PREMIÈRE PARTIE
Notre objet, dans cette première partie, sera de faire l'histoire abrégée du passé, du futur et du présent de l'esprit humain. Ainsi cette première partie sera divisée en trois livres.
Arrêtons-nous un moment, Messieurs, pour examiner cette division ; elle est neuve, elle est du premier degré d'importance, elle aura pour résultat de faire disparaître la cause générale des erreurs qui se commettent dans le raisonnement sur la politique; enfin c'est l'idée la plus heureuse qui se soit jamais présentée à notre esprit. Nous sommes enchanté de cette conception et vous le serez de même quand vous aurez pris la peine de vous l'approprier.
La division qui s'est d'abord présentée à l'esprit et qu'on a jusqu'à présent employée a été celle qui a rangé les raisonnements dans l'ordre de la succession
des temps; c'est-à-dire d'abord le passé, ensuite le présent et l'avenir, A la fin, qu'est-il arrivé? qu'arriverat-il tant qu'on conservera cette ancienne division et qu'on n'adoptera pas la nôtre? C'est que les raisonnements sur l'avenir seront principalement basés sur les événements du jour; or, les événements du jour sont la base la moins solide qu'on puisse avoir pour un raisonnement sur l'avenir, puisque l'influence des plus petites circonstances sur l'individu qui raisonne modifie ses opinions, et qu'il n'a d'autre moyen de se défendre de cette influence que d'avoir les yeux fixés sur le froid tableau du passé le plus reculé et de l'avenir le plus éloigné.
Messieurs, faites l'expérience suivante : Quand quelqu'un vous entretiendra de son opinion personnelle en politique, exigez de lui qu'il la base sur des considérations puisées dans un passé et dans un avenir très distants, et que le présent n'y joue d'autre rôle que celui d'être le point de réunion de ces deux séries ; vous verrez qu'il sera forcé de raisonner juste, c'est-à-dire que son raisonnement aura, au moins, de la généralité et qu'il se ressentira le moins possible de la position de place, de faveur ou de fortune de celui qui le fera.
Vous nous direz que très peu de personnes ont la capacité de tête et l'érudition suffisantes pour baser aussi largement leurs raisonnements, et qu'il en résulterait que le nombre de personnes qui raisonneraient sur la politique serait fort petit. Eh bien! Messieurs, c'est ce qui est désirable, c'est en grande partie le but que nous nous proposons. Certes, nous n'avons point l'intention d'empêcher les hommes les moins instruits de parler politique, puisque la politique de fait inté-
resse tout le monde; mais nous désirons préciser les conditions que tout homme doit remplir pour constater sa capacité dans la science politique.
Nous ferons, dans ce Mémoire, application du principe que nous venons de poser, et nous allons, dès ce moment, c'est-à-dire dans le présent programme, indiquer suffisamment cette application pour vous mettre en état déjuger si la conception et le principe au développement desquels nous travaillerons, méritent encouragement.