TANCHE DE
Dieu, écrit-il à Mme d'Argental ', que je fus aise quand j'appris que le théâtre était purgé des blancs-pnudrés coiffés au rhinocéros - et à l'oiseau royal ! » 11 ne se contenta pas de remercier M. de Lauraguais « auquel il dédiait cette année; même sa comédie de l'Ecossaise, s'é tendant avec complaisance dans sa Préface sur ce que les lettres efle théâtre devraient à son goût et à sa générosité 3 ». (I lit mieux et profita de la réforme pour faire jouer Tancrède sur la scène délivrée.
TANGREDE
Le sujet était tifé d'un mystère français du moyen âge, qu'Aiïosle avait transporté dans son récit des aventures d'Ariodant et de Genèvre *. Au commencement du dix-huitième siècle, Mme de Fontaine avait repris le même sujet dans son roman de la Comtesse de Savoie, ouvrage qui eut du succès dans sa nouveauté en 1722 et que Voltaire lui-même avait loué dans un éloge en vers5. Il est probable que c'est surtout à Mme de Fontaine que Voltaire dut l'idée de son Tancrède. Le nom même du héros est emprunté à cet ouvrage.
La pièce, d'ailleurs, constitue une innovation. «Tancrède ne ressemble à rien, » écrivait l'auteur à ses amis. Il leur annonce des « drapeaux portés en triomphe », des « armes suspendues à des colonnes », des » processions de guerriers ». On y verra « une pauvre fille excessivement tendre et résolue et encore plus malheureuse, le plus grand îles hommes et le plus infortuné, un père au désespoir »... « Le cinquième acte commence par un Te De uni et finit par un De Profanais... 11 n'y eut jamais sur aucun théâtre aucun personnage dans le goût de ceux que j'introduis, et cependant ils existent dans l'histoire et les mœurs sont peintes avec vérité. » Enfin, il faut ajouter à cela une mesure de vers « aussi neuve que le sujet '•» et cette non moins- curieuse singularité qu'il n'y a dans celte « petite drôlerie » ni rois, ni reines, ni princes, ni princesses, etc. »... l'oint de belles tirades ou de vers ronflants, ou de sentences, ou d'esprit, c'est-à-dire « des attrape-parterres », mais un « style médiocre », une « marche simple ». « S'il y a de l'intérêt, tout est sauvé7. »
Acte premier. — L'action se passe au onzième siècle. La ville de Syracuse a réussi à secouer le joug des Sarrasins qui avaient conquis la Sicile depuis deux cents ans. Les chevaliers qui défendent la ville sont décidés à maintenir leur indépendance, non seulement vis-à-vis des Musulmans qui tiennent encore une grande partie de l'île, et des
(1) 18 juin 1759.
(2) Rhinocéros, Y. Lex ^3) Henri Lion, p. 249.
(4) Oiiando furioso, Ganto V.
(5) Anecdotes dramatiques, n, 199.
(6) Les vers croisés, ce qui n'était pas entièrement une nouveauté, puisque Corneille, dans Agésila.*, avait donné non seulement 'les vers croisés, mais des vers inégaux.
(7) 28 mai 1759. v
Grecs de Byzance qui sont maîtres de Messine, mais aussi contre les descendants de ces chevaliers français, qui sont venus dans o l'Apouille » ou dans la Sicile se tailler un empire avec leur épée. Tancrède est un descendant de l'un d'eux et, à ce titre, il a été banni dès l'enfance.
Dans l'assemblée des chevaliers qui ouvre la pièce^ il est encore décidé que ses biens seront confisqués et constitueront la dot d'Aménaïde, Mlle d'Argire, qui devra épouser Orbassan.
Mais Aménaïde a été élevée par sa mère à la cour de Byzance, où elle a connu Tancrède exilé. Elle l'aime, et se révolte à la pensée qu'on veut l'arracher à celui qui lui a été promis pour époux et dépouiller celui-ci au profit de son rival. '
Pour hâter le retour à Syracuse de Tancrède, qui vient d'arriver à Messine, elle lui envoie un billet, par les mains d'un esclave qui, grâce à des accointances avec les Maures, fera passer le message à travers les lignes de l'ennemi.
