EX.\MEN DE CETTE QUESTION
Toutes les choses qui sont arrivées, toutes celles qui arriveront, forment une seule et même série dont les
pi'tiniers lei'iiies constituent le passé, dont les derniers cuniposeiit raveiiir. Ainsi l'élude de la marche suivie jusqu'il ce jour par l'esprit humain nous dévoilera les l)as utiles qui lui restent h faire dans cette carrière scientitique et dans la route du bonheur. Mais il serait inconvenant de remonter dans cet examen jusqu'au point de départ ; ce n'est pas ici que le lecteur doit trouver l'histoire entière des progrès de l'intelligence humaine. Cette manière de faire intervertirait l'ordre naturel des choses ; ce serait placer l'ouvrage dans la préface, qui ne doit contenir qu'un aperçu très succinct de l'ouvrage. Je me bornerai donc pour le moment à examiner la dernière tranche du passé. Je ne remonterai pas plus haut que le xv« siècle, et si je parle du grand passé, ce que j'en dirai se bornera à une récapitulation extrêmement rapide.
Au w" siècle, l'enseignement public était presque entièrement théologique. Depuis la réforme de Luther jusqu'à la brillante époque du siècle de Louis XIV, l'étude des auteurs profanes, grecs et latins, s'est introduite par degrés dans l'instruction publique, et cette étude, qui a continuellement pris de l'extension aux dépens de la théologie, est devenue exclusive, de manière que la science dite sacrée a été reléguée dans des écoles spéciales, auxquelles on a donné le nom de séminaires et qui n'ont été fréquentées que par ceux qui se destinaient à l'état ecclésiastique. Sous le règne de Louis XV, les sciences physiques et mathématiques ont commencé à faire partie de l'instruction publique; sous le règne de Louis XVI, elles y ont joué un rôle important. Enfin les choses sont arrivées au point qu'elles forment aujourd'hui la partie essentielle de
renseignement. L'étude de la littérature n'est plus considérée que comme un objet d'agrément. Telle est la différence h cet égard entre l'ancien ordre de choses et le nouveau, entre celui qui existait il y a cinquante ans, quarante ans, trente ans même, et celui actuel, que pour s'informer, à ces époques encore bien rapprochées de nous, si une personne avait reçu une éducation bien distinguée, on demandait : Possède-t-elle bien ses auteurs grecs et latins? et qu'on demande aujourd'hui : Est-elle forte en mathématiques? est-elle au courant des connaissances acquises en physique, en chimie, en histoire naturelle, en un mot dans les sciences positives et dans celles d'observation?
En se rappelant les notions générales que tous les hommes instruits ont reçues dans leur éducation, sur la marche que l'esprit humain a suivie depuis l'origine de son développement, en réfléchissant d'une manière particulière sur la marche qu'il suit depuis le xv*' siècle, on voit :
1» Que sa tendance, depuis cette époque, est de baser tous ses raisonnements sur des faits observés et discutés; que déjà, il a réorganisé sur cette base positive : l'Astronomie, la Physique, la Chimie; et que ces sciences font aujourd'hui partie de l'instruction publique, qu'elles en forment la base. On conclut de là nécessairement que la Physiologie, dont la science de l'homme fait partie, sera traitée par la méthode adoptée pour les autres sciences physiques, et qu'elle sera introduite dans l'instruction publique quand elle aura été rendue positive.
2° On voit que les sciences particulières sont les éléments de la science générale ; que la science générale.
c'est-à-dire la philosophie, a dû être conjecturale, tant que les sciences particulières l'ont été; qu'elle a dû être mi-conjecturale et positive, quand une partie des sciences particulières est devenue positive, pendant que l'autre était encore conjecturale, et qu'elle sera tout à fait positive quand toutes les sciences particulières le seront, ce qui arrivera à l'époque où la physiologie et la psychologie seront basées sur des faits observés et discutés ; car il n'existe pas de phénomène qui ne soit astronomique, chimique, physiologique ou psychologique. On a donc connaissance d'une époque h laquelle la philosophie qui sera enseignée dans les écoles sera positive.
3" On voit que les systèmes de religion, de politique générale, de morale, d'instruction publique ne sont autre chose que des applications du système des idées ou, si on préfère, que c'est le système de la pensée considéré sous différentes faces. Ainsi il est évident qu'après la confection du nouveau système scientifique, il y aura réorganisation des systèmes de religion, de politique générale, de morale, d'instruction publique, et que par conséquent le clergé sera réorganisé.
¥ On voit que les organisations nationales sont des applications particulières des idées générales sur l'ordre social, et que la réorganisation du système général de la Politique européenne amènera à sa suite les réorganisations nationales des différents peuples qui, par leur réunion politique, forment cette grande société.
