Oeuvres choisies. Précédées d'une notice biographique
« Vous savez ma façon vive de conter et de broder dans un premier mouvement. Je vis l'heure où M. D... allait passer en l'autre monde sur les ailes de mon esprit conteur, à force de rire et de pleurer. Cela ae fait pas le même effet sur vous , parce que ceci n'est rien, dénué des circonsLauces et du détail de la chose
» Vous dire mes bons mots, mes apostrophes, mes invectives, ce serait vouloir arranger les combinaisons des atomes. » {Lellreu de Piron.)
Piron, le sel et la gaieté même, est un sujet qui tente, mais auquel il est difficile de faire tenir tout ce qu'il promet; on ne ressuscite pas la gaieté pure : elle a. jailli, elle a sauté au plafond, elle s'est dissipée. Représentons-nous les gais causeurs, les hommes de verve et de mimique excellente que nous avons connus ou que nous possédons, ceux qui, dans une soirée, les portes closes, en parodiant ou nos auteurs, ou nos orateurs, ou nos simples bourgeois, nous font rire aux \armes, — Henry Monnier, Vivier, feu Romieu , Méry
-i ALEXIS PIRON
le conteur, et toi aussi, aimable Alfred Aragol — essayez au sortir de là d'en donner idée à ceux qui ne les ont pas entendus : tout s'est refroidi. Il en est de même pour Piron; il a laissé une réputation de folie, de luronnerie, d'enluminure joviale, que ses écrits ne soutiennent pas ou ne justifient qu'imparfaitement. C'était moins encore un auteur qu'une nature, une spécialité de nature, quelque chose d'impromptu et d'irrésistible. Pour bien connaître Piron et pour le faire connaître, il faudrait avoir dîné avec lui Essayons pourtant, après tant d'autres *, de l'esquisser.
Né le 9 juillet 1689, à Dijon, il tient de sa province en générai et de sa famille en particulier. C'est un fruit du terroir et d'un certain cru. Les Piron étaient une souche de chansonniers, de malins compères et de satiriques. Le père d'Alexis, Aimé Piron, maître apothi-
1. Parmi ces autres, il est juste de distinguer les notices de M. Arsène Houssaye, de M. Edouard Fournier, et un croquis trèsvif de MM. de Goncourt. — Ne pas oublier deux articles de M. Cuvillier-Fleury, dans le Journal des Débats des 15 et 29 mai 1859.
Caire de son étal, et qui vécut quatre-vingt-sept ans, fut l'ami et le rival de La Monnoye, ou plutôt son second en matière de noëls. Il eut un jour maille à partir •avec Santeul, autre poëte de tempérament, qui accompagnait le prince de Condé aux États de Bourgogne : ils se prirent de bec et ne se réconcilièrent qu'en buvant. On est ici dans les vieilles, mœurs; il faut s'y [aire et ne point froncer les lèvres pour commencer.
« Aimé Piron, dit un biographe bien informé », avait un grand esprit de prévoyance, et, voulant connaître à fond le caractère de ses trois fils dans leur jeunesse, il les enivra un jour. In vino veritas,
» Puis, le lendemain, il parla ainsi à chacun d'eux : « Toi, » dit-il à l'aîné, qui s'appelait Aimé comme lui, tu as le vin d'un » porc; » parce qu'il s'était endormi aussitôt après avoir bu un peu plus que de raison. — « Toi, dit-il à Jean, son second fils, » lu as le vin d'un lion ; » parce que, dès qu'il fut gris, il ne chercha qu'à se battre. — « Et toi, dit-il à Alexis, tu as le vin » d'un singe ; » parce qu'il avait été très-gai et avait eu une foule de saillies plus plaisantes les unes que les autres, et qui l'avaient fort amusé. »
De ces trois fils , l'aîné fut de l'Oratoire et prêtre ; c'était une franche bête, nous dit Piron (j'adoucis les
1. Les Piron, ou Vies anecdotiques d'Alexis Piron, de ^ père et de
son neveu, par M. Auguste de , imprimé cliez Henmiyèr et
Turpin, aux BatignoUes, 1B44; une plaquette in-8.
termes ); le second fut apothicaire comme son père ei armé en guerre toute sa vie contre je ne sais quoi; ce lion-là, malgré tout, laisse à désirer ; mais le troisième, le nôtre , fut bien réellement singe et poëte. Ces prédictions se faisaient en patois, la langue habituelle d'Aimé Piron. C'est, en vérité, une parodie burlesque, et à la Rabelais , de l'épreuve héroïque et terrible que fit un jour le vieux don Diègue, père du Cid, sur ses trois (ils. On est tombé de la patrie du Romancero au pays des gais noëls.
