CHAPITRE IV Le Temple du Goût
Le Temple du. Goût, un de? plus délicats ouvrages de Voltaire, est, sous une forme aimable et facile, un ensemble de jugements sur les auteurs du dix-septième siècle. La plupart de ces arrêts sont ratifiés par la postérité, qui s'étonne de voir avec quelle aisance et avec quelle sûreté l'auteur a presque toujours devancé son verdict. Cependant de bons esprits ont été choqués des critiques qui toujours accompagnent et atténuent les éloges décernés môme aux plus grands génies. La vivacité de ces critiques indisposa les. contemporains de Voltaire el lui valut de nombreux ennemis. On a aussi remarqué l'importance exagérée qu'il attache à l'agrément. Le seul but de l'art semble être, d'après lui, de plaire.
Quoi qu'il en soit, bien avant les chapitres du Siècle de Louis Xi\ sur les Beaux-Arts, nous trouvons ici des formules spirituelles et singulièrement heureuses sur les poètes, les écrivains et les artistes de l'époque précédente.
Nous y joignons la lettre à Cideville, qui fait connaître dans quelles circonstances l'ouvrage a été écrit, et deux lettres qui traitent, sous une forme développée, deux sujets intéressant particulièrement les auteurs, l'une à M . Lefebvre sur les inconvénients du métier d'homme de lettres, qui, sous la forme de conseils, est une longue confidence; l'autre, la Lettre a un Premier Commis, sur la liberté qu'il convient de laisser aux écrivains.
Lettre sur les inconvénients du métier d'homme de lettres.
A. M. Lefkbvue *.
Votre vocation, mon cher Lefèbvre, est trop bien marquée pour y résister : il faut que l'abeille fasse de la cire, que le ver à soie file, que M. de Réaumur 2 les dissèque, et que vous les chantiez. Vous serez poète et homme de lettres, moins parce que vous le voulez, que parce que la nature l'a voulu. Mais vous vous trompez beaucoup en imaginant que la tranquillité sera votre partage. La carrière des lettres, et surtout celle du génie, est plus épineuse que celle de la fortune. Si vous avez le malheur d'être médiocre (ce que je ne crois pas), voilà des remords pour la vie ; si vous réussissez, voilà des ennemis : vous marchez sur le bord d'un abîme, entre le mépris et la haine.
« Mais quoi, me direz-vous, me haïr, me persécuter, parce que j'aurai fait un bon poème, une pièce de théâtre applaudie, ou écrit une histoire avec succès, ou cherché à m'éclaircr et à instruire les autres ! »
Oui, mon ami, voilà de quoi vous rendre malheureux à jamais. Je suppose que vous ayez fait un bon ouvrage : imaginez-vous qu'il vous faudra quitter le repos de votre cabinet pour solliciter l'examinateur3: si votre manière de penser n'est pas la sienne, s'il n'est pas l'ami de vos amis, s'il est celui de votre rival, s'il est voire rival lui-même, il vous est plus difficile d'obtenir un privilège qu'à un homme qui n'a point la protection des femmes d'avoir un emploi dans les finances. Il y a toujours trois ou quatre
(1) Jeune écrivain qui mourut cette année même.
(2) Kehé-Antoine de Réaumcr (1683-1757), physicien et naturaliste français, inventeur du thermomètre qui porte son nom,
(3) Le fonctionnaire chargé tic prendre connaissance de l'ouvrage avant de lui décerner le privilège royal, l'autorisation officielle.