Dans son résumé le plus succinct, voici la conception dont mon ouvrage sera le développement :
Tous les travaux de l'esprit humain, jusqu'à l'époque
OÙ il a commencé à baser ses raisonnements sur des faits observés et discutés, doivent être considérés comme des travaux préliminaires.
La science générale ne pourra être une science positive qu'à l'époque où les sciences particulières seront basées sur des observations.
La politique générale, qui comprend le système religieux et l'organisation du clergé, ne sera une science positive qu'à l'époque où la philosophie sera devenue dans toutes ses parties une science d'observation; car la politique générale est une application de la science générale.
Les politiques nationales se perfectionneront nécessairement quand les institutions de politique générale seront améliorées.
Pour prouver la justesse de cette conception, pour faire voir que le travail le plus utile qui puisse être fait consiste en quatre Mémoires, dont le premier organise la science de l'homme d'une manière positive, dont le second donne des bases positives à la philosophie générale, dont le troisième contienne un plan de réorganisation du clergé, dont le quatrième traite la question de la réorganisation des institutions nationales; il est nécessaire d'examiner avec quelques détails ce qui s'est passé depuis le commencement du xv«= siècle; c'est ce que je vais faire.
Pour dégrossir la question, je vais examiner les changements que le corps scientifique a éprouvés. Je considérerai successivement son organisation actuelle, celle qu'il «vait au xv*^ siècle, et celle qu'il a eue à l'époque intermédiaire la plus marquante.
Le corps scientifique est divisé aujourd'hui en deux
parties bien distinctes, ou plutôt, il existe deux corps scientifiques. Les travaux de chacun d'eux embrassent la totalité du système de nos connaissances; et cependant leurs occupations sont essentiellement différentes, l'un a pour objet l'enseignement des connaissances acquises, c'est l'Université; l'autre travaille h compléter le système scientifique, c'est l'Institut. Il est essentiel de remarquer que le clergé, qui est chargé du perfectionnement et Ae l'enseignement de l'ancien système scientifique, forme aujourd'hui une classe tout à fait distincte de celle des lettrés qui s'occupe du nouveau système scientifique, à l'étude duquel la jeunesse est exclusivement occupée dans les principales écoles.
Cette organisation de l'atelier scientifique est bien différente de celle qui existait au xv« siècle, elle lui est bien supérieure ; il n'existait pas, à cette époque, d'autre corps scientifique que l'Université. Alors, comme aujourd'hui, ses occupations avaient pour unique objet l'enseignement public, de manière qu'à cette époque aucun corps n'était chargé du perfectionnement du système des connaissances humaines, etc., etc.
Je reviens au Mémoire dont ceci est la Préface. Mes idées sur la science de l'homme seront basées sur les ouvrages de Vicq-d'Azyr, de Bichat, de Condorcet et de Cabanis, ou plutôt, je m'attacherai dans ce Mémoire à lier, combiner, organiser, compléter les idées produites par Vicq-d'Azyr, Bichat, Condorcet et Cabanis, de manière à en former un tout systématique.
Cabanis et Bichat ont certainement traité l'un et l'autre des questions du phis haut degré d'intérêt ;
mais cependant, comme ils n'ont agité l'un et l'autre, ou plutôt chacun d'eux, qu'une question particulière relativement à la science de l'homme, je n'ai pas cru devoir consacrer une des divisions de ce Mémoire à l'examen de leurs idées : je les ai considérées comme les appendices de celles de Vicq-d'Azyr.
Ce Mémoire sera, ainsi que je l'ai dit plus haut, divisé en deux parties : dans la première, j'examinerai les idées de Vicq-d'Azyr, et dans la seconde, celles de Condorcet. Ces examens auront deux caractères bien différents; je critiquerai peu Vicq-d'Azyr, parce que ses idées de détail m'ont paru en général très justes; je m'occuperai seulement de les coordonner et de les compléter, de manière à en former les séries les plus étendues qu'il me sera possible. Je suivrai une marche absolument différente à l'égard de Condorcet. Je le critiquerai beaucoup, attendu que toutes ses idées de détail me paraissent mauvaises, et je referai son ouvrage, dont la conception est de la plus admirable justesse et de la plus sublime élévation. Il se trouvera, comme on voit, que dans la première partie, je traiterai de la science de l'homme relativement à la connaissance de l'individu, et dans la seconde relativement à celle l'espèce. Je parlerai cependant de l'espèce dans la première et de l'individu dans la seconde, mais ce ne sera qu'accessoirement; dans toutes les parties de mon travail, je m'occuperai d'établir des séries de faits, persuadé que c'est la seule partie solide de nos connaissances.
