TOME PREMIER
A PARIS
de l'imprimerie française-allemande de J. L. Scherff
rue des Bons-Enfans n*^ 30
AVAiM-PllOPOS.
Une conception neuve est une bonne fortune pour celui dans la tête de qui elle se l'orme; c'est une bonne fortune pour ses amis , pour ses concitoyens, pour ses contemporains; c'est une bonne fortune pour l'humanité entière.
On ne devrait donner le nom d'auteur qu'à l'écrivain dont les ouvrages sont le développement d'une conception neuve.
Les inventeurs en science ont presque toujours gardé le secret de leurs découvertes jusqu'à l'entière confection de l'ouvrage dans lequel ils en ont fait une exposition détaillée. Cette marche ne me paraît pas être la meilleure. Mon but est d'associer mes contemporains, mes compatriotes particulièrement, à mes tra-
vaux. J'ai le presscnliment que je ne serai pas mûr avant dix ans, pour rédiger l'ouvrage dont je présente l'esquisse. J'espère, en communiquant d'avance les idées que je compte faire entrer dans la composition de cet ouvrage, procurer à mes compatriotes des jouissances dont nous aurions été privés. La marche que j'adopte me paraît devoir être utile à la science. S'il se trouve des personnes plus en état que moi d'exécuter le travail, elles me sauront gré d'avoir publié mes idées, et d'avoir mis des matériaux à leur disposition. Si j'ai été destiné par le grand Ordre de choses à faire ce travail, j'y aurai gagné les éclaircissements et les idées que les objections et la discussion m'auront fournis.
Je suis pénétré de respect pour les mânes de Bacon, de Descaries, de Locke et de Newton, j'admire l'esprit méthodique qu'ils ont montré dans le développement de leurs conceptions; mais je regrette que ces auteurs ne nous aient pas laissé une collection d'idées détachées. Souvent, en liant ensemble un grand nombre d'idées, on altère la pureté primitive de chacune d'elles. Il faudrait employer deux moyens pour faire connaître une nouvelle série d'idées dans le plus court délai ; il faudrait présenter ces idées liées, et les présenter aussi détachées, afin que la discussion put s'ouvrir sur le tout et sur les parties.
La connaissance humaine a acquis de la superficie en même temps que de la profondeur. Il y a aujourd'hui bien plus de personnes en état d'entendre des
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idées neuves qu'il n'y eu avait autrefois; l'auteur qui produit les idées les plus fortes et les plus neuves est bien moins en avant de ses lecteurs que les écrivains célèbres de l'antiquité ne l'ont été de leurs contemporains. Il me parait qu'il y a de la part d'un auteur une sorte de pédanterie à ne jamais causer familièrement avec son lecteur, et à conserver toujours vis-à-vis de lui le maintien d'un professeur donnant ses leçons. Ma sensation, en écrivant, est bien plutôt celle de présenter un sujet de conversation que de traiter le sujet dont je parle.
Les révolutions scientifiques suivent de près les révolutions politiques. Newton a trouvé le fait de la gravitation universelle peu d'années après la mort de Charles P'. Je prévois, je pressens qu'il s'opérera incessamment une grande révolution scientifique.
J'ai conçu un projet dont l'exécution couvrira de gloire la Nation française. Sa rivale sera forcée de reconnaître que la France mérite le titre de grande nation, et qu'elle est digne de marcher sous les ordres du grand Napoléon.
Descartes arracha le sceptre du monde des mains de l'imagination et le plaça dans celles de la raison; il dit : « Donnez-moi de la matière et du mouvement, je vous ferai un monde. » Il osa entreprendre l'explication du mécanisme de l'Univers. Le système des tourbillons est admirable, en le considérant du point de vue où l'on doit se placer pour l'envisager. Ce système a eu le mérite inappréciable d'être le premier aperçu
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général pur. Aucune idée théologique n'est entrée dans ses éléments.
Newton ne doit pas être placé avant Descartes; il ne doit pas même être mis sur la même ligne; il n'est point sorti du pays scientifique découvert par le grand homme que les Français ont le bonheur de compter au nombre de leurs aïeux.
Il y a deux genres de travaux scientiiiques : chercher DES faits; R.US0NNER sur LES FAITS, c'est-à-dirc, perfectionner les théories. C'est du perfectionnement de la théorie scientifique que Descartes s'est principalement occupé. L'École avait suivi, au delà de ses limites naturelles, la direction que Descartes lui avait donnée ; elle se perdait dans les labyrinthes de la métaphysique; elle négligeait totalement la recherche des faits quand Locke et ]Se^vlon ont paru.
Locke et Newton ont pris une nouvelle direction ; ils ont cherché des faits, et ils en ont trouvé de capitaux. L'un a trouvé celui de la gravitation , l'autre celui de la perCectibilité de l'esprit humain.
L'École est devenue Newto-Lockiste : depuis près d'un siècle elle suit la direction que ces deux grands hommes lui ont donnée; elle s'occupe de la recherche des faits, et elle néglige les théories.
Pour le progrès de la science , pour le bonheur de l'humanité, pour la gloire de la Nation française, l'Institut devrait travailler au perfectionnement de la théorie, il devrait revenir à la direction de Descartes.
