‹ Œuvres choisiesChapitre 124 sur 199 · I. ORPIIËUN DE LA CIinÉ · texte numérisé non relu

I. ORPIIËUN DE LA CIinÉ

« Mou époux, inflexible çn sa fidélité N'a vu ([110 son devoir et n'a point hésité : Il a livré son fils. La nature outragée Vainement déchirait son âme partagée.

Il imposait silence à ses cris douloureux, Vous deviez ignorer ce sacrifice affreux,

Lekain dans son rôle de Gcngis Khan, de l'Orphelin de la Chine. D'après le portrait peint par Castelle et gravé par Levesque (1765).

Cette image représente l'acteur dans le costume qu'il avait, lui-même crée pour paraître dans la tragédie de Voltaire.

J'ai dû plus respecter sa fermeté sévère ; .le devais l'imiter; mais enfin je suis mère ; Mou âme est au-dessous d'un si cruel effort ; Je n'ai pu de mon fils- consentir à la mort. Hélas ! au désespoir que j'ai trop fait paraître, Une mère aisément pouvait se reconnaître;

Voyez de cel enfant le père confondu, 7">5

Qui ne vous a trahi qu'à force de vertu:

L'un n'attend son salut que de son innocence

Et l'autre esl respectable alors qu'il vous offense.

Ne punissez que moi, qui trahis à la fuis

Et l'époux que j'admire et le sang de nies rois.» 760

Gengis menace de mort Zamti, qui reste "impassible. Idamé se désespère et Gengis lui laisse voir qu'il regarde son mari comme un rival autant que comme un rebelle.

Zamti a fait au tyran cette belle réponse :

« Le crime est d'obéir à des ordres injustes.

La souveraine voix de mes maîtres augustes 770

Du sein de leurs tombeaux parle plus liant- que loi.

Tu fus notre vainqueur, et lu n'es pas mon roi;

Si j'étais ton sujet, je le serais fidèle.

Arrache-moi la \\c et respecte mon zèle :

Je t'ai livré mon lils, j'ai pu te l'immoler; 775

Penses-tu que pour moi je puisse eucor trembler? »

Cependant Gengis, troublé par la douleur et par les vertus d'Idamé, hésite et sent renaître l'empire qu'elle avait autrefois sur lui. Il n'ose se venger.

Acte iv. — Surpris de l'intrépidité de Zamti, il admire les vertus de ceux qu'il a vaincus. Il se trouve au-dessous d'eux .:

« Non, je ne reviens point encur de ma surprise:

Quels sont donc ces humains que mon bonheur maîtrise?

Quels soid ces sentiments qu'au fond de nos climats

Nous ignorions encore et ne soupçonnions pas?

\ sontroi qui n'est plus, immolant la nature, 935

L'un voil périr -son fds sans crainte et sans murmure :

L'autre pour son époux est prête à s'immoler:

Rien ne peut les fléchir, rien ne les fait trembler.

Que dis-je? Si j'arrête une vue attentive

Sur celle nation désolée et captive, 9i0

Malgré moi je l'admire en lui donnant des fers :

.te vois que ses travaux ont instruit l'univers ;

Je vois \>\y peuple antique, industrieux, immense.

Ses rois sur la sagesse Ont fondé leur puissance,

î . iiliPlIKI.IN DE LA CHINE 627

De leurs voisins soumis heureux législateurs, 945

Gouvernant sans conquête el régnant par les mœurs.

Le ciel ne nous donna que la force en partage;

Nos arts <<>nt les combats, détruire est notre ouvrage1.

Ali! de quoi m'ont servi faut <lr sucrés divers?

Quoi fruit me revient-il des pleurs de l'univers? 950

Nous rougissons de sang le char de la victoire.

