CHAPITRE
LES PREMIERES OïtAISONS FUNEBRES
L'oraison funèbre (OraiiOy oraison, dans le sens de discours). - L'usage de prononcer l'éloge des hommes qui avaient joué un rôle important ou qui laissaient après eux de vifs regrets, c^l aussi ancien que Thumanité civilisée. Nous en voyons t1 illustres exemples dans l'antiquité païenne, à Athènes et à Home.
En passant dans l'Église chrétienne (saint Grégoire de Nazianze, saint Ambroise), l'oraison funèbre garde son caractère de panégyrique et prend en plus celui de consolation religieuse et de sermon pratique. Mais elle déchoit rapidement de sa pureté primitive et tombe dans les défauts qui semblent être inhérents au genre, l'emphase et la flatterie.
Elle en était là au début du dix-septième siècle. Un prédicateur éloquent du règne de Louis XIII, Fr. Ogier, s'exprime ainsi dans la préface de se^ oeuvres ' : « Puisque l'usage des panégyriques est si fréquent î)c-i'mi nous ; qu'ils sont introduits de tout temps dans nos chaires par la louange des saints et les oraisons funèbres... ce ne sera pas chose inutile d'en reconnaître le mérite et la difficulté... La première cause de la difficulté des panégyriques vient, ce me semble, de ce qu'ils ne sont apparemment institués et introduits que pour l'ostentation, le divertissement et la pompe... Le panégyrique est comme un tournoi et une montre, ou plutôt une entrée préparée pour un homme illustre. Il faut que les portes de la ville soient ornées de festons, d'inscriptions et de statues... il est
1* Actions publiques de fr* Ogier^ 165».
nécessaire que l'orateur emploie en cette occasion tout son art et toutes les fleurs de son éloquence... »>
La réalité est conforme à cette théorie naïve. Au moment où Bossuet commença à prêcher, l'oraison funèbre était indigne . de la chaire de vérité.
L'oraison funèbre de Bossuet. — En passant du sermon à Toraison funèbre, Bossuet ne change pas de genre; il traite l'oraison funèbre comme un sermon. C'est là sa grande originalité. La vie du héros dont il doit faire l'éloge est un thème à considérations religieuses et à exhortations pratiques comme rétait la fête liturgique dans les sermons du temps.
Cependant, Bossuet subit les lois du genre. La solennité exige une certaine pompe à laquelle il ne se refuse pas. Il est convenable de complimenter les parents du mort ; il convient de ne pas insister sur les erreurs et sur le« fautes du héros, et de prendre des précautions pour dire les vérités nécessaires. Bossuet se plie à ces nécessités, et c'est pour cela qu'il n'aime pas l'oraison funèbre. Il dit dans le début de VOraison funèbre du P. Bourgoing : « Je vous avoue que j'ai coutume de plaindre les prédicateurs obligés de faire les panégyriques funèbres des princes et des gens du monde. La licence et Tambition, compagnes presque inséparables des grandes fortunes, l'intérêt et l'injustice, toujours mêlés trop avant dans les grandes affaires du monde, font qu'on marche parmi les écueils ; et il arrive ordinairement que Dieu a si peu de part dans de telles vies, qu'on a peine à y trouver quelques actions qui méritent d'être louées par ses ministres. »
Il ne faut donc pas demander à Bossuet Texactitude d'un historien. Mais il ne faut pas dire, comme on l'a avancé, qu'il a manqué à ce qui est dû à la vérité. Sur les questions qu'il croit pouvoir traiter en présence de la famille du mort, Bossuet dit ce qu'il pense, avec sincérité. Ses appréciations — sur Charles I*' ou sur Le Tellier,par exemple — peuvent être contestées par l'histoire mieux informée, mais sa loyauté est hors de doute. Elle Ta poussé à multiplier ses investigations et à se documenter pour traiter son sujet. Il n'y a dans son discours ni mensonge, ni légèreté, et il y a des intuitions de génie.
Les oraisons funèbres de Bossuet. — Bossuet a prononcé onze oraisons funèbres, deux à Metz : Yolande de Monterby (1666), Henry de Gornay (1658) — et neuf à Paris : le P. Bourgoing (1662), Nicolas Cornet (1663), Anne d'Autriche (1667), Henriette de France (1669), Henriette d'Angleterre (1670), Marie-Thérèse (1683), Anne de Gonzague (1686), Le Tellier (1686), le prince de Condé (1687). Les sjx dernières seulement ont été impri-
mées par Bossuet, d'abord séparément, puis en volucne en 1689. L'Oraison funèbre d'Anne d'Autriche est perdue et, pour celle de Nicolas Cornel, nous n'avons pas un texte authentique.
Nous donnons ici les oraisons funèbres de Henriette de France et de Henriette d'Angleterre. On trouvera plus loin, à leur date, l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague et celle de Condé. Cette séparation, qui peut sembler d'abord étrange, n'est que logique : VOraison funèbre de Condé marque une date importante dans la vie de Bossuet et nous éclaire sur son rôle à cette époque. Il y avait donc intérêt à respecter Tordre chronologique.
Le sujet. — La vie de la reine d'Angleterre, dans laquelle « se rencontrent toutes les extrémités deschoseshumaines », fournissait à un orateur chrétien une riche matière.
Henrielte-Marie de France naquit au Louvre, le 20 novembre 1609. Elle était la dernière des six filles de Henri IV et de Marie de Médicis. En 1625, à seize ans, elle épousa Charles l»»", roi d'Angleterre. Ce mariage
3ui unissait une princesse catholique à un prince protestant suscita 'abord quelques difficultés : Henriette de France avait amené en Angleterre pour sa chapelle trente six chapelains qui furent regardés comme des émissaires du «< papisme » ei provoquèrent des « nuages » entre le roi et la reine Cependant elle finit par conquérir la confiance de Charles I" et eut désormais une grande part à toutes ses entreprises.
Dans la guerre entre le roi et le Parlement, elle montra beaucoup de décision et de courage. Elle alla chercher des secours en Hollande, marcha à la tète des troupes et on put croire un moment qu'elle allait rétablir les alTaires de la couronne. Mais la chance tourna sur le champ de bataille de Newbury. Réfugiée à Exeter. la reine y mit au monde sa fille Henriette. Quelques jours après, abandonnant son enfant, elle dut prendre la fuite et se réfuirier en France à travers mille dangers.
Arrivée à Paris en 1644. eue y /ni d'abord accueillie avec sympathie. Mais Mazarin refusa d'intervenir pour elle en An^lelerie : il osa même conclure une alliance avec Cromwell et bannit de France les princes anglais qui étaient venus retrouver leur mère. Henriette apprit coup sur coup tous ses malheurs, les tentatives vaines de son fils pour recouvrer le trône et la mort du roi son mari sur l'échafaud. Elle con nut l abandon et le dénuement le plus complet : la pension que la cour de France lui avait promise ne lui était pas payée.
Après avoir connu l'extrémité des malheurs, brusquement, en 1660, elle vit sa maison relevée. Charles IL son fils, rappelé au tiCne de ses pères, fut accueilli en Angleterre avec enthousiasme; sa fille Henriette épousa le frère de louis XIV. Toutes ces vicissitudes lui avaient appris à ne compter que sur Dieu : elle se retira au couvent de ChailloL oij elle mourut chrétiennement, le 10 septembre 1669
L'ORAISON FUNÈBRE. — C'cst à la prière de Madame, duchesse d'Orléans,
3ue Bossuet entreprit de prononcer l'oraison funèbre de la reine 'Angleterre. Il s'aida dans son travail de Mémoires rédigés pour la
circoDstaoce par Mme de Motteville,aui avait intimement fréquenté la défunte. Il connut par cette relation détaillée et véridique le caractère et les qualités de la reine, son courage, sa générosité, sa piété, sa constance dans les malheurs et sa douceur dans la mort : dans la seconde partie de son discours, il raconta toutes ces vertus avec émotion. Mais ce qui l'attira et le retint plus que le spectacle des vertus de la reine, ce fut la Révolution d'Angleterre. Son génie géneralisateur saisissait dans cette tourmente comme des lois des mouvements populaires et des principes qui pouvaieiït être soumis à la méditation des rois. Aussi c est à étudier la Révolution d'Angleterre qu'il s'attacha dans la première partie. Ce qu'il en dit, c'est ce que pouvait en dire un évêque français du dix-septième siècle : il n'a pas tout vu, il n'a pas tout compris. Mais ce qu'il a vu et compris éminemment, c'est le rôle des passions humaines dans les troubles politiques; sur ce point, les historiens n'ont rien ajouté à ses observations.
ANALYSE DE l'ORAISON FUNÈBRE
ExoRDE — Dieu est le maître des rois ; soit qu'il les élève, soit qu'il les abaisse, il leur donne toujours de grandes leçons. Ces leçons apparaissent surtout dans la vie de la reine d'Angleterre qui a connu toutes les extrémités des choses humaines. Profondément chrétienne, la reine a su profiter de ces leçons : elle a usé de la bonne comme de la mauvaise fortune pour son salut.
Première partie. — Naissance illustre de Henriette; grandeur de son mariage Ce qu'elle a été sur le trône d'Angleterre. Elle a profité de la bonne fortune pour faire du bien autour d'elle : sa générosité, son zèle pour le catholicisme, ce qu'elle a fait pour le relever nu milieu des ruine? de l'hérésie; sa charité pour les pauvres, ses efforts pour la paix^ sop rôle dans les rapports de la France et de l'Angleterre.
Deuxième partie. — La mauvaise fortune de Henriette. Elle est venue de la révolution. La cause de cette révolution n'est ni le caractère delà nation, ni le caractère de Charles I", c'est l'esprit de libre examen, la fureur de disputer de tout sans frein et sans règle qui a produit l'anarchie. Un homme s'est rencontré qui a su discipliner à son profit ces instincts de révolle et qui a pris li place <la roi décapité. Portrait de Cromwell. — Henriette a profité de la mauvai??e fortime :son couraire dnns la lutte, sa clôm"nce dans la vicloire.sa ré ^iirnol.ion dans H défaite, sa piété, sa reconnaissance envers Dieu, sa préparation à la mort.
Prononcée le 46 novembre 1GG9, en présence de Monsieur, frère unique du /îo/, el de Madame, en l'église des religieuses de Sainte-Marie de Chailloi, où auail été déposé le cœur de Sa Majesté.
El nunc, reges, inlelligile ; erudimini, qui jadicalis terram.
