SCÈNE IV. — ALEXIS, MONTAUCIEL
MONTAUCiEL. — Soit, me voilà prêt. Ah, ah, vous allez écrire! vous êtes bien heureux, vous savez écrire, vous. Ah, déluge! ah, mort! ah, sang! ah, que je suis un grand malheureux!
ALEXIS. — Qu'avez-vous ?
MONTAUCIEL. — Ce que j'ai? le diable, le diable, puisqu'il faut vous le dire. Que diriez- vous d'un misérable, d'un coquin, comme moi; brave homme d'ailleurs? Comment, morbleu! il y a cinq ans que j'aurois eu la brigade si j'avois su lire. A la compagnie on est dérangé : on boit avec l'un, on boit avec l'autre. Je me fais mettre en prison afiu d'avoir un quart d'heure à moi pour apprendre; et d'aujourd'hui, d'aujourd'hui, morbleu! Montauciel n'a pas étudié. Ah, malheureux! ah, coquin ! ah , scélérat 1
ALEXIS. — Hé bien! étudiez.
MONïAUCiEL. — Vous avoz raison. Voilà de l'écriture qu'un de mes camarades m'a faite; car je suis déjà avancé : j'appelle mes lettres.
ARIETTE
V,o,u, s, e, t,et te Trompette, trompette!
B, 1, a, n, c b,e, c, Blessé, trompette blessé
Maudit l'infernal Faiseur de grimoire, Dont l'esprit fatal Mit dans sa mémoire Tout ce bacchanal.
Sans cette écriture, Et sans la lecture, Ne peut-on, morbleu!
Manger, rire et boire, Marcher à la gloire, Et courir au feu?
ALEXIS. — Camarade, ne pouvez-vous étudier plus bas?
MONTAUCIEL. — Non , Car je ne m'entendrois pas ; mais je m'en vais plus loin. (Il se retire au fond du théâtre.)
ALEXIS. — En vous remerciant.
MONTAUCIEL. — Pourriez-vous , sans vous déranger s'entend , après que vous aurez fait votre affaire , pourriez-vous me ranger là une autre file d'écriture? Il n'y en a là qu'une ; et je crois que je la sais bientôt : sans vous déranger cependant.
ALEXIS. — Avec plaisir : quand vous reviendrez.
MONTAUCIEL. — Ah ! VOUS avcz le temps.
ALEXIS écrit, et s'interrompt quelquefois.
AniETTE.
Il m'eût été si doux de t'embrasser Avant l'instant que je vois s'avancer I
Ta présence eût mis quelques charmes Dans l'horreur qui vient m'oppresser; Mais je ne verrai pas tes larmes :
Il m'est plus doux de m'en passer.
Parmi mes spectateurs, dans cette foule errante
Qui vient s'amuser du malheur, Mes yeux te chercheront, je verrai ta douleur, Ton nom sera dans ma bouche mourante : Que le mien quelquefois revive dans ton cœur. Aime ton p6re, et que jamais reproche A mon sujet ne sorte de ton sein.
Mais.... mais.... tu ne viens pas; et mon heure s'approche : Si ton père en est cause, étoit-ce son dessein? Tu ne viens pas; et mon heure s'approche : 11 m'eût été si doux de t'embrasser Avant l'instant que je vois s'avancer!
MONTAUciEL. — Camarade, vous qui savez lire, pourriez- vous aie dire comme il y a là ?
ALEXIS regarde le papier et le rend. — Vous êtes un blanc-bec.
MONTAUCIEL. — Un blaoc-becl Qu'est-ce que c'est qu'un blanc-bec? C'est vous qui en êtes un, sarpeguiél et je vous donnerai de mon poing par le visage. ( Montauciel lui porte le poing sous le nez; Alexis se lève, lui donne un coup dans l'estomac : il tombe du coup à la renverse. Le geôlier arrive aux premiers cris : il apporte du vin.)
ALEXIS. — Les hommes sont bien terribles : il y a de cruelles gens.