Peut-être qu'eu effet il est une autre gloire :

Mon cu'ur esl en secret jaloux de leurs vertus :

El vainqueur, je voudrais égaler les vaincus. »

11 fait encore chercher Idamé. Il lui offre de partager son trône. La jeune femme lui déclare qu'au temps où elle l'a connu jadis, obscur et persécuté, elle l'aurait accepté, mais elle a dû obéira ses parents. Aujourd'hui elle ne s'appartient plus :

■• Mon époux m'est sacré; je dirai plus, je l'aime Je le préfère à vous, au trône, à vos grandeurs. •

Gengis lui représente les torts de Zamti envers elle, sa cruauté envers sou (ils. Elle répond qu'elle révère sa vertu.

o II pensait en héros, je n'agissais qu'en mère. ■>

Le barbare avoue qu'il l'aime d'autant plus qu'elle lui résiste davantage, niais il veut lui faire peur et, comme elle évoque les lois toujours vivantes, il assure que rien ne lui résiste et que Zamti. s'il veut vivre, doit céder à sa puissance, abandonner Idamé et livrer l'enfant impérial. Idamé a donc à choisir entre la mort de son mari ou le déshonneur. Les deux époux se concertent: Zamti, toujours préoccupé de sauver le fils de ses maîtres, lui apprend que l'enfant va succomber faute de secours dans sa cachette. Il faut qu'Idamé laisse périr son mari et que. libérée par ce trépas, elle enchaîne le vainqueur. Elle vivra pour sauver le fils de ses princes. Le sacrifice est affreux, il révolte Idamé.

« Penses-tu que je sois moins épouse que mère ? Tu t'abuses, cruel, et ta vertu sévère A commis contre toi deux crimes en un jour, Qui font frémir tous deux la nature et l'amour. »

Non, elle ne cédera pas aux vainqueurs, elle ira secourir l'entant impérial dans sa cachette, elle ranimera sa languissanle vie, puis le portera aux derniers défenseurs qui l'attendent, « comme un présent d'un dieu qui combat avec eux ».

Elle ajoute :

■ Nous mourrons, je le sais, mais tout couverts de gloire. • Zamti reconnaît là une inspiration du ciel.

!l) Ces beaux vers sur le triomphe momentané de la barbarie sur la civilisation paraissent aujourd'hui d'une actualité saisissante

fi2S VOLTAIRE

Acte y. — La tentative d'Idamé échoue. Elle porte bieu l'enfant royal dans les ranjrs des Coréens, niais Gengis a raison de ses défenseurs. Idamè et le fils des rois tombent entre ses mains. Gengis, tout-puissant et exaspéré, revoit Idamé, il veut à tout prix faire fléchir sa captive qui préfère la mort à la lionle et ne demande qu'une faveur, c'est de revoir Zamli. Gengis veut bien-encore souffrir cette entrevue. Les deux époux sont perdus, on prépare leur supplice. Alors ils décident de devancer les ordres du tyran en se donnant la mort.

Mais une mutuelle tendresse fait hésiter leurs mains. Gengis les surprend à ce moment'. Touché de leur constance, conquis parleurs vertus, il se rend à la supériorité de leurs exemples :

« Je fus un conquérant : vous m'avez fait un roi. »

Et il leur rend non .seulement leur fils, mais l'enfant des rois, dont il leur confie la garde.

La pièce est émouvante et le rôle d'Idamé, en particulier, fort touchant. « Voltaire, dit La Harpe, n'en a point fait de plus beau"... Il est sans exemple que le talent tragique ait produit un n'ile de cette force dans un poète sexagénaire. » Mais ce personnage n'est pas plus chinois que Génois Khan n'est ta r tare. C'est seulement dans les récits que se trouve quelque peinture des mœurs. Gengis Khan n'a lien de farouche et ne nous inspire aucune terreur. C'est un conquérant doux et clément, respectueux des monuments de l'art, galant envers Idamé dès la première entrevue. C'est, de plus, un empereur dégoûté du pouvoir comme l'Auguste de Corneille. La tragédie est comme affadie du fait de ce personnage. D'ailleurs, l'intérêt est dispersé : on ne sait quel est le personnage principal, on hésite entre l'Orphelin et Idamé *.

Néanmoins, la nouveauté exotique du sujet, l'étude de la passion

l] Idamé, en donnant à Zamti le poignard :

« Tiens, commence par moi ; tu le dois : tu balances !

/ \ Mil

Je ne puis.

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