ORAISON FUNÈBRE DE MADAME MAZARIN
j'entreprends aujourd'hui une chose sans exemple ; j'entreprends de faire Y Oraison funèbre d'une personne qui se porte
Madame de Maiarin aVait dit un jour qu'elle souhaiterait bien de savoir Ce qu'on dirait d'elle après sa mort ; cela donna occasion à M de Saint- Évremond de composer cette pièce.» (Des Maîze' .ux.)
mieux que son orateur. Cela vous surprendra, messieurs ; mais s'il est permis de prendre soin de son tombeau, d'y mettre des inscriptions, et de donner plus d'étendue à notre vanité, que la nature n'en a voulu donner à notre vie ; si tous les vivants peuvent se destiner le lieu où ils doivent être, lorsqu'ils ne vivront plus ; si Charles-Quint a fait faire ses funérailles, et a bien voulu assister à son service, deux ans durant ; trouverez-vous étrange, messieurs, qu'une beauté plus illustre par ses charmes, que ce grand empereur par ses conquêtes, veuille jouir du bonheur de sa mémoire, et entendre pendant sa vie ce qu'on pourrait dire d elle après sa mort ? Que les autres tâchent d'exciter vos regrets pour quelque morte, je veux attirer vos larmes pour une mortelle ; pour une personne qui mourra un jour, par le malheur nécessaire de la condition humaine, et qui devrait toujours vivre par l'avantage de ses merveilleuses qualités.
Pleurez, messieurs, n'attendant pas à regretter un bien perdu ; donnez vos pleurs à la funeste pensée qu'il le faudra perdre : pleurez, pleurez. Quiconque attend un malheur certain, peut déjà se dire malheureux : Hortense mourra ; cette merveille du monde mourra un jour : l'idée d'un si grand mal mérite vos larmes.
Vous y viendrez à ce triste passage, Hortense, hélas ! vous y viendrez un jour ;
Et perdrez là ce beau visage
Qu'on ne vit jamais sans amour.
Détournons notre imagination de sa mort sur sa naissance, pour dérober un moment à notre douleur. Hortense Mancini est née à Rome, d'une famille illustre ; ses parents ont toujours été considérables. Mais, quand ils auraient tous gouverné des empires, comme son oncle 1 ; ni eux, ni ce maître de la France ne lui auraient pas apporté tant d'éclat qu'elle leur en donne. Le ciel a formé ce grand ouvrage, sur un modèle inconnu au siècle où nous sommes : à la honte de notre temps, il a voulu donner à Hortense une beauté de l'ancienne Grèce, et une vertu de la vieille
1 Le cardinal Mazarin
Rome. Laissons écouler son enfance dans ses Mémoires 1 . Son enfance a eu cent naïvetés aimables, mais rien d'assez important pour notre sujet. Je vous demande, messieurs, je vous demande de l'admiration et des larmes : pour les obtenir, j'ai des vertus et des malheurs à vous présenter.
Le cardinal Mazarin ne fut pas longtemps sans connaître les avantages de sa belle nièce ; et pour faire justice aux grâces de la nature, il destina Hortense à porter son nom et à posséder ses richesses après sa mort. Elle avait des charmes qui pouvaient engager des rois à la rechercher par amour, et des biens capables de les y obliger par intérêt. Une conjoncture favorable venant s'unir à ces grands motils, le roi de la Grande-Bretagne la fit demander en mariage2, et le cardinal, plus propre à gouverner des souverains qu'à faire des souveraines, perdit une occasion qu'il rechercha depuis inutilement. La reine, mère du roi d'Angleterre, se chargea elle-même de la négociation : mais un roi rétabli se souvint du peu de considération qu'on avait eu pour un roi chassé, et on rejeta, à Londres, les propositions qui n'avaient pas été acceptées à Saint-Jean-de-Luz.
Que ne veniez-vous, madame? tout eût cédé à vos charmes; et vous rendriez aujourd'hui une grande nation aussi heureuse que vous le seriez. Le ciel est venu à bout en quelque sorte de son dessein ; il vous avait destinée à faire les délices de 1 Angleterre, et vous les faites.
Cette grande affaire ayant manqué, on examina le mérite de nos courtisans, pour vous donner un mari digne de vous. M. le cardinal fut tenté de choisir le plus honnête homme; mais il sut vaincre la tentation, et un faux intérêt prévalant sur son esprit, il vous livra à celui qui paraissait le plus riche. Rejetons la pre- ] mière faute de ce mariage sur Son Eminence. M. Mazarin n'est pas à blâmer d'avoir fait tous ses efforts pour obtenir la plus belle femme et la plus grande héritière de l'Europe.