Je préviens le lecteur qu'il y aura des choses, dans le mode de rédaction que j'ai adopté, qui lui paraîtront extraordinaires, qui le choqueront même au premier
abord. Par exemple, quand il verra Vicq-d'Azyr parler du Sauvage de l'Aveyron, dont il ne peut pas avoir eu connaissance, il me blâmera certainement; voici ma justification : il m'a paru, comme je viens de le dire, que le point le plus important dans un travail scientifique, est d'établir les séries de faits et de raisonnements les plus étendues possible. Vicq-d'Azyr ayant effectivement posé les premiers termes de la série, j'ai cru que la série entière devait porter son nom dans l'occasion dont je parle. J'ai cru que je ne devais pas introduire, là, changement de l'orateur, Ih, division entre le passé et l'avenir scientifique de ce savant. Je développerai mes idées k cet égard dans le cours de ce Mémoire. Elles seront d'une compréhension plus facile à la place où je les mettrai. Pour ce "moment je me bornerai à prier le lecteur, lorsqu'il en sera au passage en question, de suspendre son jugement. Quelques pages plus bas je lui soumettrai les raisons qui m'ont engagé à faire de cette manière.
Je terminerai cette préface :
'1° En énonçant clairement les conditions auxquelles je donnerai mon manuscrit au fur et à mesure de la confection de ses différentes parties ;
2° En parlant des trois personnes desquelles me viennent une grande partie des idées que je produirai pendant le cours de la longue carrière que j'entreprends.
Les personnes auxquelles je communiquerai mon travail et qui désireront en prendre copie, en seront maîtresses aux conditions suivantes :
1" La copie qu'elles prendront sera assez diligemment faite pour qu'elles me rendent mon manuscrit un mois au plus tard après que je le leur aurai remis ;
2» Elles s'engageront vis-à-vis de moi, à ne communiquer mon travail à personne sans mon consentement donné par écrit.
3° Elles s'engageront à m'aider de leurs conseils, en plaçant leurs observations sur le verso des pages que j'ai laissé blanc à l'effet de les recevoir.
4° Elles s'engageront à me remettre la copie qu'elles auront prise, ainsi marginée, le 1" septembre 1814.
Et moi, je m'engage envers elles :
1» A leur donner, au l'^'" septembre 1814, la fin de ce premier Mémoire sur la science de l'homme, en échange de la copie marginée qu'elles me rendront ;
2° A leur remettre au l^"^ janvier 1816, une copie de ce Mémoire, tel que je le présenterai, à cette époque, aux sociétés savantes.
Je passe à ce que j'ai annoncé que je dirais des personnes qui ont le plus contribué à me faire acquérir des idées dont mon travail sera le développement. Trois personnes ont, plus qu'aucune autre, contribué h me faire acquérir les idées que je produirai et développerai dans le cours du travail que j'ai entrepris. Ces personnes sont MM. Burdin, Bougon et OElsner. Je vais parler de chacun d'eux séparément, et préciser l'opinion qu'on doit avoir des obligations que j'ai à chacun d'eux.
M. BURDÎX.
C'est le docteur Burdin qui m'a fait connaître i'im-
poi'tance de la physiologie. Voici à peu près le langage qu'il m'a tenu :
« Toutes les sciences ont commencé par être conjecturales ; le grand Ordre des choses les a appelées toutes à devenir positives. L'astronomie a commencé par être de l'astrologie ; la chimie n'était à son origine que de l'alchimie. La physiologie qui, pendant longtemps, a nagé dans le charlatanisme, se base aujourd'hui sur des faits observés et discutés. La psychologie commence à se baser sur la physiologie et à se débarrasser des préjugés religieux sur lesquels elle était fondée.
« Les sciences ont commencé par être conjecturales, parce qu'à l'origine des travaux scientifiques il n'y avait encore que peu d'observations faites, que le petit nombre de celles qui avaient été faites n'avaient pas eu le temps d'être examinées, discutées, vérifiées par une longue expérience, et que ce n'étaient que des faits présumés, des conjectures. Elles ont dû, elles doivent devenir positives, parce que l'expérience journellement acquise par l'esprit humain lui a fait acquérir la connaissance de nouveaux faits, et rectifier celle plus anciennement acquise de certains faits qui avaient été observés d'abord, mais à une époque à laquelle l'on n'était pas encore en état de les analyser.
« L'astronomie étant la science dans laquelle on envisage les faits sous les rapports les plus simples et les moins nombreux, est la première qui doit avoir acquis le caractère positif. La chimie doit avoir marché après l'astronomie et avant la physiologie, parce qu'elle consi- ,dère l'action de la matière sous des rapports plus compliqués que la première mais moins détaillés que la physiologie.
« Par ce peu de mots, je crois vous avoir prouvé que ce qui est arrivé est ce qui devait arriver. C'est beaucoup de savoir la raison qui a amené successivement l'ordre des choses qui nous ont précédés, puisqu'elle donne le moyen de découvrir ce qui arrivera.