Piron et son père eurent bien des brouilleries et des querelles ; car ce père si joyeux voulait faire de son fils, malgré l'horoscope, tout autre chose que l'indiquait dame nature; un poëte payant et payé en monnaie de singe n'entrait pas dans ses vues; il maltraitait son fils et le maudissait de lui trop ressembler et d'avoir le gros lot. Mais Piron était fier de son père. En revanche, il Tétait peu de «sa mère, fille pourtant du célèbre sculpteur Dubois, mais qui paraît avoir été une personne assez insignifiante, étroite de cœur et d'esprit; elle ne lui avait guère laissé de tendres souvenirs. Recevant un jour à Paris la visite de son Vère l'apothicaire, qui venait le remercier de lui avoir fait un discours pour complimenter le prince de Gondé aux États de Bourgogne, notre Piron s'exprimait ainsi :
« Cela m'a valu sa visite, je ne l'avais pas vu depuis près de quarante ans. Son entrée chez moi fut un coup de théi»tre; il crut voir mon père, et moi ma mère. Il est dévot, sérieux, taciturne ; jugez du contraste. Pour moi, je crois que l'Altesse eût gagné à l'échange, et que .j'aurais un peu mieux représenté le joyeux Piron (c'est-à-dire le père) qui plus de quarante à cinquante fois dans sa vie a fait l'âme du repas du tiers état. Une fois entre autres, étant assis à côté du maire de Beaune, le maire de Châtillon, qui était à la gauche du maire de Beaune, se trouvant dans un moment d'enthousiasme, se leva et s'adressa au prince : Monseigneur, à la santé de Votre Altesse et de toui vos illustres aïeux ! Dieu sait la risée. Le bruit cessé, mon pauvre père, que Dieu absolve ! cria du même ton : Monseigneur, ce n'est qu'un regaigneux ; il a dérobé cela dans la poche du maire de Beaune (je traduis le patois). Celui-ci en fureur voulait battre mon père, qui se défendis Le prince le? sépara. Parlez-moi de ces scènes du bon temps ^.. »
Beaune passait pour la Béotie de la Bourgogne, toute balourdise, toute ânerie se mettait sur le compte des Beaunois ; c'était de règle. Presque chaque grosse ville en province a ainsi sa plus petite près d'elle, qu'elle taquine et qu'elle nargue , qui lui sert de plastron : Lille et Turcoing, Montpellier et Lunel, etc
1. Voir les Portraits intimes du XVIII^ stècle (deuxième série), pal MM. de Concourt, p. 55. La lettre, qui est du mois d'août 1754, est donnée un peu différemment à la p. 11 de l'Etalement de lai Peste (les moyens de se préserver de la peste), poëme bourguignon par Aimé Piron... Dijon, 1832; une plaquette in-8.
Le petit Alexis annonça de bonne heure ce qi/il serait. Il y avait à Dijon une procession dite de la Sainte- Hostie ou de l'Hostie miraculeuse ; c'était une dévotion du pays. Son père étimt échevin, Alexis fut choisi pour y figurer et porter une croix. Une grande pluie survint à l'improviste ; tout le clergé se dispersa pour se mettre à l'abri ; le petit Piron, resté seul, voulut faire comme les autres, et il jeta sa croix au beau milieu du ruisseau en disant : « Tiens, puisque tu as fait la sauce, bois-la I »
Les impiétés de Piron comptent peu; elles ne partent pas d'un fonds d'incrédulité; ce sont de pures saillies, comme on en avait au moyen âge, du temps des fabliaux ; il les expiera par une fin repentante. Et puisque nous avons mis l'insulte , mettons en regard tout aussitôt la réparation. Le même Alexis, à quatre-vingts ans , écrira au bas d'un crucifix qu'il avait dans sa chambre le quatrain suivant :
O de l'amour divin sacrifice éclatant .
De Satan foudroyé quels sont donc les prestiges ?
Admirons à la fois et pleurons deux prodiges :
Un Dieu mourant pour l'homme, et l'homme impénitent.
Le dernier vers est bon , mais le reste est bien mauvais; les repentirs, en général, sont moins agréables et moins lestes que les fautes.
Mais apprenons déjà à connaître Piron : que ce fût le bon Dieu, un ami, un parent, n'importe qui, quand un bon mot lui venait au bout de la langue, il ne le vetenait pas. Quelqu'un a dit : La Fontaine poussait! des fables, Tallemant portait des anecdotes, Pétrarque distillait des sonnets, Piron éiemuait des épigrammes. Èteimuer, c'était son mot à lui. Eh bien, on ne retient pas un éternuement.
Un jour, dans une querelle avec son père sur le choix d'un état, les choses en vinrent au pire, si bien que, pour éviter une correction, Alexis dut se sauver et prendre l'escalier au plus vite; mais, après la quatrième marche, il se ravisa en criant : « Halte-là, mon père! vous savez qu'après le quatrième degré on n*esi plus rien. » Le père rit et fut désarmé, au moins ce jour-là.
Piron nous a raconté lui-même, dans la préface de la Métromanie, comment ses parents, tout bons Gaulois qu'ils étaient, prétendaient l'engager dans un état régulier et le voulurent faire prêtre d'abord, puis médecin, puis avocat. Il ne put et ne voulut rien être que ce qu'il fut, un bel esprit, une belle humeur, et, comme l'a défini Grimm , une machine à saillies , à rimes et à tiaits, à épigrammes. La nature l'avait fait inepte à d'autres professions, et quand il ne l'aurait pas été absolument, l'éducation n'avait rien fait pour redresser à temps la nature. Les raisons ciu'il donne à sa décharge
dans sa prose un peu hétéroclite sont des plus sensées: on vous élève ou l'on vous élevait en ce temps-là au collège à ne rien tant admirer que Virgile, Horace, Ovide, Térence, à faire des vers à leur exemple, à ne voir la belle et pure gloire que de ce côté. De mon temps, c'était encore ainsi. On cultive donc dans les études, on sui'excite des talents qu'il faudrait aussitôt après rengainer et rendre inutiles. Le logis et la classe sont en guerre : d'un côté, l'on prêche le positif; de l'autre, on vous pousse ou l'on vous poussait au jeu de poésie. Poui" peu que le génie de l'enfant s'y prête , il sort de là dans un parfait désaccord avec la société où il doit vivre, et tout disposé à mettre son hoc erat in votis dans quelque belle élégie, quelque composition touchante, quelque comédie applaudie. Les tendres ne rêvent que Tibulle, les libertins se jettent du côté de Martial ; les uns comme les autres prennent le chemin de traverse en sortant.
On a publié, dans ces derniers temps*, des vers et des lettres de Piron datant de sa première jeunesse ; il était amoureux d'une sienne cousine et soupirait pour elle sous le nom de Lysis ; il chantait les beautés
1. Voir page 167 et suivantes des OEuvret inédites de Piron, pu bliées par M. Honoré Bonhomme (Poulet-Malassis, 1359, 1 vol in-8.)
iLEXIS PIRON ()
d'' Amaryllis et se plaignait de ses rigueurs. On a beau essayer de lire ces vers et cette prose également fades, on ne peut se faire à l'idée que ce soit de Piron. Piron. sentimental et langoureux , n'était pas encore lui même ; en donnant dans l'idylle et dans l'élégie, à la suite de Segrais ou de madame de La Suze, il payait le tribut que toute première jeunesse doit à l'imitation. Il faut le chercher ailleurs.
Ses premières armes véritables se firent dans sa province et dans les guerres domestiques de clocher à clocher. On sait les plaisanteries proverbiales des Dijonnais sur Beaune, les ânes de Beaunel Entre voisins et vis-à-vis, ces agréables démêlés, entretenus et ravivé? chaque matin, sont capables de durer une éternité ; cela n'exige pas de grands efforts d'invention : on a les honneurs de Tesprit à peu de frais. Piron , à qui tout sujet était bon, vécut d'abord là-dessus et broda le thème en cent et une façons qui pourront paraître des plus plaisantes en effet, pour peu que l'on se prête à la circonstance et aue l'on consente à entrer dans le jeu. On a publié * et republié* de nos jours son Voyage
1. Voyage de Piron à Beaune, écrit par lui-même. (Dijon, 1847; one plaquette in-8,)
2. Voyages de Piron à Beaune, seule relation complète, publiée par M. Honoré Bonhomme. (Paris, Jules Gay, 1863 '
à Beaune pour les fêtes de l'arquebuse en 1717. Il avait déjà déclaré ouvertement la guerre aux gens du lieu ; son père, de tout temps, avait fait de même : bon chien chasse de race ; c'était chez. lui héréditaire; on l'avait vu un jour, aux environs de Beaune. s'amusant à abattre à coups de canne et à la Tarquin des têtes de chardons. « Que faites- vous là? » lui demanda un passant. -— K Ne le voyez-vous pas? je coupe les vivres aux Beaunois. » De tels mots arrivaient vite à leur adresse. Signalé à l'animadversion locale, on lui conseillait de ne point la braver en allant dans la ville avec les autres Dijonnais, chevaliers de l'arquebuse ; car la bêtise est aisément violente, et l'on pouvait lui faire un mauvais parti. Mais lui, riant de ces appréhensions, etd"iin ton d'Ajax, il répondait :
Allez ! je ne crains point leur impuissant courroux, Et quand je serais seul, je les hâterais tous.
Chacun de ses mots était ainsi une aggravation et une récidive. A peine arrivé à Beaune, le soir, à la comédie, à un endroit des Fourberies de Scapin, comme on riait trop, un jeune homme du parterre s'écria : « Paix donc, messieurs ! on n'entend pas. » — « Ce n'est pas faute d'oreilles, » riposta Piron à haute voix ; et sur l'immense colère que souleva une pareille saillie, il dut sortir de la salle au plus tôt. Mainte autre aventure
succéda à la première ; j'y renvoie et ne puis que les indiquer. Ce sont des hisloriettes inséparables du nora de Piron.
Sa fameuse OdeàPriape était déjà faite en ce tempslà, et elle date de quelques années auparavant; il avait vingt ans, dit-il, quand elle lui échappa, ce qui la reporterait à 1710 environ. Il s'est peut-être fait un peu plus jeune qu'il ne l'était en effet , pour mieux s'excuser. Un autre jeune homme, qui n'était rien moins que conseiller au parlement de Dijon, M. Jehannin rainé, l'ayant provoqué un jour à un cartel de débauche et de poésie, il en sorti', cette ode trop vantée. Je parle sans aucune hypocrisie de langage ; quand on l'a lue , on dit avec une sorte de dégoût : « Ce n'est que cela ; ce n'était pas la peine d'être si grossier et si immonde. » Pour que l'ode de Piron fût un chef-d'œuvre dans son genre, comme on l'a trop dit, il faudrait que l'ode de J.-B. Rousseau au comte du Luc fût aussi un chefd'œuvre dans le sien. On l'a cru pendant quelque temps ; la comparaison avec les vraies œuvres des lyriques, depuis les chœurs d'Aristophane jusqu'aux stances byroniennes du Don Juan, a guéri les générations nouvelles de ces petites idolâtries qu'on avait pour ses dieux Lares quand on n'était pas sorti de chez soi.
Piron, mandé, pour cette débauche fl'esprit, devant le procureur général, était dans toutes les alarmes : le
\)résidenl Bouhier le tira d'affaire. Cet homme de haute ti Une érudition , et le moins gourmé des doctes, trèsgourmet d'ailleurs, qui se régalait à huis clos, avec son ami La Monnoye, de tous les ei^oiica et pœdica de l'Anthologie grecque copiés par Saumaise sur le manuscrit d'Heidelberg, fit venir Piron et lui dit : « Jeune homme, vous êtes un imprudent; si l'on vous presse trop pour savoir l'auteur du délit, vous direz que c'est moi. » Qu'il lui ait fait sa leçon en ces termes , parlant à luimême, ou qu'il la lui ail fait faire par le canal de M. Jehannin, le trait n'en est pas moins original et rare. C'est ainsi que la poursuite s'arrêta au début. Mais l'ode fâcheuse resta suspendue sur la destinée de Piron pendant toute sa vie , et à tous les moments décisifs elle reparaissait comme un spectre fatal pour lui barrer le chemin. La délation veillait et tenait en main son arme; elle ne s'en dessaisit jamais. L'antiquité, qu'on nous vante toujours, nous trompe sans cesse; nous ne sommes plus au temps d'Horace et de Pétrone, où ce genre de peccadille ne semblait que jeu et gentillesse. En ce monde des anciens, un honnête homme, tel que Pline le Jeune, prétendait bien ne pas mourir sans avoir scandé et tourné en hendécasyllabes une bagatelle dans ce goût-là. Les Boissonade , les Hase s'en gaudissaient hier encore, s'y délectaient à plaisir, et le premier en tirait mainte citation impunément ;
mais c'était en grec. L'ex-abbé Noël, inspecteur général de l'Université, s'est compromis et a fait mal parler de lui pour s'y être complu trop ouvertement en latin*. Piron, trop à la gêne dans sa ville natale, vint à Paris vers 1719 : c'était un grand enfant , beau drille de cinq pieds huit pouces , belle mine sans élégance aucune , robuste en tout; avec cela, myope, ce qui lui donnait l'air singulier. Il commença pauvrement, fut copiste chez le chevalier de Belle-Isle, puis auteur pour le théâtre de la Foire. Il y débuta en iT22 par Arlequin-Deucalion^ monologue en trois actes : Arlequin, qui est censé échappé au déluge, après avoir fait toutes les turlupinades imaginables, repeuple le monde à coups de pierre. Gela ressemble aux farces et moralités du temps de Gringoire. La Harpe a cherché malice et philosophie dans quelques paroles d'Arlequin refaisant des hommes selon le procédé mythologique, et intervertissant le rang de ces nouvelles poupées.