Madame Mazarin a cru que l'obéissance était son premier devoir, et elle s'est rendue aux volontés de son oncle, autant par
1 Voyez les Mémoires de la duchesse Mazarin, écrits par l'abbé de Saint- Réal.
2 Charles II était alors exilé en France.
reconnaissance que par soumission. M. le cardinal, qui devait connaître la contrariété naturelle que le ciel avait inspirée dans leurs cœurs, l'opposition invincible des qualités de l'un et de l'autre; M. le cardinal n'a rien connu, rien prévu, ou a préféré un peu de bien, un petit intérêt, quelque avantage apparent, au repos d'une nièce qu'il aimait si fort. Il est le premier coupable de ces nœuds mal assortis, de ces chaînes infortunées, de ces liens formés si mal à propos et si justement rompus. Ici toute la réputation qu'a eue le cardinal s'est évanouie. 11 a gouverné le cardinal de Richelieu, qui gouvernait le royaume ; mais il a marié sa nièce à M. Mazarin : toute sa réputation est perdue. Il a gouverné Louis XIII, après la mort de son grand ministre, et la reine régente, après la mort du roi son époux ; mais il a marié sa nièce à M. Mazarin : toute sa réputation est perdue. S'il y avait quelque grâce à faire à Son Éminence, il faudrait rejeter sa faute sur la faiblesse d'un mourant : c'est trop demander à l'homme, que de lui demander d'être sage, quand il se meurt.
Il me souvient que le lendemain de ces tristes noces, les médecins assurèrent le mirée! lal de Clerembaut que M. le cardinal se portait mieux. « C'est un homme perdu, dit le maréchal ; il « a marié sa nièce à M. Mazarin : le transport s'est fait au cerveau, « la tête est attaquée, c'est un homme mort. » Excusons donc ce grand cardinal sur sa maladie, excusons-le sur la misère de notre condition : il n'y a personne à qui une pareille excuse ne puisse être un jour nécessaire. Pleurons par compassion et par intérêt : quel sujet, messieurs, manque à nos larmes :
Pleurons, pleurons; et c'est peu que des pleurs,
Pour de si funestes malheurs :
N'attendons pas la perte de ces charmes : Infortunés liens* vous valez bien nos larmes!
Je sens que ma compassion va s'étendre jusque sur M. Mazarin : celui qui fait le malheur des autres, fait pitié lui-même. Voyez l'état auquel il se trouve, messieurs, et vous serez aussi disposés que moi à le plaindre. M. Mazarin gémit sous le poids des biens et des honneurs, dont on l'a chargé; la fortune, qui l'élève en apparence, l'accable en effet. La grandeur lui est un supplice,
l'abondance une misère. Il a raison de haïr un mariage qui Ta engagé dans les affaires du monde; et, avec raison, il s'est repenti d'avoir obtenu ce qu'il avait tant désiré. Sans ce mariage, si funeste aux intéressés, il mènerait une vie heureuse à la Trappe, ou en quelque autre société sainte et retirée. Les intérêts du monde l'ont fait tomber dans les mains des dévots du siècle, de ces fourbes spirituels qui font une cour artificieuse, qui tendent des pièges secrets à la bonté des âmes simples et innocentes; de ces âmes qui, par l'esprit d'une sainte usure, se ruinent à prêter à des gens qui promettent cent et cent d'intérêt en l'autre monde.
Mais le plus grand mal n'est pas à donner, encore qu'on donne mal à propos ; c'est à laisser perdre, et à laisser prendre. Un conseil dévotement imbécile fait couvrir des nudités ; un pareil scrupule fait défigurer des statues; un jour, on enlève les tableaux ; un autre, les tapisseries sont emportées : les gouvernements sont vendus, l'argent s'écoule ; tout se dissipe, et on ne jouit de rien. Voilà, messieurs, le misérable état où se trouve M. Mazarin : ne mérite-t-il pas d'avoir part aux larmes que nous répandons?
Mais madame Mazarin est mille ibis plus à plaindre : c'est à ses douleurs que nous devons la meilleure partie de notre pitié. Cet époux, qui se sent peu digne de son épouse, ne la laisse voir à personne : il la tire de Paris, où elle est élevée, pour la mener de province en province, de ville en ville, de campagne en campagne, toujours sûre du voyage, toujours incertaine du séjour. L'assiduité n'apporte aucun dégoût, la contrainte ne fait sentir aucun chagrin qu'il ne donne. Il n'oublie rien pour se rendre haïssable, et il aurait pu s'épargner des soins que la nature avait déjà pris. Comme ceux qui offensent ne pardonnent point, M. Mazarin fait plus de mal, plus on en souffre ; et il arrive par degrés à être le tyran d'une personne, dont tous les honnêtes gens voudraient être les esclaves.
