‹ Œuvres choisies, pub. avec une notice biographiqueChapitre 63 sur 274 · Escadrons *. Notes de H. M.-L · texte numérisé non relu

Escadrons *. Notes de H. M.-L

LA DEFENSE DE Li LANGUE FRANÇOISE. 57

indoctes comme les doctes * . Voilà pourquoy ne se faut esmerveiller, si beaucoup de sçavans ne daignent aujourd'huy escrire en nostre langue, et si les estrangers ne la prisent comme nous faisons les leurs, d'autant qu'ils voyent en icelle tant de nouveaux auteurs ignorans, ce qui leur fait penser qu'elle n'est capable de plus grand ornement et érudition. combien je désire voir sécher ces printemps, cbastier ces petites jeunesses, rabattre ces coups d'essay, tarir ces fontaines, brief, abolir tous ces beaux, tiltres assez suffisans pour desgouster tout lecteur sçavant d'en lire d'avantage. Je ne souhaite moins que ces despourveus, ces humbles esperans, ces bannis de lyesse, ces esclaves, ces traverseurs soient renvoyez à la table ronde*, et ces belles petites devises aux gentils hommes et damoiselles, d'où on les a empruntées. Que dii*ay plus? Je supplie à Phœbus Apollon, que la France, après avoir esté si longuement stérile, grosse de luy, enfante bientost un poëte, dont le lue' bien résonant face taire ces enrouées cornemuses, non autrement que les grenouilles, quand on jette une pierre en leurs marais. Et si, nonobstant cela, ceste fièvre chaude d'escrire les tourmentoit encore, je leur conseilleroy' ou d'aller prendre médecine en Anticyre, ou, pour le mieux, se remettre l'estude, et sans honte, à l'exemple de Caton qui en sa vieillesse apprit les lettres grecques. Je pense bien qu'en parlant ainsi de nos rymeurs, je sembleray à beaucoup trop mordant et satyrique : mais véritable à ceux qui ont sçavoir et jugement, et qui désirent la santé de nostre langue, où ceste ulcère et chair con'ompue de mauvaises poésies est si invétérée, qu'elle ne se peut ester qu'avec le fer et le cautère. Pour conclure ce propos, sçache, lec^ teur, que celuy sera véritablement le poëte que je cerche

1. Horace, Épît,, II, i, 115. Jean le Blond, Sagon, Ch. Fon- Notes de M. M.-L. taine, Fr. Habert, Michel d'Am-

2. Dans ce passage, du Bellay boise et Jean Bouchet. Notes de fait allusion à différents poètes H. M.-L.

et personnages de son temps, 3. Luth*.

en nostre langue, qui me fera indigner S appaiser, esjouir, douloir, aimer, haïr, admirer, estonncr : brief, qui tiendra la bride de mes affections, me tournant çà et là à son plaisir. Voyla la vraye pierre de touche où il faut que tu esprouYCs tous poëmes et en toutes langues. Je m'attends bien qu'il s'en trouvera beaucoup de ceux qui ne trouvent rien bon, sinon ce qu'ils entendent et pensent pouvoir imiter, auxquels nostre poëte ne sera pas agréable : qui diront qu'il n'y a aucun plaisir, et moins de profit à lire tels escrits, que ce ne sont que fictions poétiques, que Marot n'a point ainsi escrit. A tels, pour ce qu'ils n'entendent la poësie que de nom, je ne suis délibéré de respondre, produisant pour défense tant d'excellens ouvrages poétiques grecs, latins et italiens, aussi aliènes* de ce genre d'escrire, qu'ils approuvent tant, comme ils sont eux mesmes elongnés de toute bonne érudition. Seulement veux-je admonester celuy qui aspire à une gloire non vulgaire, s'elongner de ces ineptes admirateurs, fuir ce peuple ignorant, peuple ennemy de tout ~rare et antique sçavoir : se contenter de peu de lecteurs à l'exemple de celuy, qui pour tous auditeurs ne demandoit que Platon : et d'Horace, qui veut ses œuvres estre leus de trois ou quatre seulement^, entre lesquels est Auguste*. Tu as, lecteur, mon jugement de nostre poëte françois, lequel tu suyvras, si tu le trouves bon, ou te tiendi'as au tien, si tu en as quelque autre. Car je n'ignore point combien les jugemens des hommes sont divers, comme en toutes choses, principalement en la poësie, laqueUe est comme une peinture et non moins qu'elle subjecte à l'opinion du vulgaire. Le principal but où je vise, c'est la défense de nostre langue, l'ornement et amplification d'icelle, en quoy si je n'ay grandement sour

1. Sur l'ellipie du pronom per- 5. <Sat, I, x, 73. Notes de M. sonnel après faire, voy. Gode- M.-L.

froy, Lex. de Corneille^ II, p. 4. Non pas Auguste, mais Oc- 186. tavius, comme l'a observé H. Har-

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