Jette
Dont son beau chef elle environne ;
Ainsi la muse çà et là, Soigneuse cueillant tout cela Qui fleurit en l'esprit de celle Dont tu sens la vive estincelle,
Ayant choisi tout le plus beau Façonne le tour d'un chapeau*, Dont une couronne elle appreste.
Eternel honneur de ta teste.
Là donques, Magny, cependant Que Tamour va tes yeux bendant, Chante * d'amour et de la dame Qui est maistresse de ton âme.
En vain tu tenteras les sons De ces amoureuses chansons, N'estant plus ta lire allumée De son ardeur accoustumée... [12]
Croy moy, Magny, et je le sçay Pource que j'en ay faict l'essay.
Mal volontiers chante la bouche De l'amour qui au cœur ne touche.
Du temps quej'estois amoureux, Rien que les soupirs langoureux Ne me plaisoit, et rien ma lire, Rien que l'amour ne sçavoit dire.
Par tout je trou vois argument De me feindre un nouveau torment ; Et ne trouvois roc ne s fontaine Qui ne representast ma peine.
n me sembloit qu'antres et bois Piteux * respondoyent à ma voix.
Et me sembloit que mes prières Arrestoyent le cours des rivières.
11 me sembloit que tout l'honneur, Le beau, la grâce, et le bon heur
i. Guirlande*. 3. Ni.
"2. Chanter de (Mulh., p. 216). 4. Compatissants*.
Eust coulé du ciel en la belle
Qui m'esloit doucement rebelle. . . [28]
Mais depuis que Tâge et le soin, Me faisant regarder plus loin, M'osla ce voile et que les choses Véritables se sont décloses,
J'ay rougi de me voir deceu ; Et depuis ma lire n'a sceu Chanter Tamour, et rien ma muse, Rien tant que Tamour ne refuse... [136]
oo-
COxNTRE LES PÉTRARQUISTES
J'ay oublié l'art de petrarquiser,
Je veux d'amour franchement deviser,
Sans vous flatter et sans me déguiser.
Ceux qui font tant de plaintes N'ont pas le quart d'une vi'aye amitié, Et n'ont pas tant de peine la moitié, Comme leui^ yeux, pour vous faire pitié,
Jettent des larmes feintes.
Ce n'est que feu de leurs fi'oides chaleurs, Ce n'est qu'horreur de leurs feintes douleurs Ce n'est encor' de leurs soupirs et pleurs
Que vent, pluye et orages; Et, bref, ce n'est à ouïr leurs chansons De leurs amours, que flammes et glaçons, Flesches, liens et mille autres façons
De semblables outrages.
De vos beautez, ce n'est que tout fin or, Perles, cristal, marbre et y voire encor,
En 4out l'honneur de l'indique trésor, ^
Fleurs, lis, œillet et roses ; De vos douceurs ce n'est que sucre et miel, De vos rigueurs n'est qu'aloës et fiel.
De vos esprits, c'est tout ce que le ciel
Tient de grâces encloses... [56]
Il n'y a roc qui n'entende leurs voix ; Leurs piteux cris ont fait cent mille fois Pleurer les monts, les plaines et les bois,
Les antres et fontaines; Bref il n'y a ni solitaires lieux.
Ni lieux hantez, voire mesmes les ci eux, Qui çà et là ne montrent à leurs yeux
L'image de leurs peines.
Cestuy-là porte en son cœur fluctucux * De l'Océan les flots tumultueux, Cestuy l'horreur des vents impétueux
Sortans de leur caverne ; L'un d'un Caucase et Montgibel se plaint, L'autre en veillant plus de songes se peint Qu'il n'en fut onq' en cest orme qu'on feint
En la fosse d'Averne... [32
Quelque autre encor' la terre dédaignant Ya du tiers* ciel les secrets enseignant, Et de l'amour, où il va se baignant.
Tire une quinte essence.
Mais quant à moy, qui plus terrestre suis Et n'ayme rien que ce qu'aymer je puis, Le plus subtil qu'en amour je poursuis
S'appelle jouissance... [8]