« Une idée me reste à poser pour compléter la base sur laquelle se fondera ce que j'ai à vous dire : c'est que l'astronomie a été introduite dans l'instruction publique, ainsi que la chimie, dès l'instant qu'elles ont acquis le caractère positif. D'où je conclus, comme idée générale, que toute science qui acquerra le caractère positif sera introduite dans l'instruction publique.
« Je vais [maintenant vous exposer directement ce que je pense sur l'état actuel delà physiologie, sur ce qu'elle deviendra, sur les effets que ses progrès produiront dans le système général des idées, dans l'organisation du corps scientifique, dans le système religieux, dans le système politique, dans celui de la morale, etc.
« La physiologie ne mérite pas encore d'être classée au nombre des sciences positives; mais elle n'a plus qu'un seul pas à faire pour s'élever complètement audessus de l'ordre des sciences conjecturales. Le premier homme de génie qui paraîtra dans cette direction scientifique, basera la théorie générale de cette science sur des faits observés; il n'y a presque que de l'ensemble h donner aux travaux de Vicq-d'Azyr, de Cabanis, de Bichat et de Condorcet, pour organiser la théorie générale de la physiologie; car ces quatre auteurs ont traité presque toutes les questions physiologiques importantes, et ils ont basé tous les raisonnements qu'ils ont produits sur des observations discutées.
« Je vais énumérer les principaux effets qui résulteront de l'organisation positive de la théorie physiologique, science dont la sommité est la science de l'homme ou la connaissance du petit-monde. Je vous les présenterai méthodiquement, c'est-à-dire ils se déduiront les uns des autres, ils s'enchaîneront dans l'ordre de conséquence, en un mot, ils seront conséquence les uns des autres.
« 1° L'enseignement de la physiologie sera introduit dans l'instruction publique. — Je Ibiide ma conjecture à cet égard sur l'observation que chacune des sciences physiques a été introduite dans l'instruction publique, dès l'instant qu'elle est devenue positive.
« 2*' La morale deviendra une science positive. — Le physiologiste est le seul savant en état de démontrer que dans tous les cas la route de la vertu est en même temps celle du bonheur; le moraliste qui n'est pas physiologiste est obligé de montrer la récompense de la vertu dans une autre vie, faute de pouvoir traiter avec assez de précision les questions de morale.
« 3" La politique deviendra une science positive. — Quand ceux qui cultivent cette branche importante des connaissances humaines auront appris la physiologie pendant le cours de leur éducation, ils ne considéreront plus alors les problèmes qu'ils auront à résoudre que comme des questions d'hygiène.
« 4" La philosophie deviendra une science positive. — La faiblesse de l'intelligence humaine a obligé l'homme à établir dans les sciences la division entre la science générale et les sciences particulières. La science générale ou philosophie a pour faits élémentaires les faits généraux des sciences particulières, qui sont les élé-
ments de la science générale. Cette science, qui n'a jamais pu être d'une autre nature que ses éléments, a été conjecturale tant que les sciences particulières l'ont été, elle est devenue mi-conjecturale et positive, quand une partie des sciences particulières est devenue positive, l'autre restant encore conjecturale.
« Tel est l'état actuel des choses. Elle deviendra positive quand la physiologie sera basée dans son ensemble sur des faits observés, car il n'existe pas de phénomène qui ne puisse être observé du point de vue de la physique des corps bruts, ou de celui de la physique des corps organisés, qui est la physiologie.
« 5" Le système religieux sera perfectionné. — Dupuis a démontré jusqu'à l'évidence, dans son ouvrage sur l'Origine des cultes, que toutes les religions connues ont été fondées sur le système scientifique, et que toute réorganisation du système scientifique entraînait par conséquent réorganisation et amélioration du système religieux.
« 6" Le clergé sera réorganisé et reconstitué. — Le système religieux se divise en deux parties; l'une est la partie passive, l'autre la partie active; ou bien l'une est la partie théorique et l'autre la partie pratique. La coordination des principes constitue la première ; l'organisation des applications des principes forme la seconde. Ces deux parties sont essentiellement liées entre elles, sont dépendantes f une de l'autre, de telle manière que l'amélioration dans les principes entraîne amélioration dans l'instruction du clergé, et qu'une meilleure composition du clergé produit un perfectionnement dans la valeur intrinsèque et dans la coordination des principes. Mais c'est toujours une amélioration
dans les principes qui donne, qui redonne le mouvement, lequel, pour un temps plus ou moins long, se constitue ensuite alternatif et réciproque. Le clergé se réorganisera donc nécessairement quand le système des idées, des principes religieux sera réorganisé. Mais nous avons vu plus haut que le système religieux, passif, n'était (ainsi que l'a démontré Dupuis) autre chose que la matérialisation du système scientifique. Ainsi la réorganisation du clergé ne peut pas être autre chose que la réorganisation du corps scientifique, car le clergé doit être le* corps scientifique. Il ne peut être utile, il ne peut avoir de forces qu'autant qu'il est composé des hommes les plus savants, qu'autant que les principes connus de lui sont encore ignorés du vulgaire.
