‹ Œuvres choisiesChapitre 68 sur 454 · SCÈNE XVIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XVIII

LAFLEUH. — Et que je fais le nigaud.

GOTTE. — Comment?

LAFLEUR. — Je le fais exprès.

GOTTE. — Tu le fais exprès?

LAFLEUR. — Tu ne sais donc pas comme les maîtres sont aises quand nous leur donnons occasion de dire : Ah 1 que ces gens-là sont bêtes ! Ah , quelle ineptie! Ah 1 quelle sotte espèce! Us devroient bien manger de l'herbe , et mille autres propos. C'est comme s'ils se disoient à euxmêmes : Ah, que j'ai d'esprit! Ah, quelle pénétrationl Ah, comme je suis bien au-dessus de tout ça! Hé! pourquoi leur épargner ce plaisir-là? Moi, je le leur donne toujours, et tant qu'ils veulent; et je m'en trouve bien. Qu'est-ce que cela coilte ?

GOTTE.— Je ne te croyois ni si fin, ni si adroit.

LAFLEUR. — J'ai déjà fait cinq conditions; j'ai été renvoyé de chez trois pour avoir fait l'entendu, pour leur avoir prouvé que j'avois plus de bon sens qu'eux. Depuis ce temps-là j'ai fait tout le contraire, et cela me réussit; car j'ai déjà devant moi une assez bonne petite somme, que je veux mettre aux pieds de la charmante brodeuse, qui veut bien.... (H veut l'embrasser.)

GOTTE. — Mais, finis donc; tu m'impatientes.

LAFLEoa. — Tiens, Gotte, j'ai lu dans un livre relié, que pour faire fortune, il suffit de n'avoir ni honneur ni humeur.

GOTTE. — A l'humeur près, ta fortune est faite.

LAFLEUR. — Ah ! je ferai fortune.

GOTTE. — Mais, tu as lu; est-ce que tu sais lire?

LAFLEUR. — Oui; quaud je suis entré ici, j'ai dit que je ne savois ni lire ni écrire. Cela fait bien, on se méfie moins de nous; et pourvu qu'on remplisse son devoir, qu'on fasse bien ses commissions, avec cela l'air un peu stupide, attaché, secret, voilà tout. Ah! je ferai fortune. Mais avant, ô ma charmante petite Gotte....

GOTTE. — Mais, finis donc, finis donc, finis donc : tu m'as fait casser mon fil. Tiens, tes manchettes seront faites quand elles voudront. {Elle les jette par terre, Lafleur les ramasse.)

LAFLEUR. — Vous TCspectez joliment mes manchettes. Ah! c'est bien brjodé. Mais les as-tu commencées pour moi?

GOTTE. — Donne, donne. Tu as donc peur de faire voir à madame que tu as de l'esprit?

LAFLEUR.— Oui, Vraiment.

GOTTE. — Vraiment; mais ne t'y fies pas. Madame voit tout ce qu'on croit lui cacher. Il y a sept ans que je suis à son service, je l'ai bien observée : c'est un ange pour la conduite, c'est un démon pour la finesse. Cette finesse-là l'entraîne souvent plus loin qu'elle ne le veut, et la jette dans des étourderies; étourderies pour toute autre, témoin celle-ci; mais je ne sais pas comme elle fait. Ce qui medésoleroit moi, finit toujours par lui faire honneur. Je ne suis pas sotte; hé bien! elle me devine une heure avant que je parle. Pour M. le marquis, qui se croit le plus savant, le plus fin, le plus habile, le premier des hommes, il n'est aue J'humble serviteur des volontés de madame; et il jurero"

44 LA GAGEURjî IMPRÉVUE.

ses grands dieux qu'elle ne pense, n'agit, et ne parle que d'après lui. Ainsi , mon pauvre Ladeur, mets-toi à ton aise, ne te gêne pas, déploie tous les trésors de ton bel esprit; et près de madame tune seras jamais qu'un sot, entends-tu.

LAFLEUR. — Et avec cet esprit-là elle n'a jamais eu la moindre petite affaire de cœur? là quelque....

GOTTE. — Jamais. '

LAFLEi'R. — Jamais. On dit cependant monsieur jaloux. '

GOTTE. — Ah! comme cela par saillie. C'est elle bien plutôt qui seroit jalouse; pour lui, il a tort, car c'est presque la seule femme de Hquelle je jurerois, et de moi, s'entend.

LAFLEUR. — Ah! sûrement. Mais cela doit le faire une assez mauvaise condition,

GOTTE. — Ah ! madame est fort généreuse.

LAFLEUR. — Imagine donc ce qu'elle seroit, s'il y avoit quelque amourette en campagne. Avec les maîtres qui vivent bien ensemble, il n'y a ni plaisir, ni profit. Ah ! que je voudrois être à la place de Dubois.

GOTTE. — Pourquoi?

LAFLEUR. — Pourquoi? Et celte jolie personne enfermée chez monsieur, n'est-ce rien? Je parie que c'est la plus charmante petite intrigue. Monsieur va l'envoyer à Paris; il lui louera un appartement, il la mettra dans ses meubles; le valet de chambre fera les emplettes; c'est tout gain. Madame se doutera de la chose, ou quelque bonne amie viendra en poste de Paris pour lui en parler, sans le faire exprès. Ah! Gotte, si tu as de l'esprit, ta fortune est faite. Tu feras de bons rapports, vrais ou faux; tu attiseras le feu; madame se piquera, prendra de l'humeur, et se vengera. Croirois-tu que je ne l'ai dit à madame que pour la mettre dans le goût de se venger?

GOTTE. — Tu es un dangereux coquin.

LAFLEUR. — Bon! qu'est-ce que cela fait? 11 y a sept ans, dis-tu, que tu es à son service. Il faut qu'un domestique soit bien sot, lorsqu'au bout de sept ans il ne gouverne pas son maître.

GOTTE. — Il ne faudroit pas s'y jouer avec madame; elle me jetteroit là comme une épingle.

LAFLEUR. — Voici , par exemple , pour elle une belle occasion M. Détieulette est aimable.

GOTTE. — Monsieur?... .

LAFLEUR. — M. Détieulette; cet officier. 1

GOTTE. — Est-ce que tu le connois?

LAFLEUR. — Oui; il m'a reconnu d'abord. Je l'ai beaucoup vu chez mon ancien maître : il étoit étonné de me voir chez le marquis de Clain ville.

GOTTE. — Est-ce que tu lui as dit chez qui lu étois?

LAFLF.UR.— Oui.

GOTTi:. — Chez M. de Clainville?

LAFLEOR. — Oui, à Mme de Clainville.

GOTTE. — A Mme de Clainville ? A'.i ! la bonne cliosc ! C'est bien

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