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AVERTISSEMENT

Ceux qui aiment l'histoire littéraire seront bien ai-os de savoir comment cette pièce fut faite. Plusieurs dames avaient reproché à J auteur qu'il n'y avait pas assez d'amour dans ses tragédies ; il leur répondit qu'il ne croyait pas que ce fût la véritable place de 1 amour, mais

Élîrt (âfctfe V, scellé jx,. Figuré de Gnnclut ^uivtfs, 17(58).

HiO VOLTAIRE

que, puisqu'il leur fallait absolument des héros amoureux, il en ferait tout comme un autre. La pièce fut achevée en vingt-deux jours : elle eut un grand succès. On l'appelle à Paris tragédie chrétienne, et on l'a jouée fort souvent à la place de Polyeucte.

Zaïre a fourni depuis peu un événement singulier à Londres. Un gentilhomme anglais, nommé M. Bond, passionné pour les spectacles, avait fait traduire cette pièce; et, avant de la donner au théâtre public, il la fit jouer, dans la grande salle des bâtiments d'York, par ses amis. Il y représentait le rôle de Lusignan : il mourut sur le théâtre au moment de la reconnaissance. Les comédiens l'ont jouée depuis avec succès.

Epître dédicatoire a M. '•Falkener, négociant anglais l.

Vous êtes Anglais, mon cher ami, et je suis né en France ; mais ceux qui aiment les arts sont tous •concitoyens. Les honnêtes gens qui pensent ont à peu près les mêmes principes, et ne composent qu'une république : ainsi il n'est pas plus étrange de voir aujourd'hui une tragédie française dédiée à un Anglais, ou à un Italien, que si un citoyen d'Kphèse ou d'Athènes avait autrefois adressé son ouvrage à un Grec d'une autre ville. Je vous offre donc cette tragédie comme à mon compatriote dans la littérature, et comme à mon ami intime 2.

Je jouis en même temps du plaisir de pouvoir dire à ma nation de quel œil les négociants sont regardés chez vous; quelle estime on sait avoir en Angleterre pour une profession qui fait la grandeur de l'État; et avec quelle supériorité quelques-uns d'entre vous représentent leur patrie dans le parlement, et sont au rang des législateurs.

(i) Ce négociant anglais, rju*i fut depuis ambassadeur d'Angleterre à Constantinople (1735), était de ceux qui avaient accueilli Voltaire exilé et auxquels, comme à lord Bolingbroke, il tenait à payer sa dette de reconnaissance.

(2) On notera l'indépendance toute moderne de la pensée et du ton-

ZAÏRE 161

Je sais bien que cette profession est méprisée de nos petits-maîtres ; mais vous savez aussi que nos petits-maîtres et les vôtres sont l'espèce la plus ridicule qui rampe avec orgueil sur la surface de la terre.

Une raison encore qui m'engage à m'entretenir de belles-lettres avec un Anglais plutôt qu'avec un autre, c'est votre heureuse liberté de penser ; elle en communique à mon esprit ; mes idées se trouvent plus hardies avec vous.

Quiconque avec moi s'entretient Semble disposer de mon âme :

S'il sent vivement, il m'enflamme ;

t s'il est fort, il nie soutient.

Un courtisan pétri de feinte Fait dans moi tristement passer Sa défiance et sa contrainte ; Mais un esprit libre et sans crainte M'enhardit et me fait penser.

Mon feu s'échauffe à sa lumière, Ainsi qu'un jeune peintre, instruit Sous Le Moine et sous Largillière *, De ces maîtres qui l'ont conduit Se rend la touche familière ; 11 prend malgré lui leur manière, Et compose avec leur esprit.

C'est pourquoi Virgile se fit Un devoir d'admirer Homère ; Il le suivit dans sa carrière.

Et son émule2 il se rendit, Sans se rendre son plagiaire.

... Si Zaïre a eu quelque succès, je le dois beaucoup moins à la bonté de mon ouvrage, qu'à la prudence que

(1) Le Moine (François) (168S-1737), peintre de talent, qui décora le salon d'Hercule à Versailles et le plafond de la chamelle delà Vierge à Saint-Sulpice. — Nicolas Largillière (1656-1746), un de nos plus grands maîtres en fait de portraits.

(2) Son éniule. V. Notes gramm., p. 990, IX.

Voltaire. *i

j'ai eue de parler d'amour le plus tendrement qu'il m'a été possible. J'ai flatté en cela le goût de mon auditoire : on est assez sûr de réussir quand on parle aux passions des gens plus qu'à leur raison. On veut de l'amour, quelque bon chrétien que l'on soit, et je suis très persuadé que bien en prit au grand Corneille de ne s'être pas borné, dans Po ly eucte, à faire casser les statues de Jupiter par les néophytes; car telle est la corruption du genre humain, que peut-être

De Polyeucte ta belle âme

Aurait faiblement attendri,

Et les vers chrétiens qu'il déclame

Seraient tombés dans le déeri,

N'eût été l'amour de sa femme

Pour ce païen son favori,

Qui méritait bien mieux sa flamme

Que son bon dévot de mari '.

