Industrie. Lex. — 2. La tournure est latine
son plaisir n'était point d'en avoir, mais de commander à qui en avait. Après avoir triomphé, et avoir enrichi la république des dépouilles de ses ennemis, ils n'avaient pas de quoi se faire enterrer. Cette modération durait encore pendant les guerres Puniques. Dans la première, on voit Régulus, général des armées romaines, demander son congé au Sénat pour aller cultiver sa métairie abandonnée pendant son absence *. Après la ruine de Carthage, on voit encore de grands exemples de la première simplicité, ^milius Paulus, qui augmenta le trésor public par le riche trésor des rois de Macédoine, vivait selon les règles de l'ancienne frugalité, et mourut pauvre. Mummius, en ruinant Corinthe, ne profita que pour le public des richesses de cette ville opulente et voluptueuse ^. Ainsi les richesses étaient méprisées : la modération et l'innocence ^ des généraux romains faisaient l'admiration des peuples vaincus. Cependant, dans ce grand amour de la pauvreté, les Romains n'épargnaient rien pour la grandeur et pour la beauté de leur ville. Dès leurs commencements, les ouvrages publics furent tels, que Rome n'en rougit pas depuis même qu'elle se vit maîtresse du monde. Le Capitole, bâti par Tarquin le Superbe, et le temple qu'il éleva à Jupiter dans cette forteresse étaient dignes dès lors de la majesté du plus grand des dieux et de la gloire future du peuple romain. Tout le reste répondait à cette grandeur. Les principaux temples, les marchés, les bains, les places publiques, les grands chemins, les aqueducs, les cloaques mêmes et les égouts de la ville avaient une magnificence qui paraîtrait incroyable, si elle n'était attestée par tous les historiens, et confirmée par les restes que nous en voyons. Que dirai-je de la pompe des triomphes, des cérémonies de la religion, des jeux et des spectacles qu'on donnait au peuple ? En un mot, tout ce qui servait au public, tout ce qui pouvait donner aux peuples une grande idée de leur commune patrie, se faisait avec profusion autant que le temps le pouvait permettre. L'épargne régnait seulement dans les maisons particulières. Celui qui aug-
1. TiTE-LiVE, Epil., lib. XVIII. — ?. Cic , De Offic, ib. II. — 3. Innocence. Lex
J. Calvet. -- Bossuet. 11
mentait ses revenus et rendait ses terres plus fertiles par son industrie et par son travail, qui était le meilleur économe ^, et prenait le plus sur lui-même, s'estimait le plus libre, le plus puissant et le plus heureux.
Il n'y a rien de plus éloigné d'une telle vie que la mollesse. Tout tendait plutôt à l'autre excès, je veux dire à la dureté. Aussi les mœurs des Romains avaient-elles naturellement quelque chose, non seulement de rude et de ' rigide, mais encore de sauvage et de farouche. Mais ils n'oublièrent rien pour se réduire eux-mêmes sous de bonnes lois; et le peuple le plus jaloux de sa liberté que l'univers ait jamais vu se trouva en même temps le plus soumis à ses magistrats et à la puissance légitime.
La milice d'un tel peuple ne pouvait manquer d'être admirable, puisqu'on y trouvait, avec des courages ^ fermes et des corps vigoureux, une si prompte et si exacte obéissance...
Aussi n'ont-ils rien eu dans tout leur gouvernement, dont ils se soient tant vantés que de leur discipline militaire. Ils l'ont toujours considérée comme le fondement de leur empire. La discipline militaire est la chose qui a paru la première dans leur État, et la dernière qui s'y est perdue, tant elle était attachée à la constitution de leur république.
Une des plus belles parties de la milice romaine était qu'on n'y louait point la fausse valeur. Les maximes du faux honneur, qui ont fait périr tant de monde parmi nous, n'étaient pas seulement connues dans une nation si avide de gloire. On remarque de Scipion ^ et de César, les deux premiers hommes de guerre et les plus vaillants qui aient été parmi les Romains, qu'ils ne se sont jamais exposés qu'avec précaution, et lorsqu'un grand besoin le demandait. On n'attendait rien de bon d'un général qui ne savait pas connaître le soin qu'il devait avoir de conserver sa personne: et on réservait pour le vrai service* les actions d'une hardiesse extraordinaire. Les Romains ne voulaient point de batailles hasardées mal à propos,
1. Econome. Lex. Économie. — 2. Courages. Lez. — 3. Polijbe, X, XIIl. — 4. Service. Lex.
ni de victoires qui coûtassent trop de sang ; de sorte qu'il n'y avait rien de plus hardi, ni tout ensemble déplus ménagé ^ qu'étaient les armées romaines.