Il semblait que madame Mazarin n'avait pas d'autres maux à craindie, après ce qu'elle avait souffert. On se trompait, messieurs; le plus grand était encore à venir. Madame Mazarin, plus jalouse de sa raison que de sa beauté et de sa fortune, se trouve
DE SAINT-ÉYREMOND.
assujettie à un homme qui prend toutes les lumières du bon sens pour des crimes, et toutes les visions de la fantaisie pour des grâces du ciel extraordinaires. Ce ne sont que révélations, que prophéties : il avertit de la part des anges; il commande, il menace de la part de Dieu. Il ne faut plus chercher les volontés du ciel dans l'Écriture, ni dans la Tradition ; elles se forment dans l'imagination et s'expliquent par la bouche de M. Mazarin.
Vous avez souffert d'être ruinée par un dissipateur, d'être traitée en esclave par un tyran ; vous voici, Hortense, à la merci d'un prophète, qui va chercher dans l'imposture des faux dévots et dans les visions des fanatiques de nouvelles inventions pour vous tourmenter : les artifices des fourbes, la simplicité des idiots, tout s unit, tout se joint pour votre persécution.
Cherchez, messieurs, la femme la plus docile, la plus soumise, et la mettez à de semblables épreuves, elle ne souffrira pas huit jours avec son mari ce que madame Mazarin a souffert cinq ans avec le sien. Qu'on s'étonne qu'elle n'ait pas voulu se séparer plus tôt d'un tel époux, qu'on admire sa patience; s'il y a un reproche à lui faire, ce n'est pas de l'avoir quitté, c'est d'avoir demeuré si longtemps avec lui. Que faisaitvotre gloire, madame, dans le temps d'un esclavage si honteux? Vous vous rendiez indigne des bienfaits de M. le cardinal, vous trahissiez ses intentions, par une lâche obéissance, qui laissait ruiner la fortune qu'on vous avait donnée à soutenir. Vous vous rendiez indigne des grâces du ciel, qui vous a fait naître avec de si grands avantages, hasardant vos lumières dans le long et contagieux commerce que vous aviez avec M. Mazarin. Remerciez Dieu de la bonne et sage résolution qu'il vous a fait prendre : votre liberté est son ouvrage; s'il ne vous avait inspiré ses intentions, une timidité naturelle, une conduite scrupuleuse, une mauvaise honte vous eût retenue auprès de votre mari, et vous vous trouveriez encore assujettie à ses folles inspirations.
Rendez grâces à Dieu, madame : il vous a sauvée. Ge salut vous coûte toutes vos richesses, il est vrai ; mais vous avez conservé votre raison : la condition est assez heureuse. Vous êtes privée de tout ce que vous teniez de la fortune ; mais on n'a pu vous ôter les avantages que la nature vous a donnés : la grandeur
de votre âme, les lumières de votre esprit, les charmes de votre, visage vous demeurent; la condition est assez heureuse. Quand M. Mazarin laisse oublier le nom de M. le cardinal en France, vous en augmentez la gloire chez les étrangers : la condition est assez heureuse. 11 n'y a point de peuples qui n'aient une soumission volontaire au pouvoir de votre beauté, point de reines qui ne doivent porter plus d'envie à votre personne que vous n'en devez porter à leur grandeur : la condition est assez heureuse.
Vous êtes admirée en cent et cent climats, Toutes les nations sont vos propres États : Et de petits esprits vous nomment Vagabonde *, Quand vous allez régner en tous les lieux du monde.
Quel pays y a-t-il que madame Mazarin n'ait pas vu? Quel pays a-t-elle vu qui ne l'ait pas admirée? Rome a eu pour elle autant d'admiration que Paris. Cette Rome, de tous temps si glorieuse, est plus vaine de l'avoir donnée au monde, que d'avoir produit tous ses héros; elle croit qu'une beauté si extraordinaire est préférable à toute valeur, et qu'il y a plus de conquêtes à faire par ses yeux, que par les armes de ses grands hommes. L'Italie vous sera éternellement obligée, madame, de l'avoir défaite de ces règles importunes, qui n'apportent l'ordre qu'avec contrainte; de lui avoir ô'é une science de formalités, de cérémonies, de civilités concertées, d'égards médités, qui rendent les hommes insociables, dans la société même. C'est madame Mazarin qui a banni toute grimace, toute affectation; qui a ruiné cet art du dehors qui règle les apparences; cette étude de l'extérieur qui compose les visages. C'est elle qui a rendu ridicule une gravité qui tenait lieu de prudence; une politique sans affaires et sans intérêts, occupée seulement à cacher l'inutilité où l'on se trouve C'est elle qui a introduit une liberté douce et honnête qui a rendu la conversation plus agréable, les plaisirs plus purs et plus dél'cafs.
