Chapitre premier
Introduction.
La Mort de César, 1736.
e n'est pas seulement la vie de Louis XIV qu'on prétend écrire ; on se propose un plus grand objet. On veut essayer de peindre à la postérité, non les actions d'un seul homme, mais l'esprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais. Tous les temps ont produit des héros et des politiques ; tous les peuples ont éprouvé des révolutions ; toutes les histoires son! presque égales pour qui ne veut mettre que des faits dans sa mémoire. Mais quiconque pense, et, ce qui est encore plus rare, quiconque a du goût, ne compte que quatre siècles dans l'histoire du monde1 ; ces quatre âges heureux sont ceux où les arts ont été perfectionnés, et qui, servant d'époque2 à la grandeur de l'esprit humain, sont l'exemple de la postérité.
Le premier, de ces siècles, à qui la véritable gloire est attachée, est celui de Philippe et d'Alexandre, ou celui des Périclès 3, des Démosthène, des Arislote, des Platon, des Apelle, des Phidias, des Praxitèle ; et cet honneur a été renfermé dans les limites de la Grèce. Le reàte de la terre alors connue était barbare.
(1) Cette théorie des quatre grands siècles est très discutable. Il y a heureusement plus de quatre époques qui comptent dans l'histoire de l'humanité. Le mépris de Voltaire pour le moyen âge lui cache, par exemple, la grandeur de notre treizième siècle. Les générations se suivent plus ou moins brillantes, mais il est faux de soutenir que toutes les lumières soient enfermées dans une époque, tandis que tout le reste ne serait que ténèbres.
(2) Epoque. V. Lex.
(3) Il y a deux époques très distinctes, correspondant, l'une à l'hégémonie d'Athènes au cinquième siècle, l'autre aux règnes de Philippe et d' Wexandre au quatrième siècle avant Jésus-Christ.
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Le second âge est celui de César et d'Auguste, désigné encore par les noms de Lucrèce, de Cicéron ', deTite-Live, de Virgile, d'Horace, d'Ovide, de Varron, de \ itruve.
Le troisième est celui qui suivit la prise de Constantinople par Mahomet II2. Le lecteur peut se souvenir3 qu'on vit alors en Italie une famille de simples citoyens faire ce que devaient entreprendre les rois de l'Europe. Les Médicis appelèrent à Florence les savants que les Turcs chassaient de la Grèce; c'était le temps de la gloire de l'Italie. Les beaux-arts y avaient déjà repris une nouvelle vie; les Italiens les honorèrent du nom de vertu, comme les premiers Grecs les avaient caractérisés du nom de sagesse. Tout tendait à la perfection.
Les arts, toujours transplantés de Cirèec en Italie4, se trouvaient dans un terrain favorable, où ils fructifiaient tout à coup. La France, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Espagne, voulurent à leur tour avoir de ces fruits; mais ou ils ne vinrent point dans ces climats, ou bien ils dégénérèrent trop vile.
François 1er encouragea des savants, mais qui ne furent que savants; il eut des architectes, mais il n'eut ni des Michel-Ange 5 ni des Palladio'5 ; il voulut en vain établir des écoles de peinture : les peintres italiens qu'il appela ne firent point d'élèves français. Quelques épigrammes et
(1 j Ici encore, il serait bon de ne pas grouper les contemporains de César avec ceux d'Auguste. D'ailleurs, Cicéron et Lucrèce vivaient bien du temps de César, mais ils ne lui doivent rien ou pas grand'chose.
(2) En 1453.
(3) Allusion aux chapitres consacrés à l'Italie dans V Essai sur les mœurs. Cet ouvrage parut en 1756, mais Voltaire y travaillait en même temps qu'au Siècle de Louis XIV et, quand ils furent parus tous deux, il renvoyait de l'un à l'autre.
(4) Allusion au vers d'Horace :
Gracia capta ferum, victorem cepit et artes Intulit agresti Latio.
•< La Grèce conquise conquit à son tour son farouche vainqueur et importa les arts dans le L.itium sauvage. » (Epttre II, 1, v. 156.)
(5) .Michel-Ange (1475-1564), architecte, sculpteur et peintre de génie, cité ici pour sa supériorité dans l'architecture. C'eSWui qui a donné les dessins de la coupole de Saint-Pierre, de Rome.
(6) Palladio (1518-1580), architecte. '
quelques contes libres composaient toute notre poésie ; Rabelais était notre seul livre de prose à la mode du temps de Henri II1.
