‹ Œuvres choisies. Précédées d'un essai sur sa doctrine (volume 2)Chapitre 40 sur 131 · TRAVAUX PHYSIOLOGIQUES DE VICQ-D AZYR · texte numérisé non relu

TRAVAUX PHYSIOLOGIQUES DE VICQ-D AZYR

Toute critique se compose d'approbation et d'improbatioii; car il n'existe pas d'ouvrage sans défauts, et on ne prendrait pas la peine de critiquer celui qui ne mériterait d'être loué sous aucun rapport.

On peut, dans une critique, faire alterner le blâme et la louange, on peut aussi en former deux séries distinctes. Le premier mode donne plus de grâce et de mouvement aux idées; le second précise davantage les opinions et me paraît, par cette raison, préférable pour l'examen des ouvrages scientifiques. Je l'ai adopté, je l'ai suivi dans le compte que j'ai commencé à rendre du discours de Vicq-d'Azyr. Je suivrai cette même marche dans cette seconde partie de mon travail qui traitera encore de ce discours.

Dans la première partie, je me suis uniquement occupé d'exposer les idées justes de Vicq-d'Azyr, de les développer, de les compléter; dans cette seconde partie, je vais parler d'une erreur capitale commise par ce père de la science positive de l'homme; je la développerai dans ce sens que je ferai voir les conséquences importantes et lâcheuses qui en sont résultées et j'indiquerai les moyens de corriger cette erreur.

L'auteur que l'École a adopté pour guide devient responsable des travaux postérieurs îi l'émission de ses idées; c'est à lui qu'on doit attribuer les erreurs qui se sont accréditées, de même que les vérités qui ont été développées. Les unes et les autres ont été des conséquences déduites des principes qu'il a fondés ; en un mot, en analysant son livre avec soin, on y trouvera les germes des unes et des autres.

Vicq-d'Azyr a dit : c'est l'attraction qui règle la formation des nombreuses variétés de cristaux, et il n'a point parlé de l'influence qu'elle exerçait sur la formation des corps organisés. De son silence k cet égard, l'École a conclu que l'attraction ne réglait pas la formation des corps organisés, qu'elle n'était pas la cause des phénomènes vitaux, et aujourd'hui les professeurs d'anatomie comparée (quelle que soit la partie de la science qu'ils traitent) débutent h peu près de cette manière :

« La physique se compose :

« 1° des connaissances acquises sur l'attraction ré- « ciproque des masses (l'Astronomie) ;

« 2" des observations faites sur la composition et la « décomposition des corps bruts (la Chimie) ;

« 3'' des découvertes sur la manière dont fonction-

— iod —

« nent les corps organisés pendant toute la durée vitale « (la Physiologie).

« C'est l'attraction qui règle les mouvements des « masses et qui préside i\ la formation des corps bruts, « mais ce n'est point elle qui régit les phénomènes « vitaux, elle n'est point la cause de leur formation. « Les forces vitales luttent contre cette grande force « de la nature et la vie cesse dès le moment que « l'attraction leur devient supérieure; alors les corps « organisés se décomposent, et leurs éléments entrent « dans la composition de nouveaux corps. »

Cela est évidemment absurde; car si les choses étaient ainsi, la nature serait en anarchie, l'Univers serait un chaos. Concevoir les phénomènes comme n'étant pas tous des effets d'une cause générale et unique, en classer une partie, la partie la plus intéressante, comme ayant une cause distincte de la cause générale indépendante d'elle, et même en opposition avec elle, c'est manquer entièrement de philosophie.

Voyons ce qui a engagé Vicq-d'Azyr à concevoir et à produire cette erreur, et les physiologistes à l'adopter et à la développer. Je me bornerai, dans la présente livraison, ii dégrossir la question.

Copernic constate que le soleil est placé au centre du système ; Kepler proclame les lois qui règlent les mouvements des planètes; Newton démontre que les trois lois de Kepler dérivent d'une seule loi, d'après laquelle les astres agissent les uns sur les autres en raison directe de leur masse, et inverse du carré de leur distance. Il présente l'attraction comme une hypothèse qui donne les moyens de calculer les mouvements des corps célestes, avec une grande exactitude. Bien

des années s'écoulent avant que l'attraetion soit regardée comme un fait, et ce fait, pendant longtemps, n'est considéré que sous son rapport astronomique. Une expérience de Cavendish démontre enfin que l'attraction a lieu en physique terrestre comme en physique céleste, en faisant voir que les corps, gravitant dans notre atmosphère, sont déviés de la perpendiculaire d'une manière sensible, quand leur direction les fait passer près des grandes montagnes. Dès ce moment, l'attraction fixe l'attention d'un beaucoup plus grand nombre de savants; on n'en parle plus qu'en la désignant sous le nom de Gravitation Universelle. Les chimistes se hâtent, sans trop savoir pourquoi, de déclarer que les affinités chimiques sont des effets de la Gravitation (1). Les astronomes d'abord, les chimistes ensuite, tout fiers d'être enrôlés sous la bannière d'une loi générale de la nature, se croient des hommes universels , ils s'imaginent que l'astronomie sert de base à tout l'édifice scientifique, que c'est ensuite la chimie et que la philosophie n'arrive qu'en troisième ligne. Ils imaginent qu'ils sont en état de donner des explications satisfaisantes des phénomènes de tous les ordres, et ils entreprennent, avec confiance, de traiter les questions de physiologie. Les premiers s'efforcent d'interpréter les détails de la vie au moyen des connaissances acquises en hydraulique; les chimistes donnent à une partie de leurs travaux le titre de chimie végétale, chi-