Maintenant, ôrois, apprenez*; instruisez-vous, juges delà lerre. {PsaL, XI.)
Monseigneur*,
Celui qui rèe^ne dans les cieux, et de qui relèvent ^ tous les empires, à qui seul appartient^ la gloire, la majesté et l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. Soit qu'il élève les trônes, soit qu'il les abaisse, soit qu'il communique sa puissance aux princes, soit qu'il la retire à lui-même et ne leur laisse que leur propre faiblesse, il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine et digne de lui : car, en leur donnant sa puissance, il leur commande d'en user comme il fait lui-même pour le bien du monde ; et il leur fait voir, en la retirant, que toute leur majesté est empruntée, et que, pour être assis sur le trône, ils n'en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême. C'est ainsi qu'il instruit les princes, non seulement par des discours et par des paroles, mais encore par des effets et par des exemples. Et nunCy reges, intetligite ; erudimini, qui judicatit terram .
Chrétiens, que la mémoire d'une grande reine, fille, femme, mère de rois si puissants 5, et souveraine de trois royaumes, appelle de tous côtés à cette triste cérémonie, ce discours vous fera paraître un de ces exemples redou-
1. Apprenez. Grammaire : Verbe. — 2. Philippe, duc d'Orléans, frère de Louis XlV, gendre de la reine défunte. — 3. Helèvenl. Lex. — 4. Appartient. Grammaire : Verbe. — 5. Fille de Henri IV, femme de Charles I»»", mère de Charles II, reine d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande.
tables qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière. Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines: la félicité sans bornes, aussi bien que les misères; une longue et paisible jouissance d'une des plus nobles couronnes de Tunivers ; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur accumulé sur une tête, qui ensuite est exposée à tous les outrages de la fortune ; la bonne cause d'abord suivie de bons succès % et depuis, des retours soudains 3, des changements inouïs ; la rébellion longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse ; nul frein à la licence ; les lois abolies ; la majesté violée par des- attentats jusqu'alors inconnus ; l'usurpation et la tyrannie sous le nom de liberté ; une reine fugitive, qui ne trouve aucune retraite dans trois royaumes, et à qui sa propre patrie n'est plus qu'un triste lieu d'exil ; neuf voyages sur mer entrepris par une princesse, malgré les tempêtes; l'Océan étonné^ de se voir traversé tant de fois en des appareils si divers, et pour des causes si différentes ; un trône indignement renversé, et miraculeusement rétabli. Voilà les enseignements que Dieu donne aux rois : ainsi fait-il voir au monde le néant de ses pompes et de ses grandeurs. Si les paroles nous manquent, si les expressions ne répondent pas à un sujet si vaste et si relevé, les choses parleront assez d'ellesmêmes ; le cœur ^ d'une grande reine, autrefois élevé par une si longue suite de prospérités, et puis plongé tout à coup dans un abîme d'amertumes, parlera assez haut ; et s'il n'est pas permis aux particuliers de faire des leçons aux princes sur des événements si étranges, un roi me prête ses paroles pour leur dire : El nunc^ reges, inlelligile ; erudimini, qui judicalis terram. « Entendez, ô grands de la terre ; instruisez-vous, arbitres du monde. »
Mais la sage et religieuse princesse qui fait le sujet de ce discours n'a pas été seulement un spectacle proposé aux hommes pour y étudier les conseils^ de la divine
1. Tout entière. Grammaire : Adjectif. — 2. De bons succès. Lex. — 3. Des retours. Lex. — 4. Remarquer comment Bossuet a préparé celte figure hardie par une énumération éloquente. — 5. Le ctf>ur ^e la reine, donné aux religieuses de Chaillot, était déposé daps yne urne que I orateur pouvait mo^itfer d'un gestç. — 6. Conseils. Lex.
Providence et les fatales ^ révolutions des monarchies; elle s'est instruite elle-même, pendant que Dieu instruisait les princes par son exemple. J'ai déjà dit que ce grand Dieu les enseigne *, et en leur donnant et en leur ôtant leur puissance. La reine dont nous parlons a également entendu ^ deux leçons si opposées; c'est-à-dire qu'elle a usé chrétiennement de la bonne et de la mauvaise fortune. Dans l'une elle a été bienfaisante, dans l'autre elle s'est montrée toujours invincible. Tant qu'elle a été heureuse, elle a fait sentir son pouvoir au monde par des bontés infinies ; quand la fortune l'eut abandonnée, elle s'enrichit plus que jamais elle-même de vertus : tellement qu'elle a perdu pour son propre bien cette puissance royale qu'elle avait ^ pout* le bien des autres ; et si ses sujets, si ses alliés, si l'Eglise universelle a profité de ses grandeurs, elle-même a su profiter de ses malheurs et de ses disgrâces^ plus qu'elle n'avait fait' de toute sa gloire. C'est ce que nous remarquerons dans la vie éternellement mémorable de très haute, très excellente et très puissante princesse Henriette-Marie de France, reine de la Grande-Bretagne. Quoique personne n'ignore les grandes qualités d'une reine dont l'histoire a- rempli tout l'univers, je me sens obligé d'abord à les rappeler en votre mémoire, afin que cette idée ^ nous serve pour toute la suite du discours. Il serait superflu de parler au long de la glorieuse naissance de cette princesse; on ne voit rien sous le soleil qui en égale la grandeur. Le pape saint Grégoire a donné dès les premiers siècles cet éloge singulier à la couronne de^ France, qu'elle est autant au-dessus des autres couronne!^ du monde que la dignité royale surpasse les fortunes particulières^. Que s'il a parlé en ces termes du temps du roi Childebert, et s'il a élevé si haut la race de Mérovée, jugez ce qu'il aurait dit du sang de saint Louis et de Charlemagne. Issue de cette race, fille de Henri le Grand et de tant de rois, son grand cœur^ a surpassé sa naissance Toute autre place qu'un trône eût été indigne d'elle. A la vérité elle eut de quoi satisfaire ^ à sa noble fierté, quand
1. Fatales. Lex. — ^. Les enseigne. Grammaire : Verbe. - 3. Entendu. Lieflt- — 4. Avait. Lex. — 5. Disgrâces. Lex. — 6. Idée. Lex. — 7. Lib. VJ, ep. 6. —8. Cœur. Lex —9. Satisfaire à. Grammaire : Verbe.
elle vit qu'elle allait unir la maison de France à la royale famille des Stuart, qui étaient venus ^ à la succession de la couronne d'Angleterre par une fille de Henri VIP, mais qui tenaient de leur chef, depuis plusieurs siècles, le sceptre d'Ecosse, et qui descendaient de ces rois antiques dont Torigine se cache si avant dans l'obscurité des premiers temps. Mais si elle eut de la joie de régner sur une grande nation, c'est parce qu'elle pouvait contenter le désir immense qui sans cesse la sollicitait à faire du bien. Elle eut une magnificence royale, et Ton eût dit qu'elle perdait ce qu'elle ne donnait pas. Ses autres vertus n'ont pas été moins admirables. E.idèle dépositaire des plaintes et des secrets, elle disait que les princes devaient garder le même silence que les confesseurs et avoir la même discrétion. Dans la plus grande fureur des guerres civiles, jamais on n'a douté de sa parole ni désespéré de sa clémence. Quelle autre a mieux pratiqué cet art obligeant, qui fait qu'on se rabaisse sans se dégrader 3, et qui accorde * si hexireusement la liberté avec le respect ? Douce, familière, agréable autant que ferme et vigoureuse, elle savait persuader et convaincre aussi bien que commander, et faire valoir la raison non moins que l'autorité. Vous verrez avec quelle prudence elle traitait les affaires; et une main si habile eût sauvé l'État, si l'État eût pu être sauvé ^. On ne peut assez louer la magnanimité de cette princesse. La fortune ne pouvait rien sur elle ; ni les maux qu'elle a pr,^v^us, ni ceux qui l'ont surprise, n'ont abattu son courage, ^^iie dirai-je de son attachement immuable à la religion de ses ancêtres ? Elle a bien su reconnaître que cet attachement faisait la gloire de sa maison aussi bien que celle de toute la France, seule nation de l'univers qui, depuis douze siècles presque accomplis que ses rois ont embrassé le christianisme, n'a jamais vu sur le trône que des princes enfants de l'Église. Aussi a-t-elle toujours déclaré que rien ne serait capable
1. Etaient venus à. Grammaire: Verbe. — 2. La princesse Marguerite, fîUe aînée de Henri VII, mariée à Jacques IV, roi d'Ecosse, aïeule du roi d'Angleterre Jacques I" — 3. Dégrader. Lex. — 4. Accord ' Lex — 5. Cf Virgile Enéide, II, 290-291 : ... Si Pergama dexlra — Defendi possent^ eliam hac defensa fuissent.
de la détacher de la foi de saint Louis. Le roi son mari lui a donné jusqu'à la mort ce bel éloge, qu'il n'y avait que le seul point ^ de la religion où leurs cœurs fussent désunis; et, confirmant par son témoignage la piété de la reine, ce prince très éclairé a fait connaître en même temps à toute la terre la tendresse, l'amour conjugal, la sainte et inviolable fidélité de son épouse incomparable.
Dieu, qui rapporte tous ses conseils à la conservation de sa sainte Église, et qui, fécond en moyens, emploie toutes choses à ses fins cachées, s'est servi autrefois des chastes attraits de deux saintes héroïnes pour délivrer ses fidèles des mains de leurs ennemis. Quand il voulut sauver la ville de Béthulie, il tendit dans la beauté de Judith un piège imprévu et inévitable à l'aveugle brutalité d'Holopherne. Les grâces pudiques de la reine Esther eurent un effet aussi salutaire, mais moins violent. Elle gagna le cœur du roi son mari, et fit d'un prince infidèle un illustre^ protecteur du peuple de Dieu. Par un conseil à peu près semblable, ce grand Dieu avait préparé un charme innocent ^ au roi d'Angleterre dans les agréments infinis de la reine son épouse. Comme elle possédait son affection (car les nuages qui avaient paru au commencement furent bientôt dissipés), et que son heureuse^ fécondité redoublait tous les jours les sacrés liens de leur amour mutuel, sans commettre * l'autorité du roi^ son seigneur, elle employait son crédit à procurer un peu de repos aux catholiques accablés. Dès l'âge de quinze ans elle fut capable de ces soins ; et seize années d'une prospérité accomplie, qui coulèrent sans interruption avec ^ l'admiration de toute la terre, furent seize années de douceur pour cette Église affligée^. Le crédit de la reine obtint aux catholiques ce bonheur singulier et presque incroyable d'être gouvernés successivement par trois nonces apostoliques, qui leur apportaient les consolations que reçoivent les enfants de Dieu de la communication avec le Saint-Siège.