Une fatalité l'avait fait venir à Rome; une fatalité l'en fait sortir. Madame la connétable voulut quitter monsieur son mari, et
1 Allusion au célèbre sonnet sur la Phèdre de Racine et à la réponse surtout qu'y lit Boileau.
DE S AINT-ÉVREMOND .
en fit confidence à sa chère sœur. La sœur, toute jeune qu'elle était, lui représenta ce qu'aurait pu représenter une mère, pour l'en détourner ; mais la voyant résolue à l'exécution de son dessein, elle suivit par amitié, celle qui n'avait pu être détournée par prudence; et partagea avec elle les dangers de la fuite, les inquiétudes, les embarras qui suivent de pareilles résolutions. La fortune, qui peut beaucoup dans nos entreprises et plus dans nos aventures, a fait errer madame la connétable de nation en nation, et l'a jetée enfin dans un couvent à Madrid. La raison conseilla le repos à madame Mazarin, et un esprit de retraite l'obligea d'établir son séjour à Chambéry.
Là, elle a trouvé en elle-même, par ses réflexions; dans le commerce des savants, par les conférences ; dans les livres, par l'étude; dans la nature, par des observations, ce que la cour ne donne point aux courtisans, ou pour être trop occupés dans les affaires, ou pour être trop dissipés dans les plaisirs. Madame Mazarin a vécu trois ans entiers à Chambéry, toujours tranquille et jamais obscure : quelque désir qu'elle ait eu de se cacher, son mérite lui établit malgré elle un petit empire; et en effet elle commandait à la ville et à toute la nation. Chacun reconnaissait avec plaisir les droits que la nature lui avait donnés; et celui qui avait les siens, par sa naissance, les eût volontiers oubliés, pour entrer dans la même sujétion où entraient ses peuples. Les plus honnêtes gens quittaient la cour, et négligeaient le service de leur prince, pour s'appliquer plus particulièrement à celui de madame Mazarin; et des personnes considérables des pays éloignés se faisaient un prétexte du voyage d'Italie, pour la venir voir. C'est une chose bien extraordinaire d'avoir vu établir une cour à Chambéry ; c'est comme un prodige, qu'une beauté qui avait voulu se cacher en des lieux presque inaccessibles, ait fait plus de bruit dans l'Europe que toutes les autres ensemble.
Les plus belles personnes de chaque nation avaient le déplaisir d'entendre toujours parler d'une absente; les objets les plus aimables avaient un ennemi secret, qui ruinait toutes les impressions qu'ils pouvaient faire : c'était l'idée de madame Mazarin, qu'on conservait précieusement, après l'avoir vue, et qu'on se formait avec plaisir, où Ton ne la voyait pas.
Telle était la conduite de madame Mazarin ; telle était sa condition, quand la duchesse d'York, sa parente, passa par Chambéry, pour venir trouver le duc son époux. Le mérite de la duchesse, , sa beauté, son esprit sa vertu donnaient envie à madame Mazarin de l'accompagner; mais ses affaires ne le permettaient pas, et il fallut remettre son voyage à un autre temps. La curiosité de voir une grande cour qu'elle n'avait pas vue, la fortifiait dans cette pensée ; la mort du duc de Savoie 1 la détermina.
Ce prince avait eu pour elle un sentiment commun à tous ceux qui la voyaient. Il l'avait admirée à Turin, et cette admiration avait passé, dans l'esprit de madame de Savoie, pour un véritable amour. Une impression jalouse et chagrine produisit un procédé peu obligeant pour celle qui l'avait causée; et il n'en fallut pas davantage pour obliger madame Mazarin à sortir d'un pays où la nouvelle régente était absolue. S'éloigner d'elle, et s'approcher de madame la duchesse d'York, ne fut qu'une même résolution. Hortense la déclara à ses amis, qui n'oublièrent rien pour l'en détourner; mais ce fut inutilement. On n'a jamais vu tant de larmes. Elle ne fut pas insensible à la douleur que l'on avait de son départ ; des personnes touchées si vivement la surent toucher. Cependant la résolution était prise, et malgré tous ces regrets on voulut partir.
