B PITRE A HORA.C
F.P1TRE A HoiîACE.
Toujours ami des vers, et du diable 1 poussé, Au rigoureux Boileau j'écrivis l'an passe Je ne sais si ma lettre aurait pu lui déplaire : Mais il me répondit par un plat secrétaire2, Dont l'écrit froid et long, déjà mis en oubli. 5
Ne fut jamais connu que de l'abbé Mab'li. Je t'écris aujourd'hui, voluptueux Horace, A toi qui respiras la mollesse et la grâce, Qui, facile en tes vers et gai dans tes discours, Chantas les doux plaisirs, les vins et les amours, 10
Et qui connus si bien cette sagesse aimable Que n'eut point de Quihault le rival intraitable. Je suis un peu fâché pour Virgile et pour toi Que tous deux nés Romains vous flattiez tant un roi. Mon Frédéric du moins 3, né roi très légitime, 15
Ne doit point ses grandeurs aux bassesses du crime. Ton maître était un fourbe, un tranquille assassin; Pour voler son tuteur, il lui perça le sein... Je sais cpie prudemment ce politique Octave Payait l'heureux encens d'un plus adroit esclave 4. Frédéric exigeait des soins moins complaisants : -25
Nous soupious avec lui sans lui donner d'encens : De son goût délicat la finesse agréable, Faisait sans nous gêner les honneurs de sa table : Nul roi ne fut jamais plus fertile en bons mots Contre les préjugés5, les fripons et les sots. 30
Maupertuis gâta tout6: l'orgueil philosophique
Voltaire a conscience d'avoir mis un peu de méchanceté dans VE pitre à Boileau .
illusion à VEpitre de Boileau à Voltaire, par Clément de Dijon, un des adversaires de notre auteur. L'abbé Mably, frère de Condillae, avait encouragé Clément. (V. p. 817 et 818. n. i.)
(3) Il y aurait bien à dire sur ce rapprochement... Voltaire oublie que Frédéric était un roi étranger.
(4) Allusion déplaisante à Virgile.
(5) Voilà le mot qui explique tout. La communauté des idées philosophiques fait oublier par moments à la cour de Frédéric toute distinction entre Français et Prussiens;
(6) V. plus haut, pp. «2, n. |, et p. -i'.iS
Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique. Le plaisir s'envola ; je partis avec lui.
Je cherchai la retraite. On disait que l'Ennui De ce repos trompeur est, l'insipide frère. 35
Oui, la retraite pèse à qui ne sait rien faire ; Mais l'esprit qui s'occupe y goûte un vrai bonheur. Tibur était pour toi la cour de l'empereur ; Tibtir, dont tu nous fais l'agréable peinture, Surpassa les jardins vantés par Epicure. 40
Je crois Ferney plus beau. Les regards étonnés, Sur cent vallons fleuris doucement promenés, De la mer de Genève admirent l'étendue ; Et les Alpes de loin, s'élevant dans la nue, D'un long amphithéâtre enferment ces coteaux 45
Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux. Là quatre états divers arrêtent ma pensée : Je vois de ma terrasse, à l'équerre tracée, L'indigent Savoyard, utile en ses travaux, Qui vient couper mes blés pour payer ses impôts ; 50 Des riches Genevois les campagnes brillantes ; Des Bernois l valeureux les cités florissantes ; Enfin cette Comté, franche aujourd'hui de nom, Qu'avec l'or de Louis conquit le grand Bourbon : Et du bord de mon lac à tes rives du Tibre, 55
Je te dis, mais tout bas : Heureux un peuple libre ! Je le suis en secret dans mon obscurité ;' Ma retraite et mon âge ont fait ma sûreté... ... J'ai fait un peu de bien ; c'est mon meilleur ouvrage2. Mon séjour est charmant, mais il était sauvage. Depuis le grand Edit 3, inculte, inhabité, Ignoré des humains, dans sa triste beauté, 70
La nature y mourait : je lui portai la vie ;
(1) Le pays de Vaud (Morges, Lausanne, etc.), dépendait alors du canton de Berne.
(2) Vers célèbre. Allusion à de nombreux actes de bienfaisance et d'humanité, dont nous avons parlé plus haut, à l'intervention en faveur de Galas, de Sirven, etc., et surtout au rôle protecteur du patriarche de Ferney sur le pays dont il était le maître.
(3) Voltaire appelle ainsi la Révocation de l'Édit de Nantes, 1685.