Le pape saint Grégoire, écrivant au pieux empereur
1. Point. Lex. — 2. Illastre. Lex. —3. Charme. Lex. — 4 Commettre*' Lex. — 5. Avec. Grammaire ; PréDosUion, — 6. Affligée Lex.
Maurice, lui représente en. ces termes les devoirs des rois chrétiens : « Sachez, ô grand empereur, que la souveraine puissance vous, est accordée d'en haut, afin que la vertu soit aidée, que les voies du clçl soient élargies, et que l'empire de la terrç, serve l'empire du ciel ^ î » C'est la Vérité elle-même qui lui a dicté ces belles paroles : car qu'y atril de plus convenable à la puissance que de secourir la vertu? à quoi la force doit-elle servir qu'à^ défendre la raison ? çt pourquoi commandent les hommes, si ce n'est pour faire que Çieu soit obéi? Mais surtout il faut remarquer robligatio^ si glorieuse que ce grand pape impose aux princes d'élargir les voies du ciel. Jésus-Christ a dit dans son Évangile : Combien est- étroit le chemin qui mène à la vie 3 ! et voici ce.qui le rend si étroit. C'est que le juste, sévère à lui-mên^e/*, et persécuteur irréconciliable de ses propres passions^ se trouve encore persécuté par les injustes passions des autres, et ne peut pas même obtenir que le monde le, laisse en repos dans ce sentier solitaire et rude où il grimpe plutôt qu'il ne marche. Accourez, dit saint Grégoire, puissances du siècle, voyez dans quel sentier la vertu chemine doublement à Tétroit, et par ellemême, et par l'effoi^tde ceux qui la persécutent : secourezla, tendez-lui la niain, puisque vous la voyez déjà fatiguée (Ju combat qu'elle soutient au dedans contre tant de tentations qui accablent la nature humaine; mettez-la du moins à couvert des insultes^, du dehors : ainsi vous élargirez.un peu les voies ducrel, et rétablirez ce chemin, que sa hauteur et son âpreté rendront toujours assez difficile.
Mais si jamais Ton peut dire que la voie du chrétien est étroite, c!est, messieurs, dursrnt les persécutions; car que peut-on imaginer de plus malheureux que de ne pouvoir conserver la foi sans s'exposer au supplice, ni sacrifier sans trouble, ni chercher Dieu qu'en tremblant? Tel était Tétat déplorable des catholiques anglais. L'erreur et la nouveauté se faisaiqnten^endre dans toutes lesqhair.es;
1. Lib. III, ep. 65. — 2. Oa'à défendre. Grammaire : Conjonclion. — 9. AfalUu^ VII, 14. — 4. Sévère à lui-même. Grammaire : Préposition. — . Bossuet ne craint pas le mot familier même dans l'oraison funèbre. — 5. Insultes. Grammaire : Nom.
ORAISON FUNÈBRE DE HENRIETtE-MARIE DE FRANCE ÎOS
et la doctrine ancienne, qui, selon l'oracle de l'Évangile, « doit être prêchée jusque sur les toits », pouvait à peine parler à l'oreille ^. Les enfants de Dieu étaient étonnés de ne voir plus ni Tautel, ni le sanctuaire, ni ces tribunaux de miséricorde ^ qui justifient ^ ceux qui s'accusent. O douleur ! il fallait cacher la pénitence avec le même soin qu'on eût fait les crimes ^ ; et Jésus-Christ même se voyait contraint, au grand malheur des hommes ingrats, de chercher d'autres voiles et d'autres ténèbres que ces voiles et ces ténèbres mystiques dont il se couvre volon-, tairement dans l'EucharistieiyA l'arrivée de la reine, la rigueur se ralentit, et les catnôliques respirèrent. Cette chapelle royale, qu'elle fit bâtir avec tant de magnificence dans son palais de Sommerset, rendait à l'Église sa première forme. Henriette, digne fille de saint Louis, y animait tout le monde par son exemple, et y soutenait avec gloire par ses retraites, et par ses prières, et par ses dévotions, l'ancienne réputation de la très chrétienne maison de France. Les prêtres de l'Oratoire, que le grand Pierre de Bérulle ^ avait conduits avec elle, et après eux les PP. capucins^, y donnèrent, parleur piété, aux autels leur véritable décoration^ et au service divin sa majesté naturelle. Les prêtres et les religieux, zélés et infatigables pasteurs de ce troupeau affligé, qui vivaient en Angleterre pauvres, errants, travestis, ,,« desquels aussi le monde n'était pas digne '^ », venaient reprendre avec joie les marques glorieuses de leur profession dans la chapelle de la reine; et l'Église désolée, qui autrefois pouvait à peine gémir librement et pleurer sa gloire passée, faisait retentir hautefuent les cantiques de Sion dans une terre étrangère ^. Ainsi la pieuse reine consolait la captivité des fidèles et relevait leur espérance.
1. Bossuet a retourné le texte de TEvangile: Qaodin aure aixditis.prasdicale super lecta {Mal th.. Y, 21).— 2. Les confessionnaux; Bossuet emploie cette périphrase pour mettre en relief l'idée de pardon. — 3. Justifient. Lex. — 4. Qu'on eût fait. Grammaire : Verbe. — 5. Pierre de Bérulle (1575-1629), cardinal, fondateur en France de la congrégation de l'Oratoire, ministre d'Etat sous Louis XIIL Bérulle fut à la fois un théologien mystique et un diplomate très avisé. — 6. Les Capucins remplacèrent les Oratoriens renvoyés en France par le roi. — 7. Hebr., XI, 38. --- 8. Allusion à la captivité de Babylonè et au psaume CXXXVI
; Quand Dieu laisse sortir du puits de l'abîme la fumée qui obscurcit le soleil, selon l'expression de l'Apocalypse S c'est-à-dire l'erreur et Thérésie ; quand, pour punir les scandales, ou pour réveiller les peuples et les pasteurs, il permet à l'esprit de séduction ^ de tromper les âmes^ hautaines^ et de répandre partout un chagrin* superbe, une indocile curiosité et un esprit de révolte, il détermine dans sa sagesse profonde les limites qu'il veut donner a;ux malheureux progrès de l'erreur et aux souffrances de son Église. Je n'entreprends pas. Chrétiens, de vous dire la destinée des hérésies de ces derniers siècles, ni de marquer le terme ^ fatal dans lequel Dieu a résolu de borner leur cours ; mais, si mon jugement ne me trompe pas ; si rappelant la mémoire des siècles passés, j'en fais un juste rapport à l'état présent, j'ose croire, et je vois les sages concourir^ à ce sentiment, que les jours d'aveuglement sont écoulés, et qu'il est temps désormais que la lumière revienne. Lorsque le roi Henri VIII, prince ea tout le reste accompli'^, s'égara dans les passions qui ont perdu Salomon et tant d'autres rois, et commença d'ébranler l'autorité de l'Église, les sages ^ lui dénoncèrent qu'en ^remuant ce seul point ^^, il mettait tout en péril, et qu'il donnait contre son dessein une licence effrénée aux âges suivants. Les sages le prévinrent; mais les sages sont-ils crus en ces temps d'emportement, et ne se rit-on pas de leurs prophéties? Ce qu'une judicieuse prévoyance n'a pu mettre dans l'esprit des hommes, une maîtresse plus impérieuse, je veux dire l'expérience, les a forcés de le croire, Tout ce que la religion a de plus saint a été ^n proie ^^ : l'Angleterre a tant changé qu'elle ne sait plus elle-même à quoi s'en tenir ; et, plus agitée en sa terre et dans ses ports mômes que l'Océan qui l'environne, elle se voit inondée par l'effroyable débordement de mille sectes bizarres. Qui sait si, étant revenue de ses erreurs prodigieuses ^^ touchant la royauté, elle ne pous-
1. Apoc, IX, 2. — 2. Séduction. Lex. — 3. Hautaine. Lex. — 4. Chagrin. Lex. — 5. Terme. Lex. — 6. Concourir. Lex. — 7. Comparer le jugement que Bossuet porte sur Henri VIII dans VHisloire des variations (liv. VII).-- 8. Les sages: Thomas Morus, grand chancelier,et Fischer, évèque de Rochester. — 9. Lui dénoncèrent que. Grammaire : Verbe. •— 10. L'autorité de l'Eglise. ~ 11. En proie: Lex, — 12. Prodigieuse. Lex.
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'i i'^icLi.nCi' Prince de -; .et cclebrc' à ' • ta d'upence 9e ' ^^leter. imuΣnU lufc ajse-7 3e hànheu^ ue'e "{^fu ï'cJla.t Elle \ ;• ou élu tilt receue^éc f pcr ta main '^cjej \ ^- / pi'^' héritier Van ''16 dû.
