DISCOURS SUR LA VIE CACHÉ K EN DIEU
Irai-je donc avec l'hypocrite sonner de la trompette devant moi ? Prierai- je dans les coins des rues, afin qu'on me voie? Défigurerai-je mon visage, et ferai-je paraître mon jeûne par une triste pâleur? Oublierai-je, en un mot, cette sentence de Jésus-Christ : < Prenez garde » ; à quoi, mon Sauveur, à ne faire point de péché ? à ne scandaliser point votre prochain ? Ce n'est pas là ce qu'il veut dire en ce lieu : prenez garde à un plus grand mal que le péché même; « prenez garde de ne pas faire votre justice devant les hommes pour en être vu ; autrement vous n'aurez point, de récompense de votre Père céleste. » Ces vertus qu'oik veut montrer sont de vaines et fausses ¥ertus; on aime à cacher les, véritables; car on y cherche son devoir, et non pas l'approbation d'autrui, la vérité et non l'apparence, la satisfaction de sa conscience et non des applaudissements ; à être parfait et heureux, et non pas à le paraître aux autres. Celui à qui il ne suffit pas d'être parfait et heureux, ne sait ce que c'est de^ perfection et de félicité. Ces vertus, ces rares talents que vous voulez que je montre, sont donc ceux que le monde prise : l'esprit, l'agrément, le savoir, l'éloquence, si vous le voulez, la sagesse du gouvernement, l'adresse de manier les esprits, c'est-à-dire le plus souvent l'adresse de tromper les hommes, de les mener par leurs passions, par leurs intérêts, de les amuser ^ par des espérances. Hélas ! est-ce pour cela que je suis fait? Que je suis donc peu de chose I Que ces talents sont vils e^ de peu de poids ! Est-ce la peine de me charger du soin des autres, de mendier leur estime, d'écouter leurs importuns discours, de flatter leurs passions, de les satisfaire quelquefois, de les tromper le plus souvent ? Car c'est là ce qu'on appelle gouverner les hommes : c'est ce qu'on appelle supériorité de génie, puissance, autorité, crédit. Et pour cela je me chargerai devant les hommes de soins infinis, de mille chagrins envers moi-même, et devant Dieu d'un compte terrible ? Oui le voudrait faire, s'il n'était trompé par les opinions humaines ? Ou qui voudrait étaler ces vains talents, s'il considérait qu'ils ne sont rien que l'appât de la vanité la