‹ Œuvres choissiesChapitre 45 sur 232 · DISCOURS A L'ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DISCOURS A L'ACADÉMIE FRANÇAISE

Messieurs,

Je sens plus que jamais la difficulté de parler, aujourd'hui que je dois parler devant les maîtres de l'art du bien dire, et dans une compagnie où l'on voit paraître avec un égal avantage l'érudition et la politesse ^ Ce qui augmente ma peine, c'est qu'ayant abrégé en ma faveur vos formes et vos délais ordinaires ^, vous me pressez d'au-

1. L'Académie comptait en effet des hommes de lettres comme Chapelain, Patra ou Corneille et des hommes du monde comme le duc de Saint- Aignan ou Dan^eau. Politesse. Lex. — 2. P^ssuet avait été dispensé des visites officielles.

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tant plus à vous témoigner ma reconnaissance, que vous vous êtes vous-mêmes pressés de me faire sentir les effets de vos bontés particulières; si bien que m'ayant ôté, par la grandeur de vos grâces, le moyen d'en parler dignement, la facilité de les accorder me prive encore du secours que je pouvais espérer de la méditation et du temps. A la vérité, Messieurs, s'il s'agissait seulement de vous exprimer les sentiments de mon cœur, il ne faudrait ni étude' ni application pour s'acquitter de ce devoir. Mais si je me contentais de vous donner ces marques de reconnaissance, que la nature apprend à tous les hommes, sans exposer les raisons qui me font paraître ma réception dans cette illustre compagnie si avantageuse et si honorable, ne serait-ce pas me rendre indigne d'entrer dans un corps si célèbre, et démentir en quelque sorte l'honneur que vous m'avait fait par votre choix ? Il faut donc vous dire, Messieurs, que je ne regarde pas seulement cette académie comme une assemblée d'hommes savants, que l'amour et la connaissance des belles-lettres unissent ensemble. Quand je remonte jusqu'à la source de votre institution, un si bel établissement élève plus haut mes pensées. Oui, Messieurs, c'est cette ardeur infatigable qui animait le grand cardinal de Richelieu à porter au plus haut degré la gloire de la France; c'est, dis-je, cette même ardeur qui lui inspira le dessein de former cette compagnie. En effet, s'il est véritable, comme disait l'orateur romain, que la gloire consiste, ou bien à faire des actions qui soient dignes d'être écrites, ou bien à composer des écrits qui méritent d'être lus, ne fallait-il pas. Messieurs, que ce génie incomparable joignît ces deux choses pour accomplir son ouvrage ? C'est aussi ce qu'il a exécuté heureusement. Pendant que les Français, animés de ses conseils vigoureux, méritaient, par des exploits inouïs, que les plumes les plus éloquentes publiassent leurs louanges, il prenait soin d'assembler dans la ville capitale * du royaume l'élite des plus illustres écrivains de France, pour en composer votre corps. Il entreprit de faire en sorte que la France fournît tout ensemble et la matière et la forme

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