Quel autre courage que celui de madame Mazarin eût fait entreprendre un voyage si long, si difficile et si dangereux? 11 lui fallut traverser des nations sauvages, et des nations armées; adoucir les unes, et se faire respecter des autres. Elle n'entendait le langage d'aucun de ces peuples, mais elle était entendue. Ses yeux ont un langage universel qui se fait entendre des hommes. Que de montagnes, que de forêts, que de rivières il fallut passer! Qu'elle essuya de vents, de neiges, de pluies! et que les difficultés des chemins, que la rigueur du temps, que des incommodités extraordinaires firent peu de tort à sa beauté ! Jamais Hélène ne parut si belle qu'était Hortense : mais Hortense, cette belle innocente persécutée, fuyait un injuste époux, et ne suivait pas un amant. Avec le visage d'Hélène, madame Mazarin avait l'air, Fé-
1 Charles-Emmanuel II, duc de Savoie, mourut le 12 juin 1675
quipage d'une reine des Amazones : elle paraissait également propre à charmer et à combattre.
On eût dit qu'elle allait donner de l'amour à tous les princes qui étaient sur son passage, et commander toutes les troupes qu'ils commandaient. Le premier eût dépendu d'elle ; mais ce n'était pas son dessein. Elle fit quelque essai du second; car les troupes recevaient ses ordres plus volontiers que ceux de leurs généraux. Après avoir fait plus de trois cents lieues, elle arriva en Hollande, et ne demeura à Amsterdam que le temps qu'il faut pour voir les raretés d'une ville si singulière et si renommée. Sa curiosité satisfaite, elle en partit pour la Brille, et s'embarqua à la Brille pour l'Angleterre.
Il manquait à ce voyage une tempête ; il en vint une qui dura cinq jours : tempête aussi furieuse que longue, tempête qui fit perdre conseil et résolution aux matelots, et aux passagers toute espérance. Madame Mazarin fut seule exempte de lamentation : moins importune à demander au ciel qu'il la conservât, que soumise et résignée à ses volontés. Il était arrêté qu'elle verrait l'Angleterre : elle y aborda, et se rendit à Londres en peu de temps1.
Tous les peuples avaient une grande curiosité de la voir ; les dames une plus grande alarme de son arrivée. Les Anglaises, qui étaient en possession de l'empire de la beauté, le voyaient passer à regret à une étrangère ; et il est assez naturel de ne perdre pas sans chagrin, la plus douce des vanités. Un intérêt si considérable sut les unir. Les ennemies furent donc réconciliées, les indifférentes se recherchèrent, et les amies voulurent se lier plus étroitement encore. Les confédérées prévoyaient bien leur malheur; mais le voulant retarder, elles se préparèrent à défendre un intérêt qui leur était plus cher que la vie.
Madame Mazarin n'avait pour elle que ses charmes et ses vertus : c'était assez pour ne rien appréhender. Après avoir gardé la chambre quelques jours, moins pour se remettre des fatigues du voyage, que pour se faire faire des habits, elle parut à White- Ilall.
1 Madame Mazarin vint en Angleterre au mois de décembre 1675.
Astres de cette cour, nen soyez point jaloux; Vous parûtes alors aussi peu devant elle, Que mille autres beautés avaient fait devant vous1.
Depuis ce jour-là, on ne lui disputa rien en public ; mais on lai fit une guerre secrète, dans les maisons, et tout se réduisit à des injures cachées, qui ne venaient pas à sa connaissance, ou à de vains murmures, qu'elle méprisa. On vit alors une chose extraordinaire: celles qui s'étaient le plus déchaînées contre elle, ' furent les premières à l'imiter. On voulut s'habiller, on voulut se coiffer comme elle : mais ce n'était ni son habillement, ni sa coiffure ; car sa personne fait la grâce de son ajustement, et celles qui tâchent de prendre son air, ne sauraient rien prendre de sa personne. On peut dire d'elle ce qu'on a dit de feu Madame, avec bien moins de raison : tout le monde V imite et personne ne lui ressemble.
Pour ce qui regarde les hommes, elle se fait des sujets de tous les honnêtes gens qui la voient. Il n'y a que le méchant goût et le mauvais esprit, qui puissent défendre contre elle un reste de liberté. Heureuse des conquêtes qu'elle fait ! plus heureuse de celles qu'elle ne fait pas ! madame Mazarin n'est pas plutôt arrivée en quelque lieu, qu'elle y établit une maison qui fait abandonner toutes les autres. On y trouve la plus grande liberté du monde ; on y vit avec une égale discrétion. Chacun y est plus commodément que chez soi, et plus respectueusement qu'à la cour. Il est vrai qu'on y dispute souvent ; mais c'est avec plus de lumière que de chaleur. C'est moins pour contredire les personnes, que pour éclaircir les matières; plus pour animer lés conversations, que pour aigrir les esprits. Le jeu qu'on y joue est peu considérable, et le seul divertissement y fait jouer. Vous n'y voyez, sur les visages, ni la crainte de perdre, ni la douleur d'avoir perdu. Le désintéressement va si loin en quelques-uns, qu'on leur reproche de se réjouir de leur perte, et de s'affliger de leur gain. ,f
Le jeu est suivi des meilleurs repas qu'on puisse faire. On y voit tout ce qui vient de France, pour les délicats ; tout ce qui
* Imitation du fumeux sonnet de Mallcville, intitule la Belle matiiieuse.