(1) M. Derdiollet est le premier chimisle qui ait dit pouniiioi il regardait les phénomènes de raflinilé comme des ciïets de la gravitation. l\ est le premier qui ail fait un ouvrage ad hoc, pour les expliquer d'après cette conception. La Statique chimique me parait, de tous les ouvrages scientifiques modernes, celui qui a fait le plus d'honneur à la France.

mie animale; ils s'imaginent faire de la physiologie en analysant les débris des corps organisés; ils perdent de vue que les corps organisés, à l'instant où la vie cesse, deviennent des corps bruts, et que, des expériences faites sur eux, dans cet état, on ne peut rien conclure de physiologique. Les physiologistes sont frappés d'une espèce de stupeur par les prétentions des astronomes, des chimistes et des mathématiciens. Leurs chefs écoutent avec une sorte de respect ce que disent ces derniers sur les phénomènes de la vie, sur les causes de dérangement de la santé, et sur les moyens de rétablir l'équilibre dans les fonctions; mais ils ne tardent pas à s'apercevoir de l'incapacité de ces savants pour traiter les questions physiologiques. Alors, pour se débarrasser de la suprématie qu'ils leur avaient laissé exercer, ils déclarent que les phénomènes physiologiques ne sont point des effets de l'attraction, et que la force vitale, tant que le phénomène de la vie dure, lutte contre les forces de la gravitation et les domine. Ce n'était pas avec les choses, mais avec les hommes qu'il fallait entrer en opposition ; il ne fallait pas nier la généralité de la loi de la Gravitation, il fallait prouver que les connaissances des physiciens , des chimistes et des mathématiciens, leurs chefs, n'étaient point générales, qu'elles n'avaient point le caractère de généralité, qu'elles étaient, au contraire, très bornées, qu'elles n'avaient point le caractère philosophique et qu'elles ne pouvaient point, par cette raison, être applicables à l'ordre des phénomènes astronomiques, puisque ceux-ci sont les plus simples, tandis que les phénomènes physiologiques sont les plus compliqués de tous.

T. II. li

Les physiologistes sont partagés depuis longtemps entre deux opinions relativement à la cause des phénomènes vitaux; les uns les considèrent comme des effets de la circulation plus ou moins active des fluides de tous les degrés de ténuité moléculaire, tant dans les canaux nerveux que dans les linéaments tibreux. Les autres disent que les phénomènes vitaux sont des elTets de l'irritabilité, de la contractibilité, de la sensibilité, La première de ces deux opinions, qui n'est réellement pas en opposition avec la seconde, a le grand avantage de rallier les combinaisons et les observations des physiologistes à celles des physiciens adonnés à l'étude des corps bruts; elle est cependant aujourd'hui la moins en vogue, en voici la raison :

Les principaux physiologistes, les meneurs, n'ont vu d'autre moyen de se soustraire à la supériorité que les hydrauliciens et les chimistes voulaient exercer sur eux, que celui d'attribuer les phénomènes vitaux à une cause autre que celle de la circulation du fluide nerveux. Avec plus de vigueur dans la pensée et d'aplomb dans les idées scientifiques, avec plus de généralité dans les conceptions, en un mot avec plus de capacité philosophique, ils auraient dit aux hydrauliciens :

« Votre science est encore dans l'enfance. Jusqu'à ce présent, les tentatives que vous avez faites pour « résoudre certains problèmes très intéressants pour « la navigation, et qui étaient bien faciles puisqu'ils « ne concernaient que des fluides en état de liquidité, « ont été sans succès; quelle confiance voulez-vous « que nous ayons dans votre opinion sur la marche « des fluides gazeux, et même impondérables, qui se « trouvent engagés dans les canaux élémentaires dont

« la réunion plus ou moins considérable constitue les « différents corps organisés? »

Les éléments de physiologie dont Richerand a été le rédacteur et qui sont aujourd'hui le livre classique de cette importante branche de la science, pour l'école de Paris, s'expliquent clairement et très positivement dans le sens que je viens de critiquer. Voici la manière dont l'auteur débute :

(c La Physiologie est la science de la vie. On appelle « du nom de vie, une collection de phénomènes qui « se succèdent pendant un temps limité dans les corps « organisés. La combustion n'est aussi qu'un composé « de phénomènes. L'oxygène se fixe dans les corps « qui brûlent, le calorique s'en dégage. L'affinité est « la cause de ces phénomènes chimiques, comme « l'attraction est celle des phénomènes astronomiques, « comme la sensibilité et la contractibilité dont les corps « organisés et vivants jouissent, sont les causes pre- « mières de tous les phénomènes que ces corps préce sentent, phénomènes dont la réunion, l'ensemble et « la succession constituent la vie. ■>•>

Page 49 de son ouvrage, il dit, en parlant de la sensibilité et de la contractibilité :

« Le principe de la sensibilité et de la contractibilité « se comporte à la manière d'un fluide qui naît d'une « source quelconque, se consume, se répare, s'épuise, « se distribue également ou se concentre sur certains « organes. »

Il est évident que Richerand a manqué de logique, car il a parlé de la cause seconde avant d'avoir parlé de la cause première.

Il est évident que c'est exprès et par les raisons que

— \Gi —

j'ai données ci-dessus, qu'il a suivi cette marche. Il est évident que la Physiologie n'est pas encore assise sur des bases claires, et que la science de l'homme qui est fondée sur la Physiologie, n'est encore qu'une science conjecturale.

Il est évident que les Physiologistes prolongent l'existence du système conjectural en niant que la gravitation soit la cause des phénomènes de la vie. Cette négation de leur part met un obstacle insurmontable h l'organisation du système scientifique positif, puisque ce système ne peut avoir d'autre base qu'une seule et unique loi régissant l'Univers sous tous les rapports, dans ses détails comme dans son ensemble.

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