Acte ii. — Mais l'esclave est arrêté au moment où il allait parvenir au camp des Sarrasins et les termes du billet surpris sont interprétés comme s'adressant â Solamir, roi des Maures, d'autant plus que ce prince a prétendu jadis â la main d'Aménaïde. La jeune fille est accusée de trahison, condamnée, et va être menée au supplice
Acte m. — Sur ces entrefaites, Tancrède arrive à Syracuse; il apprend de la bouche même d'Argire désespéré qu'Ainénaïde s'est déshonorée en nouant une intrigue criminelle avec le roi des Maures, et qu'elle va. périr faute de trouver un défenseur parmi tous les chevaliers de Syracuse. Aménaïde, traînée au supplice, au milieu d'une foule hostile, aperçoit Tancrède, le reconnaît et s'évanouit. Le chevalier, à cette vue, croit la jeune fille coupable, cependant il prend la résolution héroïque de combattre pour elle; il défie Orbassan et le tue.
Acte IV. — Vainqueur, il repousse froidement Aménaïde qu'il vient desauveret qui s'était jetée à sesgenoux avec effusion. Il se détourne d'elle pour aller combattre les Sarrasins qui attaquent Syracuse.
Aménaïde, désespérée par cet outrage veut combattre elle aussi, sauver peut-être Tancrède et le punir en mourant pour lui.
Le cinquième acte débute par le Te Deam ' dont parlait Voltaire â d'Argental. Les Sarrasins sont vaincus, les chevaliers rentrent ['épée
(1) Voici ce Te Deum de Voltaire :
« Allez, et préparez les chants de la Victoire,
Peuple, au Dieu des combats prodiguez votre encens ;
C'est lui qui nous fait vaincre, à lui seul est la gloire.
S'il ne conduit nos coups, nos bras sont impuissants. 1355
11 a brisé les traits, il a rompu les pièges
Dont nous environnaient les brigands sacrilèges,
De cent peuples vaincus dominateurs cruels.
Sur leurs corps tout sanglants érigez vos trophées;
Et, foulant à vos pieds leurs fureurs étouffées, 1360
Des trésors du Croissant ornez nos saints autels.
Que l'Espagne opprimée, et l'Italie en cendre,
L'Egypte terrassée, et la Syrie aux fers
Apprennent aujourd'hui comme on peut se défendre
Contre ces fiers tyrans, l'eft'roi de l'univers •• 1365
TANCRED1? 633
à la main et les sol'lats apportent les drapeaux pris à l'ennemi pour en orner les autels. Cependant Tancrède a disparu. Au moment où tout le monde le cherche pour l'acclamer, on apprend qu'il s'est dérobé à son triomphe et que, comme un désespéré, il s'est jeté au milieu des ennemis pour y trouver la mort. Enfin on le ramène, couvert de blessures et mourant. L'innocence d'Aménaïde est publiquement leconnue et Tancrède détrompé; mais la malheureuse jeune fille ne peut approcher du héros que pour le voir expirer. Dans son désespoir, elle maudit son père et sa patrie et tombe à côté du cadavre de Tancrède '.
« Une action vive, pressée, presque violente, présentant aux yeux tout ce ("pie peut comporter la scène, voilà Tancrède -... Où trouver plus de mouvement, plus de « fracas », plus d'action et plus de spectacle ? Cependant l'intrigue si ingénieuse csl artificielle. «C'est encore « la fatale méprise » de Zaïre, faisait remarquer La Harpe, mais il ne songeait qu'à en louer l'auteur. Celui-ci, avec juste raison, reconnaissait lui-même la fragilité du ressort et le peu de vraisemblance de sa fable. Il se consolait de ne pouvoir faire « aller très juste » ces cordes et poulies qui font mouvoir la machine « en espérant intéresser, déchirer le cœur et faire couler les larmes a ». Aussi écrivaitil quelques jours avant la première représentation : " Mlle Clairon pleure et fait pleurer. Oue demandez-vous de plus ? Il se trouvera quelques raisonneurs qui, après avoir pleuré, diront à souper que le courrier qui portait la lettre d'Aménaïde au camp des Maures devait avoir parlé avant de mourir l » ; qu'il n'y avait peut-être pas assez déraisons pour condamner Aménaïde; que Tancrède la croit trop facilement coupable. Et Voltaire de réfuter (faiblement, d'ailleurs) ces critiques. L'important pour lui est que la pièce fasse pleurer.