<^'^^J^'^"0"^-<-''^' vertucu.u' r^-nicnic apryy .rr. v . . /7. ,/..V.. âjîtc3n.^. a f^de' i^ijio ■] maJUre ffejrdej de la ^ftjtla(m.a CkhjltOt tb^t.p^.chccher Ba.*uJ cette S^frftra'iHc le.t con^p laiienJ eternellc^i. tiU mourut. ^auiUm^nt .1 (\?iafnJ'e .7 ^Lùuè^ df Pixri/ 1/ u f^rt/nthrr tfifiçaJf'e'
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r-w mAjB^ F' JjlLi^itla^^tu'ru^J'.^jac^u^J- ala,^Ud«Cûl<-'
HENRIETTE MARIE DE FRANCE, REINE d'aNGLETERRE
(Bibl, nat.)
era pas plu3 loin ses rétlexions, et si, ennuyée ^ de ses changements, elle ne regardera pas avec complaisance l'état qui a précédé? Cependant admirons ici la piété de la reine qui a su si bien conserver les précieux restes de tant de persécutions : que de pauvres, que de malheureux, que de familles ruinées pour la cause de la foi ont subsisté pendant tout le cours de sa vie par l'imm.ense profusion de ses aumônes ! elles se répandaient de toutes parts jusqu'aux dernières extrémités de ses trois royaumes, et s'étendant par leur abondance même sur les ennemis de la foi elles adoucissaient leur aigreur et les ramenaient à l'Église. Ainsi non seulement elle conservait, mais encore elle augmentait le peuple de Dieu : les conversions étaient innombrables ; et ceux qui en ont été témoins oculaires nous ont appris que, pendant trois ans de séjour qu'elle a fait dans la cour du roi son fils, la seule chapelle royale a vu plus de trois cents convertis, sans parler des autres, abjurer saintement leurs erreurs entre les mains de ses aumôniers. Heureuse d'avoir conservé si soigneusement Tétincelle de ce feu divin ^ que Jésus est venu allumer au monde ! Si jamais l'Angleterre revient à soi 3, si ce levain précieux^ vient un jour à sanctifier loute cette masse où il a été mêlé par ses royales mains, la postérité la plus éloignée n'aura pas assez de louanges pour célébrer les vertus de la religieuse Henriette, et croira devoir à sa piété l'ouvrage si mémorable du rétablissement de l'Église. Que si l'histoire de l'Église garde chèrement la mémoire de cette reine, notre histoire ne taira pas les avantages qu'elle a procurés à sa maison et à sa patrie; femme et mère très chère et très honorée, elle a réconcilié avec là France le roi son mari et le roi son fils. Oui ne sait qu'après la mémorable action de l'île de Ré, et durant ce faiT^eux siège de la Rpahelle ^, cette princesse, prompte à se servir des conjonctures importantes, fit conclure la paix, qui empQcha l'Angleterre de continuer son secours aux calvinistes révoltés? et dans ces dernières années,
1. Ennuyée. Lex. — 2. Lac, XII, 4^. — 3. A soi. Grammaire : Pronom — 4. Cf. Mallh., XIÏI, 33. — 5. Il s'agit de la défense glorieuse de l'île de Ré contre Buckingham, en 1627, et du siège de la Rochelle par Richelieu.
après que notre grand roi, plus jaloux de sa parole et du salut de ses alliés que de ses propres intérêts, eut déclaré la guerre aux Anglais S ne fut-elle pas encore une sage et heureuse médiatrice ? Ne réunit-elle pas les deux royaumes? et depuis encore ne s'est-elle pas appliquée en toutes rencontres à conserver cette même intelligence? Ces soins regardent maintenant Vos Altesses Royales 2; et l'exemple d'une grande reine, aussi bien que le sang de France et d'Angleterre, que vous avez uni par votre heureux mariage, vous doit inspirer le désir de travailler san s cesse à l'union de deux rois qui vous sont si proches et de qui la puissance et la vertu peuvent faire le destin de toute l'Europe.
Monseigneur, ce n'est plus seulement par cette vaillante mainetparce grand cœur que vous acquerrez de la gloire ; dans le calme d'une profonde paix vous aurez des moyens de vous signaler, et vous pouvez servir l'État sans l'alarmer, comme vous avez fait tant de fois^ en exposant au milieu des plus grands hasards de la guerre une vie aussi précieuse et aussi nécessaire que la vôtre. Ce service, Monseigneur, n'est pas le seul qu'on attend de vous, et l'on peut tout espérer d'un prince que la sagesse conseille, que la valeur anime, et que la justice accompagne dans toutes ses actions ^. Mais où m'emporte mon zèle si loin de mon triste sujet! je m'arrête à considérer les vertus de Philippe, et je ne songe pas que je vous dois l'histoire des malheurs de Henriette.
J'avoue, en la commençant, que je sens plus que jamais la difficulté de mon entreprise. Quand j'envisage de près les infortunes inouïes d'une si grande reine, je ne trouve plus de paroles, et mon esprit, rebuté de tant d'indignes
1. Louis XIV, qui avait conclu un traité avec les Hollandais, dut les aider dans leur guerre contre l'Angleterre (1665). Mais la flotte qu'il leur envoya resta dans une inaction calculée. La reine fut médiatrice entre la France et l'Angleterre et détacha la France de la Hollande en 1667. — 2. Le duc et la duchesse d'Orléans. — 3. Dans la campagne de Flandre (1667). — 4. Le duc d'Orléans ne méritait guère de tels éloges que Bossuel, d'ailleurs, lui donne avec froideur et pour se conformer à 1 étiquette.
traitements qu'on a faits à la majesté et à la vertu, ne se résoudrait jamais à se jeter parmi tant d'horreurs, si la constance admirable avec laquelle cette princesse a soutenu ^ ces calamités ne surpassait de bien loin les crimes qui les ont causées. Mais en même temps, Chrétiens, un autre soin me travaille^; ce n'est pas un ouvrage humain q le je médite : je ne suis pas ici un historien qui doive ^ vous développer^ le secret des cabinets, ni l'ordre des batailles, ni les intérêts des partis; il faut que je m'élève audessus de l'homme pour faire trembler toute créature sous les jugements de Dieu. J'entrerai avec David dans les puissances du Seigneur'', et j'ai à vous faire voir les merveilles de sa main et de ses conseils ^ : conseils de juste vengeance sur TAngleterre, conseils de miséricorde pour le salut de la reine; mais conseils marqués par le doigt de Dieu, dont l'empreinte est si vive et si manifeste dans les événements que j'ai à traiter, qu'on ne peut résistera cette lumière.
Quelque haut qu'on puisse remonter pour rechercher dans les histoires les exemples des grandes mutations', on trouve que jusqu'ici elles sont causées ou par la mollesse ou par la violence des princes. En effet quand les princes, négligeant de connaître leurs affaires et leurs armées, ne travaillent qu'à la chasse, comme disait un historien^, n'ont de gloire ^ que pour le luxe, ni d'esprit que pour inventer des plaisirs; ou quand, emportés par leur humeur violente, ils ne gardent plus ni loi ni mesures, et qu'ils ôtent les égards et la crainte aux hommes en faisant que les maux qu'ils souffrent leur paraissent plus insupportables que ceux qu'ils prévoient : alors ou la licence excessive, ou la patience poussée à l'extrémité menacent terriblement les maisons régnantes.
Charles l^', roi d'Angleterre, était juste, modéré, magnanime, très instruit de ses affaires et des moyens de régner; jamais prince ne fut plus capable de rendre la royauté non seulement vénérable et sainte, mais encore
1. Soutenu. Lex. — 2. Me travaille. Lex. — 3. Un historien qui doive. Grammaire : Verbe. — 4. Développer. Lex. — 5. Psalm., LXX, lo. — Ç^.ConseHs.LQ\. — l. Mutations. Lex. — 8. Quinte-Curce,VII1,0. —9. O/oire. Lez.
aimable et chère à ses peuples *. Que lui peut-on reprocher, sinon la clémence ? Je veux bien avouer de lui ce qu'un auteur célèbre a dit de César, qu'il a été clément jusqu'à être obligé de s'en repentir : Cœsari proprium et peculiare sil clementiœ insigne, qua usqiie ad pœnitenliant omnes superavil *. Que ce soit donc là, si l'on veut, l'illustre défaut de Charles aussi bien que de César; mais que ceux qui veulent croire que tout est faible dans les malheureux et dans les vaincus ne pensent pas pour cela nous persuader que lia force ait manqué à son courage^ ni la vigueur à ses conseils. Poursuivi à toute outrance par l'implacable malignité de la fortune, trahi de tous les siens, il ne s'est pas manqué à lui-même. Malgré les mauvais succès de ses armes infortunées, si on a pu le vaincre, on n'a pas pu le forcer ; et comme il n'a jamais refusé ce qui était raisonnable étant vainqueur, il a toujours rejeté ce qui était faible et injuste étant captif^. J'ai peine à contempler son grand cœur dans ces dernières épreuves; mais certes il a montré qu'il n'est pas permis aux rebelles de faire perdre la majesté à un roi qui sait se connaître 5, et ceux qui ont vu de quel front il a paru dans la salle dé Westminster et dans la place de Whitehall^ peuvent juger aisément combien il était intrépide à la tête de ses armées, combien auguste et majestueux au milieu de son palais et de sa cour. Grande reine, je satisfais à vos plus tendres désirs, quand je célèbre ce^ monarque; et ce cœur, qui n'a jamais vécu que poui lui, se réveille, tout poudre^ qu'il est, et devient sensible, même sous ce drap mortuaire, au nom d'un époux si cher, à qui ses ennemismêmes accorderont le titre de sage et celui de juste, et que la postérité mettra au rang des grands princes, si son histoire trouve des lecteurs dont le jugement ne se laisse pas maîtriser^ aux événements ni à la fortune.
1. Eloge excessif, qui était commandé par la circonstance. Cliarles ,!•«' parait avoir ea de^ grandes qualités d'homme, peu de qualités de roi. — 2. Pline, Hisl. naL, iib. VII, cap. XXY. — On voit que Bossuel ne s'interdit pas de citer les auteurs profanes. — 8. Courage. Lex. — 4. Etant vainqueur... étant captif, Tours latins qui donnent au style une grande concision. — 5. Se connaître. Lex. — 6. .}ugé à Westminster, Charles l^ fut exécuté à Whilehall en 1649. — 7. Poudre. Lex. — 8 Maitriser à. Grammaire: Préposition.
Ceux qui sont instruits des affaires étant obligés d'avouer que le roi n'avait point donné d'ouverture ni de prétexte aux excès sacrilèges dont nous abhorrons la mémoire, en accusent la fierté* indomptable de la nation ; et je confesse que la haine des parricides ^ pourrait jeter les esprits dans ce sentiment: mais quand on considère de plus près l'histoire de ce grand royaume, et particulièrement les derniers règnes, où l'on voit non seulement les rois majeurs, mais encore les pupilles, et les reines mêmes si absolues^ et si redoutées; quand on regarde la facilité incroyable avec laquelle la religion a été ou renversée ou rétabliq^ par Henri, par Edouard, par Marie, par Elisabeth^, on nejtrouve ni la nation si rebelle, ni ses parlements si fiers et^si factieux ; au contraire, on est obligé de reprocher à ces peuples d'avoir été trop soumis, puisqu'ils ont mis sous le joug leur foi même et leur conscience. N'accusons donc pas aveuglément le naturel des habitants de Tîle la plus célèbre du monde, qui, selon les plus fidèles historiens, tirent leur origine des Gaules ; et ne croyons pas que les Merciens, les Danois et les Saxons ^ aient tellement corrompu en eux ce que nos pères leur avaient donné de bon sang, qu'ils soient capables de s'emporter à des procédés^ si barbares s'il ne s'y était mêlé d'autres causes. Qu'est-ce donc qui les a poussés? quelle force, quel transport, quelle intempérie^ a causé ces agitations et ces violences? N'en doutons pas, Chrétiens, les fausses religions, le libertinage d'esprit ^, la fureur de disputer des choses divines sans fin, sans règle, sans soumission, a emporté les courages^. Voilà les ennemis que la reine a eu à combattre et que ni sa pru dence, ni sa douceur, ni sa fermeté n'ont pu vaincre. \
1. La fierté. Lex. ~ 2. Parricides. Lex. — La haine que Ton éprouve pour un crime affreux comme le meurtre de Charles I", pourrait induire a penser que cette nation est d'une humeur sauvage et farouche.— 3. Les rois majeurs : Henri VIII; les pupilles : Edouard VI, roi à dix ans, sous la tutelle du duc de Somerset ; les reines : Marie Tudor et Elisabeth. — 4. Henri VIII fit de l'Angleterre une nation schismalique ; avec Edouard VI elle devint quasi hérétique ; la reine Marie rétablit le catholicisme ; Elisabeth constitua l'Eglise anglicane. — 5. Les peuples primitifs de l'Angleterre sont les Saxons, les Danois et les Angles; les Merciens constituent une partie du royaume des Angles, mais ne sont pas une race. — 6. S'emporter à. Grammaire : Préposition. — 7. Intempérie. Lex. -^ à Libertinage d'esprit. Lex. — 9. Courages. Lex.