vient des Indes, pour les curieux ; et les mets communs deviennent rares, par le goût exquis qu'on leur donne. Ce n'est pas une abondance qui fait craindre la dissipation : ce n'est point une dépense tirée, qui fait connaître l'avarice ou l'incommodité de ceux qui la font. On n'y aime pas une économie sèche et triste, qui se contente de satisfaire aux besoins, et ne donne rien au plaisir: on aime un bon ordre, qui fait trouver tout ce que l'on souhaite, et qui en fait ménager l'usage, afin qu'il ne puisse jamais manquer. 11 n'y a rien de si bien réglé que cette maison ; mais madame Mazarin répand sur tout, je ne sais quel air aisé, je ne sais quoi de libre et de naturel, qui cache la règle : on dirait que les choses vont d'elles-mêmes, tant l'ordre est secret et difficilement aperçu.
Que madame Mazarin change de logis, la différence du lieu est insensible: partout où elle est, on ne voit qu'elle; et pourvu qu'on la trouve, on trouve tout. On ne vient jamais assez tôt ; on ne se retire jamais assez tard : on se couche avec le regret de l'avoir quittée, et on se lève avec le désir de la revoir.
Mais quelle est l'incertitude de la condition humaine ! Dans le temps qu'elle jouissait innocemment de tous les plaisirs que l'inclination recherche, et que la raison ne défend pas ; qu'elle goûtait la douceur de se voir aimée et estimée de tout le monde ; que celles qui s'étaient opposées à son établissement, se trouvaient charmées de son commerce ; qu'elle avait comme éteint l'amourpropre dans l'âme de ses amies, chacune ayant pour elle les sentiments qu'il est naturel d'avoir pour soi : dans le femps que les plus vaines et les plus amoureuses d'elles-mêmes ne disputaient rien à sa beauté ; que i' envie se cachait au fond des cœurs ; que tout chagrin contre elle était secret ou trouvé ridicule, dès qu'il commençait à paraître : dans ce temps heureux, une maladie extraordinaire la surprend, et nous avons été sur le point de la perdre, malgré tous ses charmes, malgré toute notre admiration et notre amour. Vous périssiez, Hortense, et nous périssions : vous, de la violence de vos douleurs ; nous, de celle de notre affliction. Mais c'était bien plus que s'affliger: c'était sentir tout ce que vous sentiez : c'était être malade comme vous. Des inégalités bizarres vous approchaient tantôt de la mort, tantôt vous rappelaient
à la vie : nous étions sujets à tous les accidents de votre mal ; et pour apprendre de vos nouvelles, il n'était pas besoin de demander comment vous étiez, il ne fallait que voir en quel état nous étions.
Loué soit Dieu, ce dispensateur universel des biens et. des maux! loué soit Dieu, qui vous a rendue à nos vœux, et nous a redonnés à nous-mêmes ! Vous voilà vivante, et nous vivons ; mais nous ne sommes pas remis encore de la frayeur du danger que nous avons couru : il nous en reste une triste idée, qui nous fait concevoir plus vivement ce qui arrivera un jour. Un jour la nature défera ce bel ouvrage, qu'elle a pris tant de peine à former. Rien ne l'exemptera de la loi funeste où nous sommes tous assujettis. Celle qui se distingue si fort des autres, pendant sa vie, sera confondue avec les plus misérables, à sa mort. Et tu te plains, génie ordinaire, mérite commun, beauté médiocre ; et tu te plains de ce qu'il te faut mourir ? Ne murmure point, injuste, Hortense mourra comme toi. Un temps viendra (ne pût-il jamais venir ce temps malheureux !) ; un temps viendra, que l'on pourra dire de cette merveille :
Elle est poudre toutefois, Tant la Parque a fait ses lois Egales et nécessaires; Rien ne l'en a su parer.
Apprenez, âmes vulgaires, A mourir sans murmurer 1
A M. LE MARÉCHAL DE CREQUI, QUI m' AVAIT DEMANDÉ EN QUELLE SITUATION ÉTAIT MON ESPRIT, ET CE QUE JE PENSAIS SUR TOUTES CHOSES DANS MA VIEILLESSE,
Quand nous sommes jeunes, l'opinion du monde nous gouverne, et nous nous étudions plus à être bien avec les autres qu'avec
1 imitation du sonnet de Malherbe sur la mort de M. le duc d'Orléans.
