‹ Œuvres choisies. Précédées d'un essai sur sa doctrine (volume 2)Chapitre 17 sur 131 · II · texte numérisé non relu

II

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Troisième Époque.

Le Sauvage de l'Aveyrou était dans un état pitoyable quand l'abbé Sicard a renoncé à en tirer parti. Il avait tant et si fort été battu qu'il était couvert de plaies ; il en. avait, entre autres, une au ventre qui était très dangereuse. Elle provenait des coups de pied dans le ventre qu'il avait reçus, et dont plusieurs avaient porté sur la baucle d'une ceinture de cuir qu'on lui mettait pour l'empêcher de se débarrasser d'une houppelande dont on le couvrait malgré lui. Tel était le malheureux état dans lequel se trouvait Victor quand il a passé des mains de l'abbé Sicard dans celles de M. Itard, médecin de l'établissement des Sourds-Muets. Les premiers soins de M. Itard eurent pour objet de guérir les blessures de Victor, il s'occupa ensuite d'observer et d'éduquer ce jeune homme. Ce physiologiste a constaté : i" Que Victor n'était pas imbécile et ne l'était pas même devenu après les mauvais traitements qu'il avait endurés et qui auraient infailliblement produit cet effet s'il y avait eu faiblesse constitutive dans l'organe de la pensée; 2° que Victor n'était pas né sourd et ne l'était pas devenu, qu'ainsi il n'existait point, sous ce rapport, d'obstacle à ce qu'il apprît à parler; 3" il a également constaté que les organes de la parole étaient en bon état chez ce jeune homme et il a poussé, à cet égard, la démonstration jusqu'à l'évidence, en lui faisant prononcer distinctement le nom de plusieurs aliments, entre autres du Lait qu'il aimait beaucoup, et eiilin il a très clairement prouvé que les

véritables, que les seuls obstacles «lui s'opposaient aux progrès de Victor, provenaient de ce que son éducation avait été commencée trop tard ; que son larynx, que son organe élaborateur de la pensée étant restés longtemps dans l'inaction, avaient perdu la souplesse nécessaire pour être employés à la combinaison, à renonciation des signes conventionnels.

M. Itard a publié un mémoire dans lequel il a rendu compte des observations et des expériences qu'il a faites sur le Sauvage de l'Aveyron, ainsi que des procédés qu'il a employés pour faire fonctionner le mieux possible ses organes élaborateurs de la pensée et producteurs de la parole. Il a dit, avec beaucoup de franchise, les succès plus ou moins importants qu'il a obtenus. Ce mémoire a été rédigé avec beaucoup de clarté et de sagesse et cependant il a fait peu de sensation, il a obtenu peu de succès. J'ai cherché pendant longtemps quelle pouvait être la cause de l'indifférence de l'École pour cette production scientifique utile : je me suis enfin aperçu que cette indifférence avait pour cause la trop grande réserve de l'auteur, qui, n'ayant pas généralisé les faits qu'il avait observés, n'a point fait sentir le parti qu'on en pouvait tirer pour l'organisation de la Physiologie en particulier et même du système général de la science.

Résumé de l'histoire du Sauvage de l'Aveyivn et des faits démontrés par les observations précédentes.

L'homme est si enclin à systématiser, c'est-à-dire .'t

coordonner les idées qu'il produit et les faits qu'il observe, il a un si vif désir de connaître la liaison qui existe entre l'objet qui l'occupe et l'ensemble des choses, qu'une idée, qu'un fait isolé, quelque intéressant qu'il soit, est très froidement accueilli, s'il n'est point généralisé, en cas que son essence soit la particularité. Je terminerai donc cet article en coordonnant les faits observés sur le Sauvage de l'Aveyron avec ceux énoncés dans les observations précédentes. Avant les observations faites sur ce sauvage, plusieurs hommes instruits et d'un esprit solide n'étaient pas encore convaincus de la nécessité des signes de convention pour former et combiner les idées de quelque importance, ni de la possibilité de s'élever à la conception d'une cause unique sans le secours de ces signes; mais depuis les observations faites sur lui, il n'y a pas , il n'y a plus à cet égard d'incrédules que ceux qui sont intéressés, par esprit de corps, comme l'abbé Sicard, à soutenir les principes tbéologiques et à maintenir la croyance que l'idée de l'existence de Dieu est chez nous une idée innée. Les observations faites sur le Sauvage de l'Aveyron ont été les plus probantes qui puissent exister, puisqu'il a été d'abord soumis à des expériences ayant pour objet de prouver que l'idée d'une cause unique n'était pas une idée acquise (expériences qui n'ont eu aucun succès), et qu'il a été ensuite mis en expérience avec des intentions tout à fait opposées , avec celles de prouver que nous n'étions susceptibles de combiner aucune idée de quelque importance, ni de nous élever à une grande hauteur d'abstraction, sans le secours des signes de convention (expériences qui ont complètement réussi).

Pour la viiiglièjue luis, je le répèle, et je ne crois pas l'avoir dit trop souvent, tant il me paraît important de tixer l'attention du lecteur sur cet objet : depuis les expériences faites sur le Sauvage de l'Aveyron , la démonstration de la nécessité des signes de convention pour former et combiner des idées de quelque importance, est complète. Ainsi, il est certain que les premiers hommes ont été les plus ignorants de tous, ceux dont les combinaisons ont été les plus bornées.

Sans plus long préambule, établissons la série des différentes nuances observées dans le développemen t de l'intelligence humaine.

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