trouvées mêlées, amalgamées, et il a pris la ferme résolution de faire les deux parts de l'erreur et de la vérité. Les faits qui constituent la croyance qui, depuis dix-huit cents ans, se transmettait de confiance de génération en génération, ont été passés au creuset le plus sévère. Ne

perdons pas de vue qu'au nombre de ces faits, les deux suivants jouaient un rôle très important : l'un que les premiers hommes avaient eu des signes de convention au moyen desquels ils avaient pu fixer leurs sensations, les comparer et les combiner de même que nous ; l'autre qu'ils s'étaient élevés à l'idée éminemment abstraite Dieu, ou, si on le préfère, qu'ils avaient conçu la démonstration de l'existence de Dieu.

L'enthousiasme pour la recherche de la vérité est devenu à cette époque vraiment national chez les Anglais et les Français. Ces peuples ont fait l'un et l'autre des expéditions maritimes dispendieuses, ayant en grande partie pour objet l'apurement des principes servant de base à l'organisation sociale : je veux parler des voyages de découvertes confiés à la direction de l'ingénieux Bougainville, du sage et intrépide Cook et du malheureux La Peyrouse. Ces illustres navigateurs ont visité avec l'esprit le plus philosophique une grande quantité de peuplades diverses qui jusque là nous avaient été inconnues totalement. Grâce à leurs recherches, à leurs observations, et à leurs expériences ingénieuses, tous les états intermédiaires entre les hommes les plus ignorants, les plus bruts (tels qu'ont dû être nos premiers pères), et les peuples qui sont parvenus au plus haut degré de civilisation nous sont parfaitement connus. Ces renseignements sont bien précieux, car nous pouvons maintenant baser sur des faits observés ce que, sans cela, nous n'aurions pu fonder que sur des conjectures et des raisonnements. Nous pouvons maintenant monter par une série non interrompue de faits observés, depuis les premiers hommes qui ont été nécessairement les plus ignorants, jusqu'aux Euro-

péens actuels qui, sous le rapport de la civilisation ainsi que sous celui des sciences, ont infiniment dépassé les peuples qui les ont précédés.

Cook nous parle de peuplades ne reconnaissant point de chef, n'ayant aucune idée religieuse, point de vêtements, aucune autre habitation que des cavernes ou des trous faits dans la terre, mangeant crus les aliments dont elles se nourrissent, étant anthropophages sans avoir besoin d'être excitées par la vengeance, le goût de prédilection pour la chair humaine stimulant suffisamment leur cannibale appétit.

Il nous parle d'autres peuplades un peu plus élevées sur l'échelle de civilisation; elles reconnaissent des chefs et elles ont quelques idées religieuses (constatées par des idoles révérées); elles font cuire leurs aliments; elles se couvrent de peaux de bêtes; elles ont des habitations construites, et une langue si peu étendue que la numération ne va pas au delà de trois. L'anthropophagie y est considérablement diminuée, elle y est presque réduite au cas résultant d'homicide commis par effet de vengeance individuelle ou nationale.

Enfin il nous parle des peuples d'Otaïti, des Iles Sandwich et de celles des Amis qui ont un clergé établi, une hiérarchie politique, une langue complète ; chez lesquels les sacrifices humains sont presque les seuls restes de l'anthropophagie; elle y est presque entièrement détruite sous le rapport de la manducation de la chair humaine , quoique le trop philanthrope Cook ail été en partie mangé par les insulaires des Sandwich.

Ce qui m'a surtout frappé dans les récits naïfs de Cook, c'est :

1" Qu'il lui a été impossible de faire comprendre

aux deux premières classes de peuplades l'idée d'une cause unique ou, si l'on préfère, l'opinion de l'existence d'un Dieu tout puissant; qu'il lui a été par conséquent impossible de leur faire voir que l'homme était d'une autre nature que les autres animaux, chose qu'il a fait facilement concevoir aux habitants d'Otaïti, des îles Sandwich et de celles des Amis.

2° Que l'anatomie n'aurait éprouvé aucun obstacle pour se livrer à la dissection du corps humain chez les deux premières classes de peuplades, et qu'elle aurait été impraticable chez la troisième.

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