En un mot, les Italiens seuls avaient tout, si vous en exceptez la musique, qui n'était pas encore perfectionnée, et la philosophie expérimentale, inconnue partout également, et qu'enfin Galilée fit connaître.
Le quatrième siècle est celui qu'on nomme le siècle de Louis XIV ; et c'est peut-être celui des quatre qui approche le plus de la perfection. Enrichi des découvertes des trois autres, il a plus fait, en certains genres, que les trois ensemble. Tous les arts, à la vérité, n'ont point été poussés plus loin que sous les Médicis, sous les Auguste et les Alexandre : mais la raison humaine en général s'est perfectionnée. Il est vrai de dire qu'à commencer depuis les dernières années du cardinal de Richelieu, jusqu'à celles qui ont suivi la mort de Louis XI \ '2, il s'est fait dans nos arts, dans nos esprits, dans nos mœurs, centime dans notre gouvernement, une révolution générale3 qui doit servir de marque éternelle à la véritable gloire de notre patrie. Cette heureuse influence ne s'est pas même arrêtée en Fiance; elle s'est étendue en Angleterre; elle a excité l'émulation dont avait alors besoin celte nation spirituelle ei hardie : elle a porté le goût en Allemagne, les sciences en Russie; elle a même ranimé l'Italie qui languissait, et l'Europe a dû sa politesse et l'esprit de société à La cour de Louis XI\ .
11 ne faut pas croire que ces quatre siècles aient été exempts de malheurs el de crimes. La perfection des arts, cultivés par des citoyens paisibles, n'empêche pas les primes d'être ambitieux, les peuples d'être séditieux, les prêtres et ie< moines d'être, quelquefois remuants et
(1) Voltaire rabaisse notre seizième siècle pour mieux taire ressortir la grandeur du Siècle de Louis XIV.
(2) Tl semble, d'après ces mots, que le Siècle de Louis XIV s'étende, pour Voltaire, de 1635 jusqu'au delà de 1715.
(3) 'i Le changement des mœurs est presque incroyable depuis le règne d'Henri IV », écrivait Fénelon en 1713. (Lettre à l'Académie, projet d'un traité sur 1 histoire i '
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fourbes. Tous les siècles se ressemblent par la méchanceté des hommes ; mais je ne connais que ces quatre âges distingués par les grands talents.
Avant le siècle que j'appelle de Louis XIV, el qui commence à peu près à l'établissement de l'Académie française1, les Italiens appelaient tous les ultramontains2 du nom de barbares : il faul avouer que les Français méritaient en quelque sorte cette injure. Leurs pères joignaient la galanterie romanesque des .Maures3 à la grossièreté gothique ; ils n'avaient presque aucun des arts aimables ; ce qui prouve que les arts utiles étaient négligés : car, lorsqu'on a perfectionné ce qui est nécessaire, on trouve bientôt le beau et l'agréable ; et il n'est pas étonnant que la peinture, la sculpture, la poésie, l'éloquence, la philosophie, fussent presque inconnues à une nation qui, ayant des ports sur l'Océan et sur la Méditerranée, n'avait pourtant point de Hotte, et qui, aimant le luxe à l'excès, avait à peine quelques manufactures grossières.
Les Juifs, les Génois, les Vénitiens, les Portugais, les Flamands, les Hollandais, les Anglais, firent tour à tour le commerce de la France, qui en ignorait les principes. Louis XIII, à sou avènement à la couronne, n'avait pas un vaisseau; Paris ne contenait pas quatre cent mille hommes, et n'était pas décoré de quatre beaux édifices4 : les autres villes du royaume ressemblaient à ces bourgs qu'on voit au delà de la Loire. Toute la noblesse, cantonnée à la campagne dans des donjons entourés de fossés, opprimait ceux qui cultivent la terre. Les grands chemins étaient presque impraticables, les villes étaient sans police, l'État sans argent, et le gouvernement
(1) En 1635. Cette phrase confirme la note 2 de la page précédente.
(2) Le mot signifie ici ceux <(ui habitent au delà des Alpes par rapport à l'Italie. Mais chez nous il désigne les Italiens par opposition aux Français et. plus particulièrement, ceux qui, en France, défendaient la souveraineté pontificale contre les Gallicans.
(3) On ne s'attendait guère à voir les Maures en cette matière; Voltaire veut probablement l'aire allusion à l'influence de l'Espagne au commencement du dix-septième siècle.
(4) Ces chefs-d'œuvre de l'architecture gothique que sont nos vieilles églises ne comptaient pas aux yeux de Voltaire.
presque toujours sans crédit parmi les nations étrangères.