« J'abrège cette dissertation parce qu'elle est trop longue pour la produire en totalité dans une préface et qu'elle sera développée dans le corps de mon travail : je me borne à donner ses résultats.
« L'organisation actuelle de la première classe de l'Institut entrave la marche de l'esprit humain ; son organisation changera quand la physiologie sera devenue une science positive. Elle se divisera alors en deux sections, dont l'une se composera des physiciens adonnés h l'étude des corps organisés, et dont l'autre renfermera ceux qui cultivent la science des phénomènes inorganiques. Chacune de ces deux sections aura sa l)olice particulière, ses séances à part, et procédera séparément à la nomination des places qui viendront h vaquer dans son sein. Chacune aura son président, son secrétaire, ses fonds disponibles, pour donner des prix à ceux qui auront présenté les meilleurs mémoires sur
les questions qu'elle aura données à traiter, ou dont la discussion, le sujet ayant été choisi par l'auteur, lui paraîtra utile.
« Les deux sections dont je viens de parler et qui se diviseront en autant de sous-sections qu'elles le jugeront à propos, ne seront elles-mêmes que des sections secondaires. Il y aura une première section qui sera composée des philosophes. Les membres de cette première section seront nommés par ceux des deux sections secondaires réunies en assemblée commune et ayant chacune un nombre égal de voix, de manière que s'il y avait des malades ou absents dans l'une des sections, les derniers membres de l'autre section ne voteraient pas, jusqu'à concurrence des voix manquant ii l'autre.
« Ces trois sections, dont la réunion formera la classe, auront des travaux particuliers et des travaux communs. La classe s'assemblera une fois par semaine, son bureau sera toujours composé des membres pris dans la première section.
« Par ce moyen, l'étude de l'Univers sera régulièrement suivie; la classe composée des physiciens adonnés à l'étude des corps bruts, étudiera l'univers dans le grand monde ; celle des physiologistes observera sa marche dans le petit monde ; et la première classe, composée de philosophes choisis parmi les membres réunis des classes secondaires, s'occupera d'organiser une théorie générale qui sera une combinaison des théories particulières des deux classes secondaires. Les philosophes s'occuperont essentiellement de présenter aux classes secondaires des aperçus et de former des résumés.
« L'organisation actuelle de l'Université est monstrueuse. L'Université est le corps enseignant, de même que l'Listitut est le corps perfectionnant. Le bon sens est choqué de voir le corps enseignant indépendant du corps perfectionnant; de voir ces deux corps rivaux, animés d'un esprit différent et ayant des constitutions contraires dans leur essence, puisque les littérateurs sont en tête de l'un et les savants à la tête de l'autre.
« Le cardinal Farnèze avait bien raison de dire qu'il ne connaissait rien de plus impertinent qu'un soldat poltrou et un prêtre ignorant ; c'est-à-dire que la force du clergé, du pouvoir spirituel, était la science, comme celle du militaire, c'est-à-dire du pouvoir temporel, était la bravoure.
« Les moments les plus heureux pour l'espèce humaine ont été ceux où les pouvoirs spirituel et temporel se sont le mieux équilibrés. Cet équilibre est surtout nécessaire dans le cas d'une société politique composée de plusieurs peuples, telle que la société européenne. Car le clergé est la seule force qui puisse s'opposer avec succès à l'ambition nationale des peuples les plus puissants, dont la tendance est nécessairement de soumettre tout le Continent. La guerre actuelle est évidemment causée par l'anéantissement du clergé. Ce corps, ayant négligé l'étude des sciences physiques, a abandonné aux savants laïques le sceptre de la science ; il a perdu sa considération, et une fois avili, il a été dépouillé. La guerre durera nécessairement jusqu'à l'époque où le clergé sera réorganisé. Sa réorganisation sera un des eff'ets qui suivront l'admission de la physiologie dans l'instruction publique. Dans un temps donné, le sacré collège sera réorganisé comme je vous
ai dit que l'Institut le serait. A cette époque, tous les savants marquants seront memjjres du clergé, et toute personne qui se présentera à l'ordination ne sera faite prêtre qu'après avoir subi un examen qui constatera qu'elle est au courant des connaissances acquises sur la physique des corps bruts et sur celle des corps organisés.
« Voilà les faits qui découleront de l'admission de la physiologie au rang des sciences positives. Voyons maintenant les difficultés qu'off"re l'organisation de cette science. Elles sont de deux espèces : les unes sont purement scientifiques, elles seront levées quand les faits physiologiques seront coordonnés de manière à ne former qu'une seule série; les autres proviendront des obstacles que mettront les savants intéressés à ce que la physiologie ne fasse pas partie de l'instruction publique.
