‹ Œuvres choisies, pub. avec une notice biographiqueChapitre 35 sur 274 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

DE l'intention DE l'aUTEUR

Pourcc que le poëte et l'orateur sont comme les deux piliers qui soustiemient l'édifice de chacune langue, laissant céluy que j'entens avoir esté bastypar les autres, j'ay bien voulu, pour le devoir en quoy je suis obligé à la patrie, tellement quellement esbaucher celuy qui restoit : espérant que par moy, ou par une plus docte main, il — pourra recevoir sa perfection. Or ne veux-je, en ce faisant, feindre comme une certaine figure de poëte, qu'on ne puisse ny des yeux, ny des oreilles, ny d'aucuns sens appercevoir, mais comprendre seulement de la cogitation et de la pensée : comme ces idées, que Platon jcenstituolt en toutes choses, auxquelles ainsi qu'à une certaine espèce imaginative, se réfère tout ce qu'on peut voir*. Cela certainement est de trop plus grand sçavoir et loisir que le mien : et penseray avoir beaucoup mérité des miens, si je leur monstre seulement avecques le doigt le chemin qu'ils doyvent suyvre pour atteindre à l'excellence des anciens, où quelque autre, peut estre incité par nostre

i. Cf. Cicéron, De orat.^ I. Notes de M, M. -L,

petit labeur, les conduira avecques la main. Mettons doncques, pour le coinmencement, ce que nous avons (ce me semble) assez prouvé au premier livre. C'est que sans l'imitation des Grecs et des Romains, nous ne pouvons donner à nostre langue 4'excellence et lumière des autres plus fameuses. Je sçay que beaucoup me reprendront, qui ay osé le premier des François introduire quasi comme ime nouvelle poésie, ou ne se tiendront pleinement satisfaits, tant pour la briefveté, dont j'ay voulu user, que pour la diversité des esprits, dont les uns trouvent bon ce que les autres trouvent mauvais. Marot me plaist, dit cpielqu'un, pource qu'il est facile, et ne s'elongne point de la conunune manière de parler ; Heroët, dit quelque autre, pource que tous ses vers sont doctes, graves et élaborez ; les autres d'un autre se délectent. Quant à moy, telle superstition ne m'a point retiré de mon entreprise, pource que j'ay tousjours estimé nostre poésie françoise estre capable de quelque plus haut et meilleur stile que celuy dont nous sommes * si longuement contentez. Disons donc briefvement ce que nous semble de nos poètes françois-

Page 1