Le succès fut en effet très vif 5, comme l'attestent tous les contemporains. L'un d'eux, Favart, écrivait encore l'année suivante, à la reprise : « On ne se lasse point de voir Tancrède; on ne cesse point d'applaudir à ce dernier ouvrage de M. de Voltaire, où l'on découvre tous les jours do nouvelles beautés; on ne cesse point d'admirer les talents de l'immortelle Clairon, l'honneur de notre scène'1. »
Voltaire eut cependant à défendre ses vers et sa tragédie contre les comédiens. Il accusait Lekain d'avoir « saboulé » le troisième acte. Il écrivit à Lekain et à Mlle Clairon pour empêcher qu'on tendit de noir le théâtre et qu'on y mit un échafaud. Il trouvait que Mlle Clairon « coupait bras et jambes aux pièces nouvelles pour les faire aller plus vite, et il ajoutait tristement que les tragédies consisteraient bientôt en mines et postures ».
Diderot, tout en repoussant l'échafaud, plaide en faveur de la pantomime. A propos du troisième acte, qu'il met au-dessus de tout, disant qu'il n'y a rien à lui comparer chez Corneille ou Racine,
(i) C'est là un De Profundis très dramatique, niais fort peu liturgique.
12) M. H. Lion.
(3) A Mme d'Argental, 18 juin 1759.
('il A d'Argental (V. Henri Lion, op. cit., p. 3(35).
(5)*La pièce fut représentée pour la première l'ois, le 3 septembre
(6)24 avril 1701.
il écrit à Voltaire : « Ah! mon cher maître, si vous voyiez la Clairon traversant la scène, à demi renversée sur les bourreaux qui l'environnent, ses genoux se dérobant sous elle, les yeux fermés, les bras tombants, comme morte; si vous entendiez les cris qu'elle pousse en apercevant Tancrède, vous resteriez plus convaincu que jamais que le silence et la pantomime ont quelquefois un pathétique que toutes les ressources de l'art oraioire n'atteignent pas J. »
On trouve dans Tancrède beaucoup de ces vers heureux, frappés en médaille et enfermant dans une brève sentence les aspirations philosophiques d'un siècle.
Ce sont d'abord des vers sur la patrie :
<' A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère ! » 111, 1 « D'un combat singulier la gloire est périssable; Mais servir la patrie est l'honneur véritable » 111, 6.
Ou ceux-ci sur l'égalité :
« Je ne suis qu'un soldat, un simple citoyen...
— Je le suis comme vous; les citoyens sont frères» III, 1.
.. On doit tout quelquefois aux derniers des humains » II, 1 .
Les contemporains remarquèrent surtout certain passage où l'auteur, en faisant parler Tancrède, a certainement songé à sa propre destinée :
« Écoute, je connais l'envie et l'imposture :
Et quel cœur généreux échappe à leur injure '?
Proscrit dès mon berceau, nourri dans le malheur.
Moi toujours éprouvé, moi qui suis mon ouvr
Qui d'états en états ai porté mon courage,
Qui partout de l'envie ai senti la fureur,
Depuis que je suis né, j'ai vu la calomnie
Exhaler le venin de sa bouche impunie » III, 1 .
Tous devaient tressaillir à ce vers :
« Un grand homme opprimé doit nous faire rougir » V, 1.
Enfin on trouve çà et là, notamment dans le rôle d'Aménaïde, contre les abus de la justice humaine, à la fois si ignorante et si cruelle, des accents de révolte qui semblent préluder aux protestations que Voltaire devait bientôt faire entendre contre certaines condamnations.
« O juges malheureux, qui dans nos faibles mains Tenons aveuglément le glaive et la balance, Combien nos jugements sont injustes et vains, Et combien nous égare une fausse prudence ! » IV, 6.
u Quoi ! ces affreuses lois, dont le poids vous opprime Auront pris dans vos bras votre sang pour victime, etc. ... L'injustice à la fin produit l'indépendance « (Ibidem)
il) 28 novembre 1760
Eii-tète tiré de Y Ode sur les conquêtes du roi, 1711.