Mais comme il ne suffît pas d'entendre ^ la guerre, si on n'a un sage conseil pour l'entreprendre à propos, et tenir le dedans de TÉtat dans un bon ordre, il faut encore vous faire observer la profonde politique du Sénat romain. A le prendre dans les bons temps de la république, il n'y eut jamais d'assemblée où les affaires fussent traitées plus mûrement, ni avec plus de secret, ni avec une plus longue prévoyance, ni dans ua plus grand concours 3, et avec un plus grand zèle pour'le'bien public.
Le Saint-Esprit n'a pas dédaigné de marquer ceci dans le livre des Machabées -*, ni de louer la haute prudence et les conseils vigoureux de cette sage compagnie, où personne ne se donnait de l'autorité que par la raison, et dont tous les membres conspiraient à l'utilité publique sans partialité ^ et sans jalousie...
C'est une chose surprenante dans la conduite de Rome, d'y voir le peuple regarder presque toujours le Sénat avec jalousie, et néanmoins lui déférer ^ tout dans les grandes occasions, et surtout dans les grands périls. Alors on voyait tout le peuple tourner les yeux sur cette sage compagnie, et attendre ses résolutions comme autant d'oracles.
Une longue expérience avait appris aux Romains que de là étaient sortis tous les conseils^ qui avaient sauvéTÉtat. C'était dans le Sénat que se conservaient les anciennes maximes, et l'esprit, pour ainsi parler, de la république.
C'était là que se formaient les desseins qu'on voyait se soutenir par leur propre suite ; et ce qu'il y avait de plus grand dans le Sénat est qu'on n'y prenait jamais des résolutions plus vigoureuses que dans les plus grandes extrémités.
Ce fut au plus triste état de la république, lorsque, faible encore et dans sa naissance, elle se vit tout ensemble et divisée au dedans par les tribuns, et pressée au dehors
1. iriK^iiuyti. jLiCA. — z. ujiuciiuik. juca. — ô. K^uncoars^ marque i narmonie des volontés et des actes de tous pour le bieû public. -- 4. I Macch., VIII, 15, 16. — 5. Partialité. Lex. —6. Déférer. Lex. — 7. Conseils. Lex.
par les Volsques, que Coriolan irrité menait contre sa patrie * : ce fut, dis-je, en cet état que le Sénat parut le plus intrépide. Les Volsques, toujours battus parles Romrins, espérèrent de se venger ayant à leur tête le plus grand homme de Rome, le plus entendu à la guerre, le plus libéral, le plus incompatible ^ avec l'injustice ; mais le plus dur, le plus difficile et le plus aigri. Ils voulaient se faire citoyens par force, et après de grandes conquêtes, maîtres de la campagne et du pays, ils menaçaient de tout perdre si on n'accordait leur demande. Rome n'avait ni armée nr chefs, et néanmoins dans ce triste état, et pendant qu'elle avait tout à craindre, on vit sortir tout à coup ce hardi décret du Sénat, qu'on périrait plutôt que de rien céder à l'ennemi armé, et qu'on lui accorderait des conditions équitables, après qu'il aurait retiré ses armes.
La mère de Coriolan, qui fut envoyée pour le fléchir, lui disait entre autres raisons : « Ne connaissez-vous pas les Romains ? Ne savez-vous pas, mon fils, que vous n'en aurez rien que par les prières, et que vous n'en obtiendrez ni grande ni petite chose par la force? » Le sévère Coriolan se laissa vaincre : il lui en coûta la vie, et les VQl3q\ies choisirent leurs généraux : mais le Sénat demeura ferme dans ses maximes; et le décret qu'il donna, de ne pîen accorder par force, passa pour une loi fondamentale de la politique romaine, dont il n'y a pas un seul exemple que les Romains se soient départis dans tous les temps de la république. Parmi eux, dans les états les plus tristes, jamais les faibles conseils n'ont été seulement écoutés. Ils étaient toujours plus traitables victorieux que vaincus : tant le Sénat sava|t maintenir les anciennes maximes de la république, et tant il y savait confirmer le reste des citoyens !
De ce même esprit sont sorties les résolutions prises tant de fois dans le Sénat, de vaincre les ennemis par la force ouverte, sans y employer les ruses ou les artifices, même ceux qui sont permis à la guerre : ce que le Sénat ne faisait ni par un faux point d'honneur, ni pour avoir ignoré les lois de la guerre, mais parce qu'il ne jugeait rien de