DE SAIINT-ÉVREMOND.
nous-mêmes. Arrivés à la vieillesse, nous trouvons moins précieux ce qui nous est étranger : rien ne nous occupe tant que nousmêmes, qui sommes sur le point de nous manquer. Il en est de la vie comme de nos autres biens ; tout se dissipe quand on pense en avoir un grand fond : l'économie ne devient exacte que pour ménager le peu qui nous reste. C'est par là qu'on voit faire aux jeunes gens comme une profusion de leur être, quand ils croient avoir longtemps à le posséder. Nous nous devenons plus chers, à mesure que nous sommes plus près de nous perdre. Autrefois, mon imagination errante et vagabonde se portait à toutes les choses étrangères : aujourd'hui, mon esprit se ramène au corps, et s'y unit davantage. A la vérité, ce n'est point par le plaisir d'une douce liaison ; c'est par la nécessité du secours et de l'appui mutuel qu'ils cherchent à se donner l'un à l'autre.
En cet état languissant, je ne laisse pas de me conserver encore quelques plaisirs; mais j'ai perdu tous les sentiments du vice, sans savoir si je dois ce changement à la faiblesse d'un corps abattu ou à la modération d'un esprit devenu plus sage qu'il n'était auparavant. Je crains de le devoir aux infirmités de la vieillesse, plus qu'aux avantages de ma vertu; et d'avoir plus à me plaindre de la docilité de mes mouvements, qu'à m'en réjouir. En effet, j'attribuerais mal à propos à ma raison la force de les soumettre, s ils n'ont pas celle de se soulever. Quelque sagesse dont on se vante, en l'âge où je suis, il est malaisé de connaître si les passions qu'on ne ressent plus sont éteintes ou assujetties.
Quoi qu'il en soit, dès lors que nos sens ne sont plus touchés des objets, et que l'âme n'est plus émue par l'impression qu'ils font sur elle, ce n'est proprement chez nous qu'indolence : mais l'indolence n'est pas sans douceur, et songer qu'on ne souffre point de mal, est assez à un homme raisonnable, pour se faire de la joie. Il n'est pas toujours besoin de la jouissance des plaisirs. Si on fait un bon usage de la privation des douleurs, on rend sa condition assez heureuse.
Quand il m'est arrivé des malheurs, je m'y suis trouvé naturellement assez peu sensible, sans mêler à cette heureuse disposition le dessein d'être constant ; car la constance n'est qu'une plus longue attention à nos maux. Elle paraît la plus belle vertu du monde,
à ceux qui n'ont rien à souffrir ; et elle est véritablement comme une nouvelle gêne, à ceux qui souffrent. Les esprits s'aigrissent à résister ; et au lieu de se défaire de leur première douleur, ils en forment eux-mêmes une seconde. Sans la résistance, ils n'auraient que le mal qu'on leur fait : par elle, ils ont encore celui qu'ils se font. C'est ce qui m'oblige à remettre tout à la nature, dans les maux présents : je garde ma sagesse, pour le temps où je n'ai rien à endurer. Alors, par des réflexions sur mon indolence, je me fais un plaisir du tourment que je n'ai pas, et trouve le secret de rendre heureux l'état le plus ordinaire de la vie.
L'expérience se forme avec l'âge, et la sagesse est communément le fruit de l'expérience ; mais, qu'on attribue cette vertu aux vieilles gens, ce n'est pas à dire qu'ils la possèdent toujours. Ce qui est certain, c'est qu'ils ont toujours la liberté d'être sages et de pouvoir s'exempter avec bienséance de toutes les gênes que l'opinion a su introduire dans le monde. C'est à eux seulement qu'il est permis de prendre les choses pour ce qu'elles sont. La raison a presque tout fait, dans les premières institutions : la fantaisie a presque tout gagné sur elle, dans la suite. Or, la vieillesse seule a le droit de rappeler ce que lune a perdu, et de se dégager de ce qu'a gagné l'autre.
Pour moi, je tiens scrupuleusement aux véritables devoirs. Je rebute ou admets les imaginaires, selon qu'ils me choquent, ou qu'ils me plaisent ; car, en ce que je ne dois pas, je me fais une sagesse, également, de rejeter ce qui me déplaît et de recevoir ce qui me contente. Chaque jour je me défais de quelque chaîne, avec autant d'intérêt pour ceux dont je me détache, que pour moi qui reprends ma liberté. Ils ne gagnent pas moins, dans la perte d'un homme inutile, que je perdrais à me dévouer plus longtemps à eux inutilement.