Même aventure à peu près est arrivée à Zaïre. Tous ceux qui vont aux spectacles m'ont assuré que, si elle n'avait été que convertie, elle aurait peu intéressé ; mais elle est amoureuse de la meilleure foi du monde, et voilà ce qui a fait sa fortune. Cependant il s'en faut bien que j'aie échappé à la censure...

... Si vous permettez que les Français soient vos maîtres en galanterie, il y a bien des choses en récompense 2 que nous pourrions prendre de vous. C'est au théâtre anglais que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur la scène les noms de nos rois et des anciennes familles du royaume3. Il me paraît que celte nouveauté pourrait être la source d'un genre de tragédie qui nous est inconnu

(1) Ces vers ironiques et impertinents expriment assez bien la pensée de ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas comprendre Polyeucte. Cette interprétation a prévalu assez longtemps. On en est revenu aujourd'hui.

• (2) En récompense V . Lex.

(3) Aveu intéressant à noter.

/AÏRË lli3

jusqu'ici, et dont nous avons besoin. 11 se trouvera sans doute des génies heureux qui perfectionneront cette idée, dont Zaïre n'est qu'une faible ébauche. Tailt que l'on continuera en France de protéger les lettres, nous aurons assez d'écrivains. La nature forme presque toujours des hommes en tout genre de talent ; il ne s'agit que de les encourager et de les employer. Mais si ceux qui se distinguent un peu n'étaient soutenus par quelque récompense honorable et par l'attrait plus flatteur de la considération, tous les beaux-arts pourraient bien dépérir au milieu des abris élevés pour eux, et ces arbres plantés par Louis XIV dégénéreraient faute de culture : le public aurait toujours du goût, mais les grands maîtres manqueraient. Un sculpteur, dans sou académie, verrait des hommes médiocres à côté de lui, et n'élèverait pas sa pensée jusqu'à Girardon et auPuget1 ; un peintre se contenterait de se croire supérieur à son confrère, et ne songerait pas à égaler le Poussin 2. Puissent les successeurs de Louis XIV suivre toujours l'exemple de ce grand roi, qui donnait d'un coup d'ceil une noble émulation à tous les artistes ! 11 encourageait à la fois un Racine et un Van Robais3... Il portait notre commerce et notre gloire par delà les Indes; il étendait ses grâces sur des étrangers étonnés d'être connus et récompensés par notre cour. Partout où était le mérite, il avait un protecteur dans Louis XIV \

Car de son astre bienfaisant

Les influences libérales,

Du Caire au bord de l'Occident,

(t) François Girardon (16301715). sculpteur qui orna Versailles <le livres. 11 est l'auteur du mausolée de Richelieu dans la chapelle fie la Sorbonne. — Pierre Pltget (1622-1694), grand artiste marseillais, architecte, peintre et surtout sculpteur. Voir au Louvre la salle de ses œuvres. Il a beaucoup travaillé à l'ornementation des somptueux vaisseaux du temps.

J Voir p. 181, note 3.

(3) Van Robais. Voir p. 313, note 1.,.

(4) C'est déjà le ton et ce sont presque les termes de la fameuse lettre à Mi lord Hervey.

Et sous les glaces boréales, Cherchaient le mérite indigent.

Avec plaisir ses mains royales Répandaient la gloire et l'argent; Le tout-sans brigue et sans cabales Guglielmini, Viviani1, Et le céleste Cassini, Auprès des lis venaient se rendre, Et quelque forte pension Vous aurait pris le grand Newton, Si Newton2 avait pu se prendre.

Ce sont là les heureux succès Qui faisaient la gloire immortelle De Louis et du nom français.

Ce Louis était le modèle De l'Europe et de vos Anglais.

On craignait que, par ses progrès, Il n'envahît à tout jamais La monarchie universelle ; Mais il L'obtint par ses bienfaits.

Vous n'avez pas chez vous des fondations pareilles aux monuments de la munificence de nos rois, mais votre nation y supplée. Vous n'avez pas besoin des regards du maître pour honorer et récompenser les grands talents en toul genre.

(1) Guglielmini (Dominique), mathématicien, né à Bologne (1655), mort en 1710, a fait d'importants travaux pour Tendiguement des fleuves, en particulier du Pô. — Viviani (1622-1703), géomètre florentin, élève de Galilée et de Torricelli. — Cassini (1625-1712), célèbre astronome que Colbert attira en France, où il fut membre de l'Académie des Sciences et s'illustra par les plus belies découvertes.

(2) Newton. V. p. 219, note 2.

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Deuxième épîtue dédicatoire a M. le chevalier Falkenek

Ambassadeur d'Angleterre à la Porte Ottomane^

Mon cher ami (car votre nouvelle dignité d'ambassadeur rend seulement notre amitié plus respectable, et ne m'empêche pas de me servir ici d'un titre plus sacré que le titre de ministre : le nom d'ami est bien au-dessus de celui d'Excellence),

Je dédie à l'ambassadeur d'un grand roi et d'une nation libre le même ouvrage que j'ai dédié au simple citoyen, au négociant anglais.