« Les mathématiciens jouent le premier rôle dans tous les lycées et dans tous les établissements d'éducation de quelque importance : ils sont à la tête de l'Institut. L'introduction de l'étude de la physiologie dans l'instruction publique, la réorganisation du corps scientifique devant nécessairement diminuer la considération dont ils jouissent et amoindrir sous tous les rapports leur existence sociale et scientifique, il faut s'attendre à une lutte avec eux, et il faut d'avance faire son plan de campagne contre eux. Depuis longtemps les savants de toutes les classes sont choqués de la suprématie qu'ils exercent. Depuis longtemps ils sont convaincus que cette suprématie entrave la marche de l'esprit humain et retarde ses progrès; depuis longtemps ils désirent voir sortir le sceptre scientifique de leurs
mains et ils fuiit tous leurs eflorts pour le leur arracher. Si jusqu'à iirôseut leurs tentatives à cet égard ont été sans succès, c'est qu'ils les ont mal attaqués.
« Trois attaques sont nécessaires pour les déloger du poste qu'ils occupent au grand détriment de l'École :
« 1" Il faut analyser la marche de l'esprit humain. Cette analyse fera voir que deux sciences ont également contribué à ses progrès, savoir : la physique des corps bruts, et celle des corps organisés. Elle fera voir que c'est alternativement que les brutiers (1) et les physiologistes ont occupé le poste d'avant-garde scientihque, pour pénétrer dans le pays des découvertes ; elle fera voir enfin que les brutiers ne découvrant depuis assez longtemps rien d'important, le moment est arrivé où ils doivent laisser le poste d'avant-garde, qu'ils occupent depuis plus d'un siècle, aux physiologistes.
M 2" Il faut examiner comment les mathématiciens se sont mis à la place des brutiers, ou plutôt comment les brutiers ont prétendu que le poste d'avant-garde leur était dû, non à titre de physiciens étudiant l'Univers dans lé grand monde et s'étant élevés à la connaissance d'une loi unique susceptible d'analyse (la gravitation universelle), mais sous ce rapport que, comme calculateurs, ils étaient les métaphysiciens par excellence, les philosophes, les hommes généraux, en un mot, les seuls en état de cultiver avec succès la science générale. Cet examen fera voir que c'est la mathématique qu'on peut effectivement considérer comme formant la seule partie positive et utile de la métaphysique; qu'on
(1) La drsinoncc nalurdlp aiirail donné Crw^af/J-. mais cotte expression aurait entrai»»' une équivoque qui aiirail |)u me faire soupçonner d'avoir eu linlenlion Je ilire une "rossiéreté.
peut concevoir la philosophie comme se composant (le quatre parties, savoir :
« La science de la comparaison des idées, qui est la science de la pose des problèmes.
« La science de la mathématique infinitésimale, qui est la manière la plus transcendante de traiter un problème posé.
« La science de l'algèbre, qui est le moyen de préciser les solutions obtenues par le calcul infinitésimal.
« La science de l'arithmétique, qui est le moyen de de faire l'application de la solution des problèmes aux cas les plus particuliers.
« Cet examen prouvera que la première de ces séries est la plus importante de toutes ; il démontrera que les physiologistes sont aussi en état de cultiver cette science que les brutiers. Locke, dans ce genre, n'a-t-il pas été l'égal et l'émule de Newton? ne lui a-t-il pas été supérieur? Car si c'est à Newton que nous devons une découverte importante au moyen de cette science, c'est à Locke que nous devons la théorie de la comparaison prise dans son acception la plus générale. Enfin cet examen mettra en évidence ce fait : que l'intelligence de ceux qui sont adonnés à la physique des corps bruts contracte l'habitude d'examiner les faits susceptibles de l'application de la basse mathématique qui comprend l'infinitésimale, l'algèbre et l'arithmétique, tandis que les physiologistes contractent, par leurs occupations journalières, des habitudes qui les rendent plus capables de faire faire des progrès à la mathématique transcendante, qui n'est autre chose que la science générale des comparaisons, autrement dite, la logique.
« 3° Cette troisième opération est l'attaque directe.