' J'ai déjà dit quelque chose de la licence où se jettent les esprits quand on ébranle les fondements de la religion et qu'on remue les bornes une fois posées ^ : mais, comme la matière que je traite me fournit un exemple manifeste et unique dans tous les siècles de ces extrémités furieuses, il est, messieurs, de la nécessité de mon sujet de remonter jusqu'au principe, et de vous conduire pas à pas par tous les excès où le mépris de la religion ancienne et celui de l'autorité de TEglise ont été capables
. de pousser les hommes.
i Donc la source de tout le mal est que ceux qui n'ont pas craint de tenter au siècle passé la réformation ^ par le schisme, ne trouvant poin^^de plus fort rempart contre toutes leurs nouveautés que là sainte autorité de l'Église, ils 3 ont été obhgés de la renverser. Ainsi les décrets des conciles, la doctrine des Pères et leur sainte unanimité, l'ancienne tradition du Saint-Siège et de l'Église catholique, n'ont plus été comme autrefois des lois sacrées et inviolables ; chacun s'est fait à soi-même un tribunal où il s'est rendu l'arbitre de sa croyance ; et encore qu'il semble que les novateurs aient voulu retenir les esprits en les renfermant dans les limites de l'Écriture Sainte, comme ce n'a été qu'à condition que chaque fidèle en deviendrait l'interprète et croirait que le Saint-Esprit lui en dicte l'explication, il n'y a point de particulier qui ne se voie autorisé par cette doctrine à adorer ses inventions, à consacrer ses erreurs, à appeler Dieu tout ce qu'il pense ^. Dès lors on a bien prévu que, la licence n'ayant plus de frein, les sectes se multiplieraient jusqu'à l'infini; que l'opiniâtreté^ serait invincible, et que tandis que les uns ne cesseraient de disputer ou donneraient leurs rêveries pour des inspirations, les autres, fatigués de tant de folles visions, et ne pouvant plus reconnaître la majesté de la religion déchirée par tant de sectes, iraient enfin chercher un repos funeste et une entière indépendance dans l'indifférence des religions « ou dans l'athéisme.
1. Prov., XXII. — 2. Réformalion. Lex. — 3. Ceux qui... ils. Grammaire: Construction. — 4. Raisonnement habituel de Bossuel contre les protestants — 5. Opiniâtreté. Lex. — 6. LindilJérence des religions, état d'esprit
Tels et plus pernicieux encore, comme vous verrez^ dans la suite, sont les effets naturels de cette nouvelle» doctrine: mais de même qu'une eau débordée ne fait pai^f partout les mêmes ravages, parce que sa rapidité ne trouve pas partout les mêmes penchants^ et les mêmes i ouvertures; ainsi, quoique cet esprit d'indocilité et d'in- ^ dépendance soit également répandu dans toutes les hérésies de ces derniers siècles, il n'a pas produit universellement les mêmes effets; il a reçu diverses limites, suivant que la crainte, ou les intérêts, ou l'humeur des particuliers et des nations, ou enfin la puissance divine, qui donne quand il lui plaît des bornes secrètes aux passions des hommes les plus emportés, l'ont différemment retenu. Que s'il s'est montré tout entier à l'Angleterre, et si sa malignité s'y est déclarée sans réserve, les rois en ont souffert ; mais aussi les rois en ont été cause : ils ont trop fait sentir aux peuples que l'ancienne religion se pouvait changer ; les sujets ont cessé d'en révérer les maximes quand ils les ont vues céder aux passions et aux intérêts de leurs princes. Ces terres trop remuées, et devenues incapables de consistance, sont tombées de toutes parts et n'ont fait voir que d'effroyables précipices : j'appelle ainsi tant d'erreurs téméraires et extravagantes qu'on voyait paraître tous les jours. Ne croyez pas que ce soit seulement la querelle de l'épiscopat^ ou quelques chicanes sur la liturgie anglicane qui aient ému les communes ; ces disputes n'étaient encore que de faibles commencements, par où 3 ces esprits turbulents faisaient comme un essai de leur liberté ; mais quelque chose de plus violent se remuait^ dans le fond des cœurs: c'était un dégoût secret de tout ce qui a de l'autorité, et une démangeaison ^ d'innover sans fin après qu'on en a vu le premier exemple.
Ainsi les calvinistes, plus hardis que les luthériens, ont servi à établir les sociniens ^, qui ont été plus loin qu'eux,
de celui qui trouve que toutes les religions se valent, et non indifférence en maUère de religion. — l. Penchants. Lex. — ± L'épiscopat anglican, sous Charles I", opprimait les sectes dissidentes; contre l'épiscopat les Communes soutinrent les presbytériens. — 3. Par où. Grammaire : Préposition. — 4. Se remuait. Grammaire : Verbe, —b. Démangeaison. Lex. — 6 Sociniens: disciples de Socin, ils nient la divinité de Jésus-Christ.
et dont ils errossissent tous les jours le parti ; les sectes infinies des anabaptistes ^ sont sorties de cette même source, et leurs opinions, mêlées au calvinisme, ont fait naître les indépendants, qui n'ont point eu de bornes, parmi lesquels on voit les trembleurs ^, gens fanatiques qui croient que toutes leurs rêveries leur sont inspirées, et ceux qu'on nomme chercheurs ^, à cause que dix-sept cents ans après Jésus-Christ ils cherchent encore la religion, et n'en ont point d'arrêtée.
C'est, messieurs, en cette sorte que les esprits, une fois émus ^, tombant de ruines en ruines, se sont divisés en tant de sectes. En vain les rois d'Angleterre ont cru les pouvoir retenir sur cette pente dangereuse en conservant l'épiscopat; car que -peuvent des évêques qui ont anéanti eux-mêmes l'autorité de leur chaire, et la révérence 5 qu'on doit à la succession, en condamnant ouvertement leurs prédécesseurs jusqu'à la source même de leur sacre, c'est-à-dire jusqu'au pape saint Grégoire et au saint moine Augustin, son disciple et le premier apôtre de la nation anglaise? Qu'est-ce que l'épiscopat, quand il se sépare de l'Église, qui est son tout, aussi bien que du Saint-Siège, qui est son centre, pour s'attacher, contre sa nature, à la royauté comme à son chef ? Ces deux puissances d'un ordre si différent ne s'unissent pas, mais s'embarrassent mutuellement, quand on les confond ensemble ; et la majesté des rois d'Angleterre serait demeurée plus inviolable, si, contente de ses droits sacrés, elle n'avait point voulu attirer à soi les droits de l'autorité de l'Église : ainsi, rien n'a rétenu la violence des esprits féconds en erreurs, et Dieu, pour punir l'irréligieuse instabilité de ces peuples, les a livrés à l'intempérance^ de leur folle curiosité, en sorte que l'ardeur de leurs disputes insensées, et leur religion arbitraire, est d 3venue ^ la plus dangereuse de leurs maladies.
1. Anabaptistes : ceux qui rebaptisent les enfants à l'à^e de raison. — 2. Trembleurs : ce sont les disciples de Georges Fox qui se livraient à des contorsions quand Tinspiration de Dieu leur venait (/o quake, trembler: quakers ou trembleurs). — 3. Chercheurs: secte de puritains fondée far Henri Vane {lo seek, chercher : seekers ou chercheurs). — 4. Emus. .ex. — 5. Révérence. Lex. — 6. Intempérance. Lex. — 7. Est devenue. Grammaire : Verbe.
Il ne faut point s'étonner s'ils perdirent le respect de la majesté et des lois, ni s'ils devinrent factieux, rebelles et opiniâtres. On énerve la religion quand on la change*, et on lui 6te un certain poids qui seul est capable de tenir les peuples. Us ont dans le fond du cœur je ne sais quoi d'inquiet 2, qui s'échappe si on leur ôte ce frein nécessaire ; et on ne leur laisse plus rien à ménager, quand on leur permet de se rendre maîtres de leur religion. C'est de là que nous est né ce prétendu règne de Christ, inconnu jusqu'alors au Christianisme, qui devait anéantir toute la royauté et égaler ^ tous les hommes; songe séditieux des indépendants, et leur chimère impie et sacrilège : tant il est vrai que tout se tourne en révoltes et en pensées séditieuses, quand Tautorité de la religion «st anéantie ! Mais pourqupi chercher des preuves d'une vérité que le Saint-Esprit a prononcée par une sentence manifeste ? Dieu même menace les peuples qui altèrent la religion qu'il a établie, de se retirer du milieu d'eux, et par là de les livrer aux guerres civiles. Écoutez comme il parle par la bouche du prophète Zacharie^. « Leur âme, dit le Seigneur, a varié envers moi », quand ils ont si souvent changé la religion, « et je leur ai dit : Je ne serai plus votre pasteur », c'est-à-dire, je vous abandonnerai à vous-mêmes et à votre cruelle destinée ; et voyez la suite : ^ Que ce qui doit mourir aille à la mort ; que ce qui doit être retranché soit retranché»; entendez-vous ces paroles ? «et que ceux qui demeureront se dévorent les uns les autres ». O prophétie trop réelle et trop véritablement accomplie! La reine avait bien raison de juger qu'il n'y avait pas de moyen d'ôter les causes des guerres civiles qu'en retournant à l'unité catholique, qui a fait fleurir durant tant de siècles l'Église et la monarchie d'Angleterre, autant que les plus saintes Églises et les plus illustres monarchies du monde! Ainsi quand cette pieuse princesse servait l'Église, elle croyait servir l'État ; elle croyait assurer au roi des serviteurs, en conservant à Dieu des fidèles. L'expérience a justifié^ ses sentiments ; et il est vrai
1. Change. Lex. — 2. Inquiet. Lex. — 3. Egaler. Lex. — 4. Zach., XI, 9. — f>. Qu*en retournant. Grammaire : Conjonction. — 6. Justifié, h^x.