Ceux qui savent combien le commerce est honoré dans votre patrie n'ignorent pas aussi qu'un négociant y est quelquefois un législateur, un bon officier, un ministre publie.

Quelques personnes corrompues par l'indigne usage de ne rendre hommage qu'à la grandeur ont essayé de jeter un ridicule sur la nouveauté d'une dédicace faite à un homme qui n'avait alors que du mérite. On a osé, sur un théâtre consacré au mauvais goût et à la médisance1, insulter ;'i l'auteur de cette dédicace, et à celui qui l'avait reçue : on a osé lui reprocher d'être un négociant. Il ne faut point imputer à notre nation une grossièreté si honteuse, dont les peuples les moins civilisés rougiraient. Les magistrats qui veillent parmi nous sur les mœurs, et qui sont, continuellement occupés à réprimer lé scandale, furent surpris alors ; niais le mépris et l'horreur du public pour l'auteur connu de celte indignité sont une nouvelle preuve de la politesse des Français.

Les vertus qui forment le caractère d'un peuple sont souvent démenties par les vices d'un particulier. Il y a eu quelques hommes voluptueux à Lacédémonc. Il y a eu des esprits légers et bas en Angleterre. Il y a eu dans

1) Voltaire désigne ici la Comédie Italienne.

166 VOLTÀtlie

Athènes des hommes sans goût, impolis et grossiers ; et on en trouve dans Paris.

Oublions-les, comme ils sont oubliés du public; et recevez ce second hommage.

Venons à présent à la traduction de Zaïre, et au changement qui vient de se faire chez vous dans l'art dramatique.

Vous aviez une coutume à laquelle M. Addisou ', le plus sage de vos écrivains, s'est asservi lui-même, tant l'usage tient lieu de raison et de loi. Celte coutume peu raisonnable était de finir chaque acte par des vers d'un goût différent du reste de la pièce; et ces vers devaient nécessairement renfermer une comparaison. Phèdre, en sortant du théâtre, se comparait poétiquement à une biche; Caton, à un rocher; Cléopàtre, à des enfants qui pleurent jusqu'à ce qu'ils soient endormis.

Le traducteur de Zaïre est le premier qui ait osé maintenir les droits de la nature contre un goût si éloigné d'elle. Il a proscrit cet usage ; il a senti que la passion doit parler un langage vrai, et que le poêle doit se cacher toujours pour ne laisser paraître que le héros.

C'est sur ce principe qu'il a traduit, avec naïveté et sans aucune enflure, tous les vers simples de la pièce, que' l'on gâterait, si on voulait les rendre beaux.

On ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas (Acte 1, se. i.)

J'eusse été près du Gange esclave des faux dieux, Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux. (I, i.)

Mais Orosmane m'aime, et j'ai tout oublié. (I, i.)

Non, la reconnaissance est un faible retour,

Un tribut offensant, trop peu fait pour l'amour. (I, i.)

Je me croirais haï d'être aimé faiblement. (I, u.)

Je veux avec excès vous aimer et vous plaire. (I, n.)

L'art n'est pas fait pour toi, tu tien as pas besoin. (IV., U.)

L'art le plus Innocent lient de la perfidie. (IV, u.)

(1) Voir plus loin, p. 235, note i

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Tous les vers qui sont dans ce goût simple et vrai sont rendus mot à mot dans l'anglais. Il eût été aisé de les orner, mais le traducteur a jugé autrement que quelquesuns de mes compatriotes : il a aimé, et il a rendu toute la naïveté de ces vers. En effet, le style doit être conforme au sujet. Alzire, Brutus et Zaïre, demandaient, par exemple, trois sortes de versifications différentes.

Si Bérénice se plaignait de Titus, et Ariane de Thésée, dans le style de Cinna, Bérénice et Ariane ne toucheraient point.

Jamais on ne parlera bien d'amour, si. l'on cherche d'autres ornements que la simplicité et la vérité.

Le traducteur de Zaïre a respecté presque partout les bienséances théâtrales, qui vous doivent être communes comme à nous ; mais il y a quelques endroits où il s'est livré encore à d'anciens usages.

Par exemple, lorsque dans la pièce anglaise, Orosmane vient annoncera Zaïre qu'il croit ne la plus aimer, Zaïre lui répond en se roulant par terre. Le sultan n'est point ému de la voir dans cette posture ridicule et de désespoir, et le moment d'après il est tout étonné que Zaïre pleure.

Il lui dit cet hémistiche (acte IV, scène u) :

Zaïre, vous pleurez !

11 aurait dû lui dire auparavant :

Zaïre, voua nous roulez par terre!

Aussi ces trois mots, Zaïre, vous pleurez, qui font un grand effet sur notre théâtre, nen ont fait aucun sur le vôtre, parce qu'ils étaient déplacés. Ces expressions familières et naïves tirent toute leur force de la seule manière dont elles sont amenées. Seigneur, vous changez de visage, n'est rien par soi-même; mais le moment où ces paroles si simples sont prononcées dans Mithridate l fait frémir.

1 1 i Acte III, scène vi

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