Je ne puis clairement vous exprimer mes idées qu'en y mettant de la passion; déjà mon sang bouillonne, la colère me domine; je vais haranguer ces tristes calculateurs, enfermés derrière un rempart d'X et de Z : je vais leur donner assaut :
« Brutiers, infinitésimaux, algébristes et arithméticiens, quels sont vos droits pour occuper le poste d'avant-garde scientifique? L'espèce humaine se trouve engagée dans une des plus fortes crises qu'elle ait essuyées depuis l'origine de son existence; quels efforts faites-vous pour terminer cette crise? Quels moyens avez-vous de rétablir l'ordre dans la société humaine? Toute l'Europe s'égorge; que faites-vous pour arrêter cette boucherie? — Rien. — Que dis-je? c'est vous qui perfectionnez les moyens de destruction ; c'est vous qui dirigez leur emploi. Dans toutes les armées, on vous voit à la tète de l'artillerie ; c'est vous qui conduisez les travaux pour l'attaque des places . Que faites-vous, encore une fois, pour rétablir la paix? — Rien ! — Que pouvezvous faire? — Rien. — La connaissance de l'homme est la seule qui puisse conduire à la découverte des moyens de concilier les intérêts des peuples, et vous n'étudiez point cette science. Vous n'en avez recueilli qu'une seule observation, c'est qu'en flattant ceux qui ont du pouvoir, on obtient leur faveur et on a part à leurs largesses. Quittez la direction de l'atelier scientifique; laissez-nous réchauffer son cœur qui s'est glacé sous votre présidence, et rappeler toute son attention vers les travaux qui peuvent ramener la paix générale, en réorganisant la société. Quittez la présidence, nous allons la remplir à votre place. »
Enfin, le docteur Burdin m'a dit : « La réunion des
travaux de deux personnes est nécessaire pour faire faire à l'intelligence humaine, d'une manière rapide, le pas général dont je viens de parler. Cela exige la coalition des forces intellectuelles d'un physiologiste et d'un philosophe, la coordination de leurs efforts; leur travail commun consistera dans l'organisation des quatre séries suivantes.
« 1" Série de comparaisons entre la structure des corps bruts et celle des corps organisés, d'où il résulte la démonstration que les effets produits par les phénomènes de ces deux classes sont proportionnés à leur organisation.
« 2" Série de comparaisons entre les dilïerents corps organisés, d'oii il résulte la démonstration que leseflets produits par chacun d'eux, pendant leur durée phénoménale, que la quantité d'intelligence dont chacun d'eux est pourvu , est proportionnée au plus ou moins de perfection de leur structure organique.
« 3" Série de comparaisons entre l'homme et les autres animaux, à différentes époques, d'où il résulte la démonstration que l'homme est le seul dont l'intelligence se soit perfectionnée; que celle des autres animaux a rétrogradé; que l'animal le mieux organisé est le seul, dans une réunion d'animaux quelconques, dont l'intelligence puisse se perfectionner; que celle des autres doit nécessairement rétrograder, par l'effet de l'action et de la réaction continue des animaux les uns sur les autres ; que c'est un préjugé philosophique de croire que l'homme est le seul animal qui ait la propriété de se perfectionner; que la vérité est qu'il n'est pas le seul chez lequel cette faculté de se perfectionner existe; en un mot, que si l'homme disparaissait du
globe, ranimai le mieux organisé après lui se perfeclioiiiierait.
« 4" Série des progrès de l'esprit humain. Cette série doit être partagée en deux parties, dont l'une contienne le passé et l'autre l'avenir. Ce qui sera dit sur l'avenir doit être une conséquence évidente de ce qui aura été constaté sur le passé. En tenant compte de la marche qu'a suivie l'esprit humain, on doit rendre le plus saillantes possibles les observations suivantes : 1° Que l'homme, à l'origine de son existence, n'a joui sur les autres animaux que de la supériorité d'intelligence qui résultait directement de la supériorité de son organisation , et que cotte supériorité était très petite ; 2" Que l'homme a employé bien du temps, c'est-k-dire beaucoup de générations pour faire une langue ; que le système des signes de convention n'a été complet qu'à l'instant où les idées générales : Causes et Effets, oniéié bien distinctes et qu'elles ont été attachées à des signes différents; que dès ce moment, l'intelligencede l'homme s'est trouvée décidément d'un ordre supérieur k l'instinct des autres animaux; que, dès cet instant, le système religieux a commencé à se former ; que ce système a été d'abord l'Idolâtrie, c'est-à-dire, la croyance que les premières causes, les grandes causes (1) étaient visibles, et l'adoration de ces causes par ceux qui ne travaillaient pas à étudier la relation des causes et des effets et à en perfectionner la connaissance; 3" Que de l'idée de causes visibles, l'homme s'est élevé à l'idée de plusieurs causes invisibles et animées,
(!) Ces mots : les'jrandes causes, niamiULiil dans l'i-dilion doniuV pm M Lnruntiii.
Note des éditei us.
ce qui a coiistiluë le Polythéisme; 4" Que de l'idée de plusieurs causes invisibles et animées, l'homme s'est élevé à l'idée d'une seule cause invisible et animée, ce qui a constitué le Déisme; 5" Que de l'idée d'une seule cause invisible et animée, l'homme s'est élevé h la conception de plusieurs lois régissant les diverses classes de phénomènes ; 6° Que l'homme s'élèvera à la croyance d'une seule et unique loi régissant l'Univers (ce qui constituera l'avenir).