que le roi son fils n'a rien trouvé de plus ferme dans son service que ces catholiques si haïs, si persécutés, que lui avait sauvés la reine sa mère. En effet, il est visible que, puisque la séparation et la révolte contre l'autorité de rÉglise a été^ la source d'où sont dérivés tous les maux. on n'en trouvera jamais les remèdes que par le retour à l'unité et par la soumission ancienne. C'est le mépris de cette unité qui a divisé l'Angleterre. Que si vous me demandez comment tant de factions opposées et tant de sectes incompatibles, qui se devaient apparemment détruire ^ les unes Les autres, ont pu si opiniâtrement conspirer ensemble contre le trône royal, vous Tallez apprendre. Un homme s'est rencontré ^ d'une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans la paix et dans la guerre, qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil * et par prévoyance, mais au reste si vigilant et si prêt à tout, qu'il n'a jamais manqué les occasions qu'elle lui a présentées ; enfin un de ces esprits remuants et audacieux qui semblent être nés pour changer le monde ^. Que le sort de tels esprits est hasardeux ^, et qu'il en paraît dans l'histoire à qui leur audace a été funeste ! Mais aussi que ne font-ils pas quand il plaît à Dieu de s'en servir ! 11 fut donné à celui-ci de tromper les peuples et de prévaloir contre les rois ^. Car, comme il eut aperçu^ que, dans ce mélange infini de sectes qui n'avaient plus de règles certaines, le plaisir de dogmatiser sans être repris ni contraint par aucune autorité ecclésiastique ni séculière était le charme ^ qui possédait les esprits, il sut si bien les concilier par là^^, qu'il fit un corps redoutable de cet assemblage monstrueux ^^. Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l'appât de la
1. A été. Grammaire : Verbe. — 2. Se devaient détruire. Grammaire : Construction. — 3. Oomwen, que Bossuet, par délicatesse, ne nomme pas devant la fille de Charles 1" -— 4. Conseil. Lex. — 5. Ce portrait est constitué par une série de contrastes : il y avait plusieurs nommes en Cromwell. — 6. Hasardeux. Lex. — 7. Apoc, XIII, 5, 7. — 8. Comme il eut aperçu. Grammaire: Verbe. — 9. Charme. Lex. — 10. Par là. en laissant a chacun la liberté de dogmatiser, de prêcher, suivant sa fantaisie, -^ll. Remarquer l'opposition aes mots corps et as^icmblage monstrueux,
liberté, elle suit en aveugle, pourvu qu'elle en entende seulement le nom. Ceux-ci, occupes* du premier objet qui les avait transportés, allaient toujours, sans regarder qu'ils allaient à la servitude ; et leur subtil conducteur, qui, en combattant, en dogmatisant, en mêlant mille personnages divers, en faisant le docteur et le prophète aussi bien que le soldat et le capitaine, vit qu'il avait tellement enchanté 2 le monde, qu'il était regardé de toute l'armée comme un chef envoyé de Dieu pour la protection de Tindépendance, commença à s'apercevoir qu'il pouvait encore les pousser plus loin. Je ne vous raconterai pas la suite trop fortunée de ses entreprises, ni ses fameuses victoires dont la vertu était indignée, ni cette longue tranquillité qui a étonné l'univers. C'était le conseil ^ de Dieu d'instruire les rois à ne point quitter son Église. Il voulait découvrir par un grand exemple tout ce que peut l'hérésie, combien elle est naturellement indocile et indépendante, combien fatale à la royauté et à toute autorité légitime. Au reste, quand ce grand Dieu a choisi quelqu'un pour être l'instrument de ses desseins *, rien n'en arrête le cours : ou il enchaîne, ou il aveugle, ou il dompte tout ce qui est capable de résistance. « Je suis le Seigneur, dit-il par la bouche de Jérémie ; c'est moi qui ai fait la terre avec les hommes et les animaux, et je la mets entre les mains de qui il me plaît; et maintenant j'ai voulu soumettre ces terres à Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur^. » Il l'appelle son serviteur, quoique infidèle ^, à cause qu'il l'a nommé pour exécuter ses décrets. Et j'ordonne, poursuit-il, que tout lui soit soumis, jusqu'aux animaux »; tant il est vrai que tout ploie "^ et que tout est souple quand Dieu le commande 1 Mais écoutez la suite de la prophétie : « Je veux que ces peuples lui obéissent et qu'ils obéissent encore à son fils, jusqu'à ce que le temps des uns et des autres vienne^. » Voyez, Chrétiens, comme les temps sont marqués, comme les générations sont
1. Occupés. Lex. — 2. Enchanté. Lex. — 3. Conseil. Lex. — 4. Cromwell a été choisi par Dieu pour être Tinstrument de ses desseins ; aussi, Bossuet tout en le jugeant sévèrement, le respecte comme une force providenUelle. —5. Jerem., XXVIl, 5, 6.-6. Qaoigue infidèle. Grammaire/ Construction. — 7. Ploie. Lex, — 8. Jerem., XXVlI, 7.
comptées : Dieu détermine jusqu'à quand doit durer Tassoupissement, et quand aussi se doit réveiller le monde.
Tel a été le sort de l'Angleterre. Mais que, dans cette effroyable confusion de toutes choses, il est beau de considérer ce que la grande Henriette a entrepris pour le salut de ce royaume, ses voyages, ses négociations, ses traités, tout ce que sa prudence et son courage opposaient à la fortune *■ de TÉtat, et enfin sa constance, par laquelle, n'ayant pu vaincre la violence de la destinée, elle en a si noblement soutenu l'effort! Tous les jours elle ramenait quelqu'un des rebelles; et de peur qu'ils ne fussent malheureusement engagés à faillir toujours, parce qu'ils avaient failli une fois, elle voulait qu'ils trouvassent leur refuge dans sa parole 2. Ce fut entre ses mains que le gouverneur de Sharborough^ remit ce port et ce château inaccessible. Les deux Hothams père et fils, qui avaient donné le premier exemple de perfidie en relusant au roi même les portes de la forteresse et du port de HulH, choisirent la reine pour médiatrice, et devaient rendre au roi cette place avec celle de Beverley ; mais ils furent prévenus et décapités; et Dieu, qui voulait punir leur honteuse désobéissance par les propres mains des rebelles, ne permit pas que le roi profitât de leur repentir. Elle avait encore gagné un maire de Londres^, dont le crédit était grand, et plusieurs autres chefs de la faction. Presque tous ceux qui lui parlaient se rendaient à elle; et si Dieu n'eût point été inflexible, si l'aveuglement des peuples n'eût pas été incurable, elle aurait guéri les esprits, et le parti le plus juste aurait été le plus fort.
On sait, messieurs, que la reine a souvent exposé sa personne dans ces conférences secrètes ; mais j'ai à vous faire voir de plus grands hasards. Les rebelles s'étaient saisis des arsenaux et des magasins; et, malgré la défection de tant de sujets, malgré l'infâme désertion de la milice même, il était encore plus aisé au roi de lever des sol dats que de les armer. Elle abandonne^ pour avoir des
1. Fortune. Lex. — 2. Le première édition donne : «< leur refuge dans sa bonté et leur sûreté dans sa parole ». — 3. Sir Hugh Cholmondley. — 4. Parce qu'ils tenaient leur situation du Parlement. — 5. Le lordmaire Gourney.
armes et des munitions, non seulement ses joyaux, mais encore le soin de sa vie. Elle se met en mer au mois de février, malgré l'hiver et les tempêtes ; et, sous prétexte de conduire en Hollande la princesse royale, sa fiile aînée S qui avait été mariée à Guillaume, prince d'Orange 2, elle va pour engager les Etats dans les intérêts du roi, lui gagner des officiers, lui amener des munitions. L'hiver ne l'avait pas effrayée, quand elle partit d'Angleterre; l'hiver ne l'arrête pas onze mois après, quand il faut retourner auprès du roi ; mais le succès n en^ fut pas semblable. Je tremble au seul récit de la tempête furieuse dont sa flotte fut battue durant dix jours. Les matelots furent alarmés jusqu'à perdre l'esprit, et quelques-uns d'entre eux se précipitèrent dans les ondes. Elle, toujours intrépide autant que les vagues étaient émues, rassurait tout le monde par sa fermeté ; elle excitait ceux qui l'accompagnaient à espérer en Dieu qui faisait toute sa confiance ; et, pour éloigner de leur esprit les funestes idées * de la mort qui se présentait de tous côtés, elle disait, avec un air de sérénité qui semblait déjà ramener le calme, que les reines ne se noyaient pas. Hélas ! elle est réservée à quelque chose de bien plus extraordinaire ! et, pour s'être sauvée du naufrage, ses malheurs n'en seront pas moins déplorables. Elle vit périr ses vaisseaux, et presque toute l'espérance d'un si grand secours ^. L'amiral ^, où elle était, conduit par la main de Celui qui domine sur la profondeur de la mer et qui dompte ses flots soulevés, fut repoussé auX ports de Hollande ; et tous les peuples furent étonnés d'une délivrance si miraculeuse.
Ceux^Qui sont échappés du naufrage disent un éternel adieu à la mer et aux vaisseaux ; et, comme disait un ancien auteur "^j ils n'en peuvent même supporter la vue, Cependant, onze jours après, ô résolution étonnante ! la reine, à peine sortie d'une tourmente si épouvantable, pressée du désir de revoir le roi et de le secourir, ose
1. Henriette-Marie Stuart. — 2. Guillaume II d'Orange, père de Guillaume III, qui devint roi d'Angleterre en 1688, après avoir expulsé Jacques II. — 3. En. Grammaire : Pronom. — 4. Idées. Lex. — 5. Tout ce qu'on espérait des grands secours au'elk conduisait. — 6. Le vaisseau amiral. — 7. Tértullien. De Pœnilenlia, 7
encore se commettre * à la furie de l'Océan et à la rigueur de l'hiver. Elle ramasse quelques vaisseaux qu'elle charge d'officiers et de munitions, et repasse enfin en Angleterre. Mais qui ne serait étonné de la cruelle destinée de cette princesse ! Après s'être sauvée des flots ^, une autre tempête lui fut presque fatale : cent pièces de canon tonnèrent sur elle à son arrivée 3, et la maison où elle entra fut percée de leurs coups. Qu'elle eut d'assurance dans cet effroyable péril ! mais qu'elle eut de clémence pour l'auteur ^ d'un si noir attentat ! On l'amena prisonnier peu de temps après; elle lui pardonna son crime, le livrant pour tout supplice à sa conscience et à la honte d'avoir entrepris sur la vie^ d'une p*-incesse si bonne et si généreuse : tant elle était au-dessus de la vengeance aussi bien que de la crainte !