Je vais employer une comparaison pour mieux faire
comprendre mon idée. Descartes, aussitôt arrivé au nouveau pays scientifique qu'il a découvert, s'est transporté sur la montagne la plus élevée : c'est là qu'il a passé sa vie à examiner le pays dont il nous a donné une idée générale. Locke et Newton sont descendus du sommet de la montagne dans les régions inférieures, et ont employé leur vie à les parcourir. C'est à la fin de leur carrière qu'ils sont remontés sur le sommet ; mais alors ils n'avaient plus la vue assez bonne pour découvrir l'ensemble du pays dont chacun d'eux n'avait d'ailleurs reconnu qu'une moitié.
Depuis cent ans, l'École a parcouru le pays scientifique dans toutes les directions; il est temps de nous replacer au point de vue général. C'est à raccorder les cartes particulières faites depuis cent ans que nous devons travailler ; nous avons les matériaux nécessaires pour dresser la carte générale.
C'est en secret qu'il faut organiser le système ébauché par Descartes; il y aurait de l'inconvénient à rendre les ignorants témoins de ce travail auquel ils ne sont point susceptibles d'être employés. J'engage les personnes auxquelles je donnerai des exemplaires de mon Ouvrage, à ne les communiquer qu'à des hommes d'une instruction distinguée, et d'un caractère sûr. Je ne mets point mon Ouvrage en vente; je ne le fais point annoncer par les journaux : ainsi je prends toutes les précautions qui dépendent de moi pour éviter les inconvénients qui pourraient résulter d'une publication prématurée.
J'écris parce que j'ai des choses neuves à dire; je présenterai mes idées telles qu'elles ont été forgées par mon esprit; je laisse aux écrivains de profession le soin de les limer; j'écris comme un gentilhomme, comme un descendant des comtes de Vermandois, comme un héritier de la plume du duc de Saint-Simon.
Ce qu'il y a eu de plus grand de fait, de plus grand de dit, a été fait, a été dit par des gentilshommes : Copernic, Galilée, Bacon, Descartes, Newton et Leibnitz étaient gentilshommes. Napoléon aurait mis par écrit les conceptions qu'il exécute , si le trône ne s "était pas trouvé vacant.
Mes deux principaux livres ne doivent être considérés que comme une introduction. Ce n'est qu'après les avoir lus que le lecteur pourra porter un premier jugement sur le projet que j'ai conçu. Je commencerai par rendre compte de la marche de l'esprit humain depuis Descartes jusqu'à l'établissement de la nouvelle dynastie; je citerai les idées générales produites par les hommes les plus marquants des deux derniers siècles; „^ des citations de cette nature ne peuvent point être tronquées; je les donnerai donc dans leur entier. Je serai d'abord blâmé, mais plus tard je serai approuvé. On sentira l'utilité d'avoir une collection des opinions générales qui ont aujourd'hui force de loi dans l'Ecole, on sentira combien il était important, pour le progrès de la science, de lier ensemble ces opinions; et on reconnaîtra l'impossibilité d'opérer cette liaison d'une manière satisfaisante sans rapprocher ces idées, sans
les ranger sous un même point de vue, sans les placer dans le même ouvrage, dans le même volume.
Depuis longtemps l'Ecole a perdu de vue la science générale. Elle a besoin, pour s'y livrer avec succès, de faire quelques études préliminaires.
Sous le règne du grand Napoléon, la France doit briller de tous les genres de gloire. Depuis l'établissement de la nouvelle dynastie, nous avons mérité la plume d'un Tacite pour écrire notre histoire militaire; mais notre Ecole n'a produit aucune idée neuve, le joug scientifique anglais pèse encore sur nos têtes. Nous sommes encore Newtoniens et Lockistes, malgré les elForts de l'Empereur pour faire faire un pas capital à la science. Il a stimulé notre intelligence, il nous a dit, en adressant la parole à l'Institut : lîenilez-moi compte des progrés de la science depuis 1789; diles-nioi quel est son état actuel, et quels sont les moyens à employer pour lui faire faire de grands progrès?
La réponse de l'Institut à cette superbe question a été divisée en plusieurs rapports historiques tous trèsbien faits, mais qui ne sont liés par aucune vue générale. Cette réponse n'indique pas le moyen de faire faire à la science un pas Napoléonien.
L'Empereur est le chef scientifique de l'humanité, comme il en est le chef politique. D'une main, il tient l'infaillible compas; de l'autre l'épée exterminatrice des oi)posants au progrès des lumières. Autour de son trône «loivent se ranger les plus illustres savants du globe, comme les plus vaillants capitaines. L'École ayant
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Napoléon pour chef, doit élever, sous sa direction, un monument scientifique d'une dimension et d'une magnificence qui ne puisse être égalée par aucun de ses successeurs.
Faire une bonne Encyclopédie, organiser le système scientifique projeté par Descartes, est le seul travail scientifique digne des mes du grand Napoléon.
Mon Ouvrage sera une réponse à la question de l'Empereur. Ce travail sera long. Je le ferai paraître partie par partie, à mesure que chacune d'elles sera rédigée. Je prie les lecteurs de m'aider de leurs conseils.
INTRODUCTION
AUX
TRAVAUX SCIENTIFIQUES
ou DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.