« En rendant compte de l'avenir, il doit être procédé séparément, d'une part, à la démonstration que la réorganisation du corps scientifique, et du clergé de la société politique doit être telle que je l'ai indiquée, et qu'elle doit être fondée sur la croyance et sur la connaissance d'une seule et unique loi régissant l'Univers ; d'autre part, à la formation d'un plan d'organisation détaillé. Cette division est nécessaire pour séparer le travail de l'observateur et celui de l'auteur, c'est-àdire pour mettre le lecteur en état de distinguer ce que l'homme passif, qui est moins sujet à l'erreur, a entrepris de démontrer, de ce que l'homme actif, qui y est beaucoup plus sujet, a cherché à établir.
« Ce travail doit être fait double, c'est-à-dire le Physiologiste et le Philosophe doivent le faire chacun de son côté. Quand ils l'auront ébauché, ils se le communiqueront réciproquement et le refondront d'un commun accord, en observant entre eux que l'opinion du Physiologiste doit avoir la prépondérance relativement à l'établissement des deux premières sections ou plutôt, fractions de la série générale; et que celle du Philosophe doit influencer davantage l'organisation des deux dernières et la coordination générale des (juatre.
« Soyez le Philosophe, dans ce travail, je serai le
Physiologiste. »
Il y a quinze ans que M. Burdin m'a tenu ce discours et lait cette proposition, que j'ai acceptée.
Depuis quinze ans ce travail m'occupe, m'absorbe. Je suis entin parvenu à l'ébaucher dans toutes les parties. J'allais le communiquer au docteur Burdin, quand j'ai appris qu'il avait pris le parti de se faire occuper dans les hôpitaux de l'armée, ce qui rend une communication de travail avec lui, telle que j'en aurais besoin, absolument impraticable; j'ignore où en est son travail personnel. Je lui envoie ce commencement de mon travail, je le soumets à quelques Physiologistes, et, par cette communication à lui et à ses collègues, je fais appel à un collaborateur dont j'ai grandement besoin; je fais appel d'une personne qui soit plus capable que moi de remplir une tâche aussi importante pour le bonheur de l'espèce humaine et qui est, je le reconnais, infiniment au-dessus de mes forces.
Voilà l'obligation que j'ai à M. Burdin et dont je fais déclaration authentique. M'a-t-il rendu un bon ou un mauvais service en me lançant dans une entreprise aussi étendue? C'est ce que le temps fera voir. A-t-il effectivement trouvé le moyen de faire cesser le terrible fléau de la guerre et de rendre le sort de l'espèce humaine plus heureux qu'il n'a été jusqu'à présent? C'est ce que le temps nous fera connaître. Toutefois avant de terminer cet article, je crois devoir exposer quelques réflexions que j'ai faites sur les idées que je ne devais pas perdre de vue dans ce travail, ou plutôt, sans autre commentaire, je vais énumérer ces idées dont je ne donnerai que l'énoncé.
l'IŒMlKltK IDKK.
La série ii établir doit remonter jusqu'il l'idée générale de la gravitation universelle; elle doit s'élever îi cette idée par des moyens physiologiques, c'est-Ji-dire par des considérations sur les corps organisés. Enfin elle doit améliorer la conception générale en la précisant.
DKLXUvME IDÉE.
Cette série doit descendre jusqu'il la considération des intérêts présents de l'espèce humaine, dévoiler les causes des maux qu'elle endure en ce moment et indiquer le remède.
THOISIKME n)EE.
Le terme général de la série doit être fréquemment indiqué, rappelé pendant le cours de l'exposition de ses termes particuliers, ou, pour m'exprimer d'une manière moins abstraite, la conception générale dont l'ouvrage est le développement, doit être souvent reproduite, elle doit être présentée sous le plus grand noml)re de faces possible.
(îi:AiuiK.Mi-: iiiiiK,
Celui ([ui traite des corps organisés ne doit pas adopter le inème mode d'exposition d'idées que celui qui écrit sur la physique des corps bruts. Il doit donner plus de vie h ses pensées; pour atteindre ce but, il ne doit donner aucun accès, dans ses écrits, au froid on; il doit multiplier les interlocuteurs le plus possible et placer ses idées dans la bouche de ceux de la part desquels elles doivent être le mieux accueillies, il doit, etc.... Dans ma l)rétace délinitive, je développerai davantage cette idée; je me borne, pour le moment, à prévenir le lecteur que Vicq-d'Azyr ayant posé les premiers termes de la série physiologique, j'ai cru devoir lui en attribuer le premier développement.