Mais ne la verrons-nous jamais auprès du roi, qui souhaite si ardemment son retour ? Elle brûle du même désir, et déjà je la vois paraître dans un nouvel appareil. Elle marche comme un général à la tête d'une armée royale, pour traverser des provinces que les rebelles tenaient presque toutes ; elle assiège et prend d'assaut en passant une place considérable^ qui s'opposait à sa marche, elle triomphe, elle pardonne ; et enfin le roi la vient recevoir dans une campagne où il avait remporté l'année précédente une victoire "^ signalée sur le général Essex. Une heure aprèrs on apporta la nouvelle d'une grande bataille gagnée^. Tout semblaitprospérer par sa présence;les rebelles étaiehf consternés ; et si la reine en eût été crue; si, au lieu de diviser les armées royales et de les amuser^, contre son avis, aux sièges infortunés de Hull et de Glocester, ont eût marché droit à Londres, l'affaire était décidée, et cette campagne eût fini la guerre*^. Mais le moment fut manqué : le terme fatal approchait ; et le Ciel, qui semblait suspendre en faveur de la piété de la reine la vengeance qu'il méditait, commença à se dé-
1. Se commellre. Lex. — 2. Grammaire : Construction. — 3. La flotte du Parlement bombardait le port de Burlington, où elle venait de débarquer. — 4. L'amiral Balten. — 5. Entreprise sur la vie. Lex. — 6. Bristol.
— 7. La victoire d'Edgeliill. — 8. La victoire remportée à Roundway- Down par les généraux Wilmot et Opten sur les troupes parlementaires
— 9. Amuser. Lex. — 10. C'est l'avis de W»caulay.
clarer. « Tu sais vaincre *, disait un brave Africain au plus rusé capitaine qui fut jamais, mais tu ne sais pas user de ta victoire. Rome, que tu tenais, t'échappe ; et le destin ennemi t'a ôté tantôt le moyen, tantôt la pensée de la prendre. » Depuis ce malheureux moment tout alla visiblement en décadence, et les affaires furent sans retour^. La reine, qui se trouva grosse, et qui ne put par tout son crédit faire abandonner ces deux sièges, qu'on vit enfin si mal réussir, tomba en langueur, et tout l'État languit avec elle. Elle fut contrainte de se séparer d'avec le roi, qui était presque assiégé dans Oxford, et ils se dirent un adieu bien triste, quoiqu'ils^ne sussent pas que c'était le dernier. Elle se retira à Exeter, ville forte, où elle fut ellemême bientôt assiégée. Elle y accoucha d'une princesse et se vit douze jours après contrainte de prendre la fuite pour se réfugier en France.
Princesse ^, dont la destinée est si grande et si glorieuse, i'aut-il que vous naissiez en la puissance des ennemis de votre maison! 0 Éternel! veillez sur elle; anges saints, rangez à l'entour vos escadrons invisibles, et faites la garde autour du berceau d'une princesse si grande et si délaissée ! elle est destinée au sage et valeureux Philippe, et doit des princes à la France dignes de lui, dignes d'elle et de leurs aïeux. Dieu l'a protégée, messieurs ; sa gouvernante '*, deux ans après, tire ce précieux enfant des mains des rebelles ; et, quoique ignorant sa captivité et sentant trop sa grandeur, elle se découvre elle-même; quoique refusant tous les autres noms, elle s'obstine à dire qu'elle est la princesse, elle est enfin amenée auprès de la reine sa mère, pour faire sa consolation durant ses malheurs, en attendant qu'elle fasse la félicité d'un grand prince et la joie de toute la France. Mais j'interromps Tordre de mon histoire. J'ai dit que la reine fut obligée à^ se retirer de son royaume. En effet elle partit des porls d'Angleterre à la vue des vaisseaux des rebelles, qui la poursuivaient de si près qu'elle entendait presque leurs cris et leurs menaces insolentes. 0 voyage bien différent de celui
1. TiTE LivE, XXII, 51, et XXVI, 11. — 2. Sans retour. Lex. — 3. La duchesse d'Orléans. — 4. La comtesse Morton. — 5. Obligée à. Grammaire : Préposition.
J. Calvet. — BoBSuei.
qu*elle avait fait sur la même mer lorsque, venant prendre possession du sceptre de la Grande-Bretagne, elle voyait pour ainsi dire les ondes se courber sous elle et soumettre toutes leurs vagues à la dominatrice des mers ^. Maintenant chassée, poursuivie par ses ennemis implacables, qui avaient eu l'audace de lui faire son procès 2, tantôt sauvée, tantôt presque prise, changeant de fortune à chaque quart d'heure, n'ayant pour elle que Dieu et son courage inébranl-able, elle n'avait ni assez de vents ni assez de voiles pour favoriser sa fuite précipitée. Mais enfin elle arrive à Brest, où après tant de maux il lui fut permis de respirer un peu.
Quand je considère en moi-mênie les périls extrêmes et continuels qu'a courus cette princesse sur la mer et sur la terre durant l'espace de près de dix ans, et que d'ailleurs je vois que toutes les entreprises sont inutiles contre sa personne, pendant que tout réussit d'une manière surprenante contre PÉtat, que puis-je penser autre chose, sinon que la Providence, autant attachée à lui conserver la vie qu'à renverser sa puissance, a voulu qu'elle survéquît ^ à ses grandeurs, afin qu'elle pût survivre aux attachements de la terre et aux sentiments d'orgueil, qui corrompent d'autant plus les âmes qu'elles sont plus grandes et plus élevées? Ce fut un conseil^ à peu près semblable qui abaissa autrefois David sous la main du rebelle Absalon : « Le voyez-vous, ce grand roi, dit le saint et éloquent prêtre de Marseille ^, le voyez-vous seul, abandonné, tellement déchu dans l'esprit des siens qu'il devient un objet de mépris aux uns, et, ce qui est plus insupportable à un grand courage^, un objet de pitié aux autres ? ne sachant, poursuit Salvien, de laquelle de ces deux choses il avait le plus à se plaindre, ou de ce que Siba li3 nourrissait, ou de ce que Séméi avait l'insolence de le maudire ^. » Voijà, messieurs, une image, mais imparfaite.
1. On dirait que ces mots sont suggérés à Bossuet par le tableau de Rubens représentant l'arrivée de Marie de Médicis en France. — 2. Elle Tut déclarée coupable de haute trahison parla Chambre des Communes. -^ 3. Survéquil. Grammaire: Verbe. — A. Conseil. Lex. — 5. Saî//il;n, De Guber. Dei, II, 5. —6. Courage. Lex. — 7. Siba était du parti de Saaletil offrit le pain et le vin à David fugitif. Séméi, rencontrant David lui jeta des pierres et le maudit. — Henriette, reine d'Angleterre, réfugiée en
de la reine d'Angleterre, qiiànd, après de si étranges humiliations, elle l'ut encore contrainte de paraître au monde, et d étaler pour ainsi dire à la France même, et au Louvre, où elle était née avec tant de gloire, toute l'étendue de sa misère. Alors elle put bien dire avec le prophète Isaïe: « Le Seigneur des armées a fait ces choses pour anéantir tout le faste des grandeurs humaines, et \ourner en ignominie ce que l'univers a de plus auguste *. » Ce n'est pas que la France ait manqué à la fille de Henri le Grand ; Anne la magnanime, la pieuse, que nous ne nommerons jamais sans regret ^ la reçut d'une manière convenable à la majesté des Jeux reines; ihais les affaires du roi ne permettant pas que cette sage régente pût proportionner le remède au mal, jugez de l'état de ces deux princesses: Henriette, d'^un si grand cœur, est contrainte de demander du secours; Anne, d'un si grand cœur, ne peut en donner assez. Si Ton eût pu avancer ces belles années dont nous admirons maintenant le colirs glorieux, Louis, qui entend de si loin les gémissements des chrétiens affligés 3, qui, assuré de sa gloire, dont la sagesse de ses conseils et la droiture de ses intentions lui répondent toujours malgré l'incertitude des événements, entreprend lui seul la cause commune et porte ses armes redoutées à travers des espaces immenses de mer et de terre, aurait-il refusé son bras à ses voisins, à ses alliés, à son propre sang, aux droits sacrés de la royauté, qu'il sait si breti maintenir ? avec quelle puissance l'Angleterre laurait-elle vu invisible défenseur ou vengeur présent -* de la majesté violée ! Mais Dieu n'avait laissé aucune ressource au roi d'Angleterre; tout lui manque, tout lui est contraire : les Écossais, à qui il se donne, le livrent aux parlementaires anglais, et les gardes fidèles ^ ie nos rois trahissent le leur. Pendaût que le Parlement
i*'rance, fut proscrite par ses anciens sujets, reçut une pension de Mazarin, et comme cette pension ne lui était pas payée pendant la Fronde elle dut accepter les secours du cardinal de Retz et des Frondeurs On voit tout ce que BossUet sait mettre dans une allusion. ~ 1. Is., XXIII, 9. — 2. Bossuet avait gardé une vive reconnaissance à Anne d'Autriche* il prononça son oraison funèbre en 16b7. — 3. Louis XIV, en 1669, avait erivoyé le dufe de Beaufort avec 7.000 hommes àepburir Candie assiégée jiar les Turcs. —4. Présent. Lex. — 5. La garde écossaise du roi de rfance, créée par Charles VJL fui supprimée en 1786.
d'Angleterre songe à congédier l'armée, cette armée, tout indépendante, réforme elle-même à sa mode le Parlement, qui eût gardé quelques mesures, et se rend maîtresse de tout. Ainsi le roi est mené de captivité en captivité ; et la reine remue en vain la France, la Hollande, la Pologne même, et les puissances du nord les plus éloignées. Elle ranime les Écossais, qui arment trente mille hommes ; elle fait avec le duc de Lorraine ^ une entreprise pour la délivrance du roi son seigneur, dont le succès paraît infaillible, tant le concert ^ en est juste: elle retire 3 ses chers enfants. Tunique espérance de sa maison, et confesse à cette fois^ que parmi les plus mortelles douleurs ou est encore capable de joie: elle console le roi, qui lui écrit de sa prison même qu'elle seule soutient son esprit, et qu'il ne faut craindre de lui aucune bassesse, parce que sans cesse il se souvient qu'il est à elle. 0 mère! ô femme ! ô reine admirable, et digne d'une meilleure fortune, si les fortunes de la terre étaient quelque chose ! enfin il faut céder à votre sort : vous avez assez soutenu TÉtat, qui est attaqué par une force invincible et divine ; il ne reste plus désormais sinon ^ que vous teniez ferme parmi ses ruines.
