SCÈNE IL — Le comte de GARINS, AUCASSIN, un soldat
LE SOLDAT
Seigneur, tout est perdu, si le plus prompt secours Ne vient défendre la muraille.
L'ennemi marche en ordre de bataille, Les échelles déjà s'appliquent sur les tours, A les escalader une troupe s'apprête;
L'épée en main, le regard furieux.
Le comte de Bongars lui-même est à leur tête ; C'est en vain qu'on leur lance et des dards et des pieux.
Rien, Seigneur, rien ne les arrête; Tout effort ne les rend que plus audacieux.
LE COMTE DE GARINS
Quoi, mon fils! quoi tu peux entendre ' Le récit effrayant d'un assaut désastreux!
Et tu ne cours pas nous défendre? Contre qui? contre un traître, un perfide voisia
Dont la fureur vient tout détruire; Et quelle est la raison qui le rend inhumain?
Il me refuse de la dire.
Ah ! si mon bras par l'âge désarmé Pbuvoit encor soutenir une lance,
Que j'aurois bientôt réprimé De ce fier ennemi la cruelle insolence! Il assiège Beaucaire, il ravage nos champs.
Tu l'entends, mon fils, tu l'entends,
Et tu ne prends pas ma défense!
AUCASSIN.
Mon père, que le ciel, insensible à mes vœux,
Rejette à jamais ma prière.
Si comme chevalier je lève la bannière, Si je brave jamais et le fer et les feux. Si je parois jamais dans l'illustre carrière Qui vous a vu briller, et vous, et nos aïeux, À moins que vos bontés n'accordent à mes vœux Celle à qui j'ai donné mon âme tout entière, l'objet qui ?.?;:] pourroit me rendre heuretix.
■?HZ AUCASSIN ET NICOLETTE.
Nicolette, ma douce amie, Toujours belle, toujours chérie.
LE COMTE DE GARINS
Jamais je ne l'accorderai :
J'aimerois mieux perdre la vie.
SClLXE III. — Le comte de GARINS, AUCASSIN, UN soldat
LE SOLDAT
Ah, monseigneur! tout est désespéré, Nous ne pouvons soutenir leur furie, Avant deux heures au plus tard.
Ils seront maîtres du rempart; Leur clicf s'est avancé, le cruel vous défie Et votre fils et vous.
le comte de gap.ins.
Allons, allons mourir.
AUCASSIN.
Mourir! mourir! mon père, écoutez-moi, mon père : Uuoi, voire mort! oh ciel!
LE comte de GARINS.
Que faut-il que j'esp&rc?
AUCASSIN.
/ Je vais, je vais les secourir,
A l'ennemi je vais m'offrir,
Et vous venger d'une insulte cruelle; Mais puisqu'il faut céder au devoir qui m'appelle. Promettez-moi (la grâce est peu pour votre honneur. Mais elle est tout pour moi), promettez-moi, mon père
Que si le ciel, en ce combat prospère.
Me ramène à vos pieds vainqueur, Vous me laisserez voir la beauté qui m'est chère. Un instant seulement, un instant : c'est si peu! Je ne veux seulement, et dans ce même lieu, Que la voir, l'embrasser, et que lui dire adieu. Jusqu'à me refuser seriez-vous donc sévère?
LE comte de GARINS.
Non.
Vous le promettez?
LE COMTE de GARINS.
Oui , je te le promets.
AUCASSIN.
Ah, aue le ciel m'accorde un plein succès!