‹ Œuvres choisies, pub. avec une notice biographiqueChapitre 31 sur 274 · LANGUES · texte numérisé non relu

LANGUES

Toutes personnes de* bon esprit entendront assez que cela, que j'ay dit pour la défense de nostre langue, n'est pour decom'ager aucun de la grecque et latine ; car tant s'en faut que je soy' de ceste opinion, que je confesse et soustiens celuy de ne pouvoir faire œuvre * excellent en son vulgaire qui soit ignorant de ces deux langues, ou qui n'entende la latine pour le moins. Mais je seroy' bien d'avis qu'après les avoir apprises, on ne desprisast la sienne : et que celuy qui, par une inclination naturelle (ce qu'on peut juger par les œuvres '^ latines et toscanes de Pétrarque et Boccace, voire d'aucuns sçavans hommes de nostre temps) se sentiroit plus propre à escrire en sa

1. Ouvrage, masc. au xvi* siô- 2 Fémin. ici au pluriel. Voy. cle*. R. B. la note précédcule, et p. 70.

langue qu'en grec ou en latin, s'estudiast plus tost h se rendre immortel entre les siens, escrivant bien en son vulgaire, que mal escrivant en ces deux autres langues, estre yil aux doctes pareillement et aux indoctes ^ Mais, s'il s'en trouvoit encore quelques uns de ceux qui de simples paroles font tout leur art et science, en sorte que nommer la langue grecque et latine leur semble parler d'une langue divine, et parler de la vulgaire, nommer une langue inhumaine, incapable de toute érudition : s'il s'en trouvoit de tels, dy-je, qui voulussent faire des braves, et despriser toutes choses escrites en françois, je leur demanderoy' volontiers en ces le sorte : que pensent doncques faire ces reblanchisseurs de murailles, qui jour et nuit se rompent la teste à imiter, que dy-je imiter? mais transcrire un Virgile et un Ciceron? bastissant leurs poëmes des hémistiches de l'un, et jurant en leur prose aux mots et sentences de l'autre, songeant (comme a dit quelqu'un) des Pères conscripts, des consuls, des tribuns, des comices, et toute l'antique Rome, non autrement qu'Homère, qui en sa Batrachomyomachie adapte aux rats et grenouilles les magnifiques titres des dieux et déesses. Ceux là certes méritent bien la punition de celuy qui, ravy * au tribunal du grand juge, respondit qu'il est oit ciceronien '. Pensent-ils doncques, je ne dy égaler, mais

^ approcher seulement de ces auteurs, en leurs langues, re-

cueillant de cest orateur et de ce poëte ores un nom, ores un verbe, ores un vers et ores une sentence? comme si en la façon qu'on rebastit un vieil édifice, ils s'attendoient

j rendre par ces pierres ramassées à la ruinée fabrique de

' ces langues sa première grandeur et excellence. Mais vous

ne serez jà si bons massons (vous qui estes si grands zela-

. leurs des langues grecque et latine) que leur puissez ren-

dre celle forme, que leur donnèrent premièrement ces bons et excellons architectes, et si vous espérez (coname

\ i. Appartient à la langue cou- 3. Souvenir d'un passage de

r rante jusqu'en 1718 (N. ; L.). saint Jérôme, tipist. XXlI. Notes

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