Comme une colonne dont la masse solide paraît le plus ferme appui d'un temple ruineux, lorsque ce grand édifice qu'elle soutenait fond sur elle sans l'abattre : ainsi la reine se montre le ferme soutien de l'État, lorsque après en avoir longtemps porté le faix, elle n'est pas même courbée sous sa chute.
Qui cependant pourrait exprimer ses justes douleurs? qui pourrait raconter ses plaintes ? Non, messieurs, Jérémie lui-même, qui seul semble être capable d'égaler les lamentations aux calamités, ne suffirait pas à de tels regrets. Elle s'écrie avec ce prophète : « Voyez, Seigneur, mon aftliction; mon ennemi s'est fortifié, et mes enfants sont perdus; le cruel a mis sa main sacrilège sur ce qui m'était le plus cher; la royauté a été profanée, et les princes sont foulés aux pieds. Laissez-moi, je pleurerai
.1 Charles IV de Lorraipe. — 2. Concert. Lex. — 3. Relire. Lex. — 4. A celte fois. Grammaire : Préposition. — 5. Il ne reste plus sinon que. Grammaire : Conjonction.
amèrement; n'entreprenez pas de me consoler. L'épée a frappé au dehors; mais je sens en moi-môme une mort semblable^ . »
Mais après que nous avons écouté ses plaintes, saintes filles 2, ses chères amies (car elle voulait bien vous nommer ainsi), vous qui Tavez vue si souvent gémir devant les autels de son unique protecteur, et dans le sein desquelles elle a versé les secrètes consolations qu'elle en recevait, mettez fin à ce discours en nous racontant les sentiments chrétiens dont vous avez été les témoins fidèles. Combien de fois a-t-elle en ce lieu remercié Dieu humblement de deux grandes grâces : l'une, de l'avoir fait^ chrétienne; l'autre, messieurs, qu'attendez-vous? peut-être d'avoir rétabli les affaires du roi son fils? Non; c'est de l'avoir fait reine malheureuse. Ah ! je commence à regretter les bornes étroites du lieu où je parle; il faut éclater, percer cette enceinte, et faire retentir bien loin une parole qui ne peut être assez entendue. Que ses douleurs l'ont rendue savante dans la science de l'Evangile ! et qu'elle a bien connu la religion et la vertu de la croix, quand elle a uni le christianisme avec les malheurs ^. Les grandes prospérités nous aveuglent, nous transportent, nous égarent, nous font oublier Dieu, nous-mêmes, et les- sentiments de la foi; de là naissent des monstres de crimes ^, des raffinements de plaisir, des délicatesses d'orgueil, qui ne donnent que trop de fondement à ces terribles malédictions que Jésus-Christ a prononcées dans son Évangile : « Malheur à vous qui riez ! malheur à vous qui êtes pleins et contents du monde ^! » Au contraire, comme le christianisme a pris sa naissance de la croix, ce sont aussi les malheurs qui le fortifient : là on expie ses péchés; là on épure ses intentions; là on transporte ses désirs de la terre au ciel; là on perd tout le goût du monde, et on cesse de s'appuyer sur soi-même et sur sa prudence. Il ne faut pas se flatter, les plus expé-
1. Divers passages de Jérémie {Lam., I, 16-10 II, 12; I, 26). — 2. Les Filles de la Visitation de Sainte-Marie, dont le couvent de Chaillot avait été fondé par la reine d'Angleterre. — 3. L'avoir fait chrétienne Grammaire: Participe. — 4. Quand elle a regardé les malheurs comme* essentiels à l'état du vrai chrétien. — &. Monstres de crimes. Lex. — 6 Luc, VI, 25.
rimentés dans les affaires font des fautes capitales; mais que noiis nous pardonnons aisément nos fauteg^ quand la fortune nous les pardonne ! et que nous nous croyons bientôt les plus éclairés et les plus habiles quand nous sommes les plus élevés et les plus heureux ! Les mauvais succès ^ sont les seuls maîtres qui peuvent nous reprendre utilement et nous arracher cet aveu d'avoir failli, qui <îoûte tant à notre orgueil. Alors, quand les malheurs nous ouvrent les yeux, nous repassons avec amertume sur tous nos faux pas; nous nous trouvons également accablés de ce que nous avons fait et de ce que nous avons manqué de faire, et nous ne savons plus par où excuser cette prudence présomptueuse qui se croyait infaillible : nous voyons que Dieu seul est sage, et, en déplorant vainement lés fautes qui ont ruiné nos affaires, une meilleure réflexion nous apprend à déplorer celles qui ont perdu notre éternité, avec cette singulière consolation qu'on les répare quand on les pleure.
Dieu a tenu ^ douze ans sans relâche, sans aucune consolation de la part des hommes, notre malheureuse reine (donnons-lui hautement ce titre ^, dont elle a fait un sujet (d'actions de grâces), lui faisant étudier sons sa main ces dures mais solides^ leçons. Enfin, fléchi par ses vœ^ux et par son humble patience, il a rétabli la maison royale ; Charles II est reconnu^, et l'injure des rois a été vengée. Ceux que les armes n'avaient pu vaincre ni les conseils ramener, sont revenus tout à coup d'eux-mêmes; déçus par leur liberté, ils en ont à la fin détesté l'excès, honteux d'avoir eu tant de pouvoir, et leurs propres succès leur faisant horreur. Nous savons que ce prince magnanime eût pu hâter ses affaires en se servant de la main de ceux qui s'offraient à détruire la tyrannie par un seul coup : sa grande âme a dédaigné ces moyens trop bas ; il a cru qu'en quelque état que fussent les rois, il était de leur majesté de n'agir que par les lois ou par les armes. Ces lois, qu'il a protégées, l'ont rétabli presque toutes seules: il règne paisible et glorieux sur le trône de ses ancêtres,
1. Succès. Lex. — 2. Tma. Lex. — 3. De reinè malheureuse. —4. Solides. Lex. —5. Par la révolution de 1660.
et fait régner avec lui la justice, la sagesse et la clémence ^.
Il est inutile de vous dire combien la reine fut consolée par ce merveilleux événement ; mais elle avait appris par ses malheurs à ne changer pas dans un si grand changement de son état : le monde une fois banni n eut plus de retour dans son cœur. Elle vit avec étonnement que Dieu, qui avait rendu inutiles tant d'entreprises et tant d'efforts, parce qu'il attendait l'heure qu'il avait marquée, quand :^le fut arrivée, alla prendre comme par la main le roi son fils pour le conduire à son trône. Elle se soumit plus que jamais à cette main souveraine qui tient du plus haut des cieux les rênes de tous les empires; et dédaignant les trônes qui peuvent être usurpés, elle attacha son affection au royaume où Ton ne craint point d'avoir des égaux * et où l'on voit sans jalousie ses concurrents. Touchée de ces sentiments, elle aima cette humble maison-^ plus que ses palais : elle ne se servit plus de son pouvoir que pour protéger la foi catholique, pour multiplier ses aumônes, et pour soulager plus abondamment les familles réfugiées de ces t^ois royaumes, et tous ceux qui avaient été ruinés pour la cause de la religion ou pour le service du roi. Rappelez en votre mémoire avec quelle circonspection elle ménageait le prochain, et combien elle avait d'aversion pour les discours empoisonnés de la médisance. Elle savait de quel poids est non seulement la moindre parole, mais le silence même des princes, et combien la médisance se donne d'empire quand elle ^ osé seulement paraître en leur auguste présence. Ceux qui la voyaient attentive à peser toutes ses paroles jugeaient bien qu'elle était sans cesse sous la vue de Dieu, et que, fidèle imitatrice de l'institut de Sainte-Marie, jamais elle ne perdait la sainte présence de la majesté divine. Aussi rappelait-elle souvent ce précieux souvenir par 1 oraison et par la lecture du livre de Tlmitation de Jésus, où elle apprenait à se conformer au véritable modèle des chrétiens. Elle veillait sans relâche sur sa conscience. Après tant de maux et
1. Eloge peu mérité, mais commandé par les circonstances. — 2. Auo., dé Cw Dei. V, 24. — 3. Le couvent de Saiût€-Marie de Chaillot.
tant de traverses, elle ne connut plus d'autres ennemis que ses péchés; aucun ne lui sembla léger; elle en faisait un rigoureux examen; et, soigneuse de les expier par la pénitence et par les aumônes, elle était si bien préparée, que la mort n'a pu la surprendre, encore qu'elle soit venue sous l'apparence du sommeil ^ Elle est morte, cette grande reine ! et par sa mort elle a laissé un regret éternel, non seulement à Monsieur et à Madame, qui, fidèles à tous leurs devoirs, ont eu pour elle des respects si soumis, si sincères, si persévérants, mais encore à tous ceux qui ont eu l'honneur de la servir ou de la connaître. Ne plaignons plus ses disgrâces qui font maintenant sa félicité. Si elle avait été plus fortunée, son histoire serait plus pompeuse, mais ses œuvres seraient moins pleines et avec des titres superbes elle aurait peut-être paru vide devant Dieu. Maintenant* qu'elle a préféré la croix au trône, et qu'elle a mis ses malheurs au nombre des plus grandes grâces, elle recevra les consola Hons qui sont promises à ceux qui pleurent ^. Puisse donc ce Dieu de miséricorde accepter ses afflictions en sacrifice agréable! puisse-t-il la placer au sein d'Abraham, et, content de ses maux, épargner désormais à sa fille et au monde de si terribles leçons !
1. Elle s'éteignil en dormant. - 2. Mainlenant que. Grammaiie; Conjonction. — 3. AiaK/i., V, 5.
ORAISON FUNEBRE