De tous les liens, celui de l'amitié est le seul qui me soit doux ; et, n'était la honte qu'on ne répondit pas à la mienne, j'aimerais par le plaisir d'aimer, quand on ne m'aimerait pas. Dans un faux sujet d'aimer, les sentiments d'amitié peuvent s'entretenir, par la seule douceur de leur agrément. Dans un vrai sujet de haïr, on doit se défaire de ceux de la haine, par le seul intérêt de son repos. Une âme serait heureuse qui pourrait se refuser tout en-
DE SAINT-ÊVREMOND.
tière à certaines passions, et ne ferait seulement que se permettre à quelques au(res. Elle serait sans crainte, sans tristesse, sans haine, sans jalousie; elle désirerait sans ardeur, espérerait sans inquiétude, et jouirait sans transport.
L'état de la vertu n'est pas un état sans peine. On y souffre une contestation éternelle de l'inclination et du devoir. Tantôt on reçoit ce qui choque, tantôt on s'oppose à ce qui plaît : sentant, presque toujours, de la gêne à faire ce que l'on fait, et de la contrainte à s'abstenir de ce que l'on ne fait pas. Celui de la sagesse est doux et tranquille. La sagesse règne en paix sur nos mouvements, et n'a qu'à bien gouverner des sujets, au lieu que la vertu avait à combattre des ennemis.
Je puis dire de moi une chose assez extraordinaire, et assez vraie; c'est que je n'ai presque jamais senti, en moi-même, ce combat intérieur de la passion et de la raison. La passion ne s'opposait point à ce que j'avais résolu de faire par devoir; et la raison consentait volontiers à ce que j'avais envie de faire par un sentiment de plaisir. Je ne prétends pas que cet accommodement si aisé me doive attirer de la louange : je confesse, au contraire, que j'en ai été plus vicieux ; ce qni ne venait point d'une perversion d'intention qui allât au mal, mais de ce que le vice se faisait agréer, comme une douceur, au lieu de se laisser connaître comme un crime.
Il est certain qu'on connaît beaucoup mieux h nature des choses, par la réflexion, quand elles sont passées, que par leur impression, quand on les sent. D'ailleurs, le grand commerce du monde empêche toute attention, lorsqu'on est jeune. Ce que nous voyons en autrui ne nous laisse pas bien examiner ce que nous sentons en nous-mêmes. La foule plaît dans un certain âge où l'on aime, pour ainsi parler, à se répandre : la multitude importune, dans un autre, où l'on revient naturellement à soi, ou pour le plus, à un petit nombre d'amis qui s'unissent à nous davantage.
C'est cette humeur-là qui nous retire insensiblement des cours. Nous commençons, par elle, à chercher un milieu entre l'assiduité et l'éloignement. 11 nous vient ensuite quelque honte de montrer un vieux visage, parmi des jeunes gens, qui, loin de prendre poui sagesse notre sérieux, se moquent de nous, de vouloir paraître
encore en des lieux publies, où il n'y a que de la galanterie et de la gaieté. Ne nous flattons pas de notre bon sens : une folie enjouée le saura confondre; et le faux d'une imagination qui brille, dans la jeunesse, fera trouver ridicules nos plus délicates conversations. Si nous avons de l'esprit, allons en faire un meilleur usage, dans les entretiens particuliers ; car on se soutient mal, dans la foule, par les qualités de l'esprit, contre les avantages du corps.
Cette justice que nous sommes obligés de nous faire, ne nous doit pas rendre injustes à l'égard des jeunes gens. Il ne faut ni louer avec importunité le temps dont nous étions, ni accuser sans cesse avec chagrin celui qui leur est favorable. Ne crions point contre les plaisirs que nous n'avons plus : ne condamnons point des choses agréables qui n'ont que le crime de nous manquer.
Notre jugement doit toujours être le même. Il nous est permis de vivre, et non pas de juger, selon notre humeur. Il se forme dans la mienne je ne sais quoi de particulier, qui me fait moins considérer les magnificences par l'éclat qu'elles ont, que par l'embarras qu'elles donnent. Les spectacles, les fêtes, les assemblées ne m'attirent plus aux plaisirs qui se trouvent en les voyant: elles me rebutent des incommodités qu'il faut essuyer pour les voir. Je n'aime pas tant les concerts, par la beauté de leur harmonie, que je les crains, par la peine qu'il y a de les ajuster. L'abondance me dégoûte dans les repas ; et ce qui est fort recherché me paraît une curiosité affectée. Mon imagination n'aide pas mon goût à trouver plus délicat ce qui est plus rare : mais je veux du choix, dans les choses qui se rencontrent aisément, pour conserver une délicatesse séparée de tout agrément de fantaisie.