‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 40 sur 75 · LE QUIPROQUO · texte numérