‹ Œuvres choisies, pub. avec une notice biographiqueChapitre 11 sur 274 · QUE LA LANGUE FRANÇOISE NE DOIT ESTRE NOMMÉE BARBARE · texte numérisé non relu

QUE LA LANGUE FRANÇOISE NE DOIT ESTRE NOMMÉE BARBARE

Pour commencer doncques à entrer en matière, quant à la signification de ce moi Barbare : Barbares anciennement estoyent nommez ceux qui ineptement parloyent ; grec. Car comme les estrangers venant à Athènes s*efforçoyent de parler grec, ils tomboyent souvent en ceste voix absurde pâp6at)a;. Depuis, les Grecs transportèrent ce nom aux mœurs * brutaux et cruels, appelant toutes nations, hors la Grèce, Barbares. Ce qui ne doit en rien di«minuer l'excellence de nostre langue, veu que ceste arrogance grecque, admiratrice seulement de ses inventions, n'avoit loy ny privilège de légitimer ainsi sa nation et abastardir les autres, conune Anacharsis disoit que les Scythes estoyent barbares entre les Athéniens, mais les Athéniens aussi entre les Scythes. Et quand la barbai'ie des mœurs de nos ancestres eust deu les mouvoir à nous appeller barbares, si cstr-ce que je ne voy point pourquoy on nous doive maintenant estimer tels, veu qu'en civilité de mœurs, équité de loix, magnanimité de courages, brief, en toutes formes et manières de vivre non moins louables que profitables, nous ne sommes rien moins qu'eux, mais bien plus, veu qu'ils sont tels maintenant, que nous les pouvons justement appeler par le nom qu'ils ont donné aux autres. Encore moins doit avoir lieu de ce que les Romains nous ont appeliez barbares, veu leur ambition et insatiable faim de gloire, qui taschoyent non seulement à subjuguer, mais à rendre toutes autres nations viles et abjectes auprès d'eux, principalement les

1. Presque toujours féminiii du masc. au xv* et xvi* siècles duos l'ancienne laugue; emploi (l^., ^list,)*

d ŒUVRES CHOISIES DE DU BELUY.

Gaulois, dont ils ont receu plus de honte et dommage que des autres. A ce propos, songeant beaucoup de fois d'où vient que les gestes du peuple romain sont tant célébrez de tout le monde, voire de si long intervalle préférez à ceux de toutes les autres nations ensemble, je ne trouve point plus grande raison que ceste-cy : c'est que les Romains ont eu si grande multitude d'escrivains, que la plus part de leurs gestes (pour ne dire pis) par Tespace de tant d'années, ardem* de batailles, vastité* d'Italie, incursion d'estrangers, s'est conservée entière jusques à nostre temps. Au contraire, les faits des autres nations, singulièrement des Gaulois, avant qu'ils tombassent en la puissance des François, et les faits des François mesmes depuis qu'ils ont donné leur nom aux Gaules, ont esté si mal recueillis , que nous en avons quasi perdu non seulement la gloire, mais la mémoire. A quoy a bien aidé l'envie des Romains, qui, comme par une certaine conjm^ation, conspirant contre nous, ont exténué en tout ce qu'ils ont peu nos louanges belliques *,' dont ils ne pouvoyent endurer la clarté : et non seulement nous ont fait tort en cela , mais , pour nous rendre encor' plus odieux et contemptibles, nous ont appeliez brutaux, cruels et barbares. Quelqu'un dira : pourquoy ont-ils exempté les Grecs de ce nom ? Pource qu'ils se ftissent fait plus grand tort qu'aux Grecs mesmes, dont ils avoyènt emprunté tout ce qu'ils avoyent de bon, au moins quant aux sciences et illustrations de leur langue. Ces raisons me semblent suffisantes de faire entendre à tout équitable estimateur des choses, que nostre langue (pour avoir esté nommée barbare, ou de nos ennemis, ou de ceux qui n'avoyent loy de nous bailler ce nom) ne doit pourtant cstre desprisée, mesme de ceux auxquels elle est propre et naturelle , et qui en rien ne sont moindres que les Grecs et Romains.

i. Mot vieilli (L., ex. de Mont, que Vaste, manque dans N.). et de Fr. de Sales; ce mot, ainsi 2. Belliqueux (Roquef.).

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