On ne doit pas se dissimuler que, depuis la décadence de la famille de Charlemagne, la France avait langui plus ou moins dans cette faiblesse, parce qu'elle n'avait presque jamais joui d'un bon gouvernement *.
Il faut," pour qu'un État soit puissant, ou que le peuple ait une liberté fondée sur les lois, ou que l'autorité souveraine soit affermie sans contradiction. En France, les peuples furent esclaves jusque vers le temps de Philippe- Augusle : les seigneurs furent tyrans jusqu'à Louis XI; et les rois, toujours occupés à soutenir leur autorité contre leurs vassaux, n'eurent jamais le temps de songer au bonbeur de leurs sujets, ni le pouvoir de les rendre heureux.
Louis XI fit beaucoup pour la puissance royale, mais rien pour la félicité et la gloire delà nation2. François 1er lit naître le commerce, la navigation, les lettres et tous les arts; mais il fut trop malheureux pour leur faire prendre racine en France ; et tous périrent avec lui 3. Henri le Grand allait retirer la France des calamités et de la barbarie où trente ans de discorde l'avaient replongée, quand il fut assassiné dans sa capitale, au milieu du peuple dont il commençait à faire le bonheur. Le cardinal de Richelieu, occupé d'abaisser la maison d'Autriche, le calvinisme et les grands, ne jouit point d'une puissance assez paisible pour réformer la nation ; mais au moins il commença cet heureux ouvrage...
Les Français n'eurent part ni aux grandes découvertes iii aux inventions admirables des autres nations : l'imprimerie, la poudre, les glaces, les télescopes, le compas de proportion, la machine pneumatique, le vrai système de
(1) Il y avait eu cependant quelques bons rois avant Louis XIV, ne fut-ce qu'Henri IV, ailleurs célébré par Voltaire.
(2) Dans V -Essai (ch. xciv), Voltaire reconnaît le contraire. <> C'est à lui que le peuple doit le premier abaissement des grands. Environ cinquante familles en ont murmuré, et plus de cinq cent mille ont du s'en féliciter... De lui vient l'établissement des postes, etc.. »
(3) On sait aujourd'hui que le règne de François I" a préparé très efficacement chez nous le développement des lettres et des arts.
l'univers, ne leur appartiennent point ; ils faisaient des tournois, pendant que les Portugais et les Espagnols découvraient el conquéraient de nouveaux inondes à l'orient et à l'occident du monde connu. Charles-Quint prodiguait déjà en Europe les trésors du Mexique, avant que quelques sujets de François Ier eussent découvert la contrée inculte du Canada ' ; mais, par le peu même que firent les Français dans le commencement du seizième siècle, on vit de quoi ils sont capables quand ils sont conduits.
On se propose de montrer ce qu'ils ont été sous Louis XIV.
11 né faut pas qu'on s'altende à trouver ici, plus que dans le tableau dos siècles précédents, les détails immenses des guerres, des attaques de villes prises el reprises par les armes, données et rendues par des traités. Mille circonstances intéressantes pour les contemporains se perdent aux yeux de la postérité, et disparaissent pour ne laisser voir que les grands événements qui ont fixé la destinée des empires. Tout ce qui s'est t'ait ne mérite pas d'être écrit 2. On ne s'attachera dans cette histoire qu'à ce qui mérite l'attention de tous les temps, à ce qui peut peindre le génie et les mœurs les hommes, à ce qui peut servir d'instruction et conseiller l'amour de la vertu, des arts et de la patrie.
On a déjà vu 3 ce qu'étaient et la France et les autres Etats de l'Europe avant la naissance de Louis XIV ; on décrira ici les grands événements politiques et militaires de son règne. Le gouvernement intérieur du royaume, objet plus important pour les peuples, sera traité à part. La vie privée de Louis XIV, les particularités de sa cour et de son règne tiendront une grande place. D'autres articles seront pour les arts, pour les sciences, pour les progrès de l'esprit humain dans ce siècle. Enfin on parlera de l'Église, qui depuis si longtemps est liée au gouvernement, qui tantôt l'inquiète et tantôt le fortifie ; et qui,
(1) Jacques Cartier, de Saint-Malo, prit possession du Canada en 1535.
(2) Idée philosophique d'une grande portée et qui sert à distinguer le but de l'histoire de celui de l'érudition pure,
(3) Essai sur 1rs mœurs, chap. CLYXV et suivants. (V. p. 518 ,n 3).
instituée pour enseigner la morale, se livre souvent à la politique et aux passions humaines *.