‹ Œuvres choisiesChapitre 70 sur 454 · LAFLEUR · texte numérisé non relu

LAFLEUR

LA MARQUISE lauce UH regard sévère sur Lafleur et sur Gotte. — Oui, monsieur, notre sexe trouvera toujours aisément le moyen de gouverner le vôtre. L'autorité que nous prenons marche par une route si fleurie, la pente est si insensible, notre constance dans le même projet a l'air si simple et si naturel, notre patience a si peu d'humeur, que l'empire est pris avant que vous vous en doutiez.

M. DÉTIEULETTE. — Que je m'en doutasse ou non, j'aimerois, madame, à vous le céder.

LA MARQUISE. — Je reçois cela comme un compliment; mais faites une réflexion. Dès l'enfance on nous ferme la bouche, on nous impose silence jusqu'à notre établissement; cela tourne au profit de nos yeux et de nos oreilles. Notre coup d'œil en devient plus fin, notre attention plus soutenue, nos réflexions plus délicates; et la modestie avec laquelle nous nous énonçons donne presque toujours aux hommes une confiance dont nous profiterions aisément si nous nous abaissions jusqu'à les tromper.

M. DÉTIEULETTE. — Ah! madame, que n'ai-je ici pour second le colonel d'un régiment dans lequel j'ai servi, le marquis de Clainville.

LA MARQUISE. — Le marquis de Clainville l vous connoissez le marquis lie Clainville?

M. DÉTIEULETTE. — Oui , madame. {Ici Gotte écoute avec attention.)

LA MARQUISE. — Ne VOUS trompez-vous pas ?

M. DÉTIEULETTE. — Nou , madame. C'est un homme qui doit avoir à présent.... oui, il doit avoir à présent cinquante à cinquante-deux ans, de moyenne taille, fort bien prise; beau joueur, bon chasseur, grand parieur, savant, se piquant de l'être, même dans les détails; connoissant tous les arts, tous les talents, toutes les sciences, depuis la peinture jusqu'à la serrurerie, depuis l'astrologie jusqu'à la médecine; d'ailleurs, excellent officier, d'un esprit droit, et d'un commerce sûr [fci, Gotte sourit.)

LA MARQUISE. — La Serrurerie 1 ahl vous le connoissez.

M. DÉTIEULETTE. — Je ne sais pas s'il a des terres dans cette province.

LA MARQUISE. — Et M. de Clainville vous disoit....

M. DÉTIEULETTE. — Vous le counoissez aussi, madame?

LA MARQUISE. — Beaucoup ; et il vous disoit..,. , ^

M. DÉTiEULETTE. — On m'avoit dit qu'il étoit veuf, et qu'il alloit se remarier.

LA MARQUISE. — Non , monsicur, il n'est pas vciif. M. DÉTIEULETTE. — On le plaignoit beaucoup de ce que sa femme.... LA MARQUISE. — Sa femme....

M. DÉTIEULETTE. — Avoit la tête un peu....

LA MARQUISE. — Un pCU ?

M. DÉTIEULETTE. — Oui, qu'elle avoit uue maladie.... d'esprit.... des absences... jusqu'à ne pas se ressouvenir des choses les plus simples, jusqu'à oublier son nom.

LA MARQUISE. — Pure calomuie! (Gotte, pendant ces couplets, rit, et enfin éclate. La marquise se retourne, et dit à Gotte :) Qu'est-ce que c'est donc?

GOTTE. — Madame , j'ai un mal de dents affreux.

LA MARQUISE. — Allez plus loin, nous n'avons pas besoin de vos gémissements. {A M. DétieuJette.) Enfin, que vous disoit M. de Clainville sur le chapitre des femmes ?

M. DÉTIEULETTE. — Ce qu'il disoit étoit fort simple, et avoit l'air assez réfléchi. Les femmes, disoit M. de Clainville : vous m'y forcez, madame; je n'oserois jamais....

LA MARQUISE. — Dites , monsieur.

M. DÉTIEULETTE. — Les femmes, disoit-il, n'ont d'empire que sur les âmes foibles; leur prudence n'est que de la finesse, leur raison n'est souvent que du raisonnement; habiles à saisir la superficie, le jugement en elles est sans profondeur : aussi n'ont-elles que le sang-froid de l'instant, la présence d'esprit de la minute, et cet esprit est souvent peu de chose; il éblouit sous le coloris des grâces, il passe avec elles, il s'évapore avec leur jeunesse, il se dissipe avec leur beauté. Elles aiment mieux.... Madame, c'est M. de Clainville qui parle, ce n'est pas moi ; je suis si loin de penser....

LA MARQUISE. —Continuez, monsieur. Elles aiment mieux....

M. DÉTIEULETTE. — Elles aiment mieux réussir par l'intrigue que par la droiture et par la simplicité: secrètes sur un seul article, mystérieuses sur quelques autres, dissimulées sur tous. Elles ne sont presque jamais agitées que de deux passions, qui même n'en font qu'une, l'amour d'un sexe, et la haine de l'autre. Défendez -vous, ajoutoit-il.... Madame, je....

LA MARQUISE. — Achevez, monsieur, achevez.

M. DÉTIEULETTE — Défeudez-vous, ajoutoit-il, de leur premier coup d'œil; ne croyez jamais leur première phrase, et elles ne pourront vous tromper. Je ne l'ai jamais été par elles dans la moindre petite affaire, et je ne le serai jamais.

LA MARQUISE. — Et M. de Clainville vous disoit cela?

M. DÉTIEULETTE. — A moi , madame, et à tous les officiers qui avoient l'honneur de manger chez lui. Là-dessus il entroit dans des détails....

LA MARQUISE. — Je n'en suis pas fort curieuse. Et sans doute, messieurs, que vous applaudissiez; car lorsqu'un de vous s'amuse sur notre chapitre....

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