1 . Le mal est plus prompt à se propager que le bien. Cette Ode à l'nape avait couru la France et l'Europe avant même que Piron ait ue le temps de donner sa Métromante et de se faire autrement connaître. On la savait, on la récitait, on la traduisait, et on ignorait le nom de l'auteur. Le réfugié berlinois Jourdan, dans son Voyage Uitéraire en France (1733), y mentionne ceci comme ime nouvelle: « Un de mes bons amis m'apprit que Piron, poë|^ de Paris fort estimé, était l'auteur de VOde à Priape. n Pour bien des gens, Piron 8st resté l'auteur de VOde à priape, rien de plua.
14 ALEXIS PinON
mettant le laboureur en tête , puis l'artisan , l'homme d'épée ne venant que le troisième; avec cet homme d'épée qui tranche du capitan, Arlequin commence par iui jeter bas d'un revers de main le chapeau à plumet qu'il a insolemment sur la tête :
« Chapeau bas devant ton père, quand tes deux aînés sont dans leur devoir. Ne croit-il pas avoir été formé d'une pierre plus précieuse que les autres? Mon gentilhomme, un peu de modestie; tout ton talent sera de savoir tuer, pour tuer ceux qui voudront tuer tes frères et les troubler dans leurs respectables professions. >»
Le robin , Thomme de loi ou le procureur, qui ne trient qu'en quatrième lieu, reçoit aussi sa leçon, et la mieux sanglée ; c'est le plus sacrifié des quatre. Mais il n'y a pas là dedans de philosophie véritable; et quoique Arlequin dise encore, à la barbe de la noblesse, en promulguant la charte de ses futurs neveux : « Ma suprématie aura soin de les égaliser : les cadets seront frères de leurs aînés, et, l'inégalité détruite, je réponds du bon ordre et de la félicité universelle ; » malgré' ces boutades d'un bon sens bariolé d'humeur, il ne faut voir en toutes ces pages que de la gaieté gauloise, narquoise, des hardiesses comme du temps du bon roi Louis XII, et non des révoltes comme au lendemain de J, - J. Rousseau Piron îst, en politique comme en reli-
gion, un railleur du vieux temps, non un novateur à aucun degré; quand il a lancé son trait, il est content, et il n'a pas la pensée de derrière^ la seule dont la portée aille loin.
Les premières pièces de Piron , espèces de vaude* villes, jouées au théâtre de la Foire et qui lui valurent de Voltaire le sobriquet de Gilles Piron, avaient titre opéras-comiques, et c'étaient en effet les opéras-comiques du temps. Ce genre de spectacle, depuis si charmant et si français, alors au berceau, était des plus iiumbles et des plus bas; il consistait en de simples parades qui, nées sous la Régence, et grâce aux libres mœurs qu'elle favorisait, en avaient pris le ton. La licence qui signalait le genre à son origine , et qui lui attirait de fréquents démêlés avec le lieutenant de police, devait être imputée bien moins aux auteurs qu'au public môme, qui le voulait ainsi. Tout est relatif : Le Sage, Fuzelier, Dorneval et Piron furent les premiers, nous dit Favart, qui tentèrent d'ennoblir ce théâtre; ils n'y parvinrent que fort incomplètement. Piron visait peu , je le crois , à rien ennoblir ; ce cadre pour lui en valait un autre ; il vivait au jour la journée et s'amusait en amusant.
C'est de Piron, sans s'en douter, et d'un de ses opéras-comiques, que parlait Mathieu Marai? lorsqu'il écri vait au président Bouhier le 18 novembre 1726 : « J'ai
lu à ma campagne une petite comédie qui devait être jouée par les danseurs de corde et qui a été refusée à la police. Elle a pour titre la Rose; cela est en chansons, et l'idée est prise du Roman de la Rose .• il y a des choses très-fines, mais d'autres un peu fortes. » Et Mathieu Marais en donne une légère idée. Rosette ( c'est le nom de la jeune fille) sait très-bien disputer et garder à travers maint péril la fleur de rosier qu'elle ne doit donner qu'à l'hymen ; un jeune berger, en définitive, l'emporte sur un vieillard chargé de pommes d'or et sur un bel esprit qui est d'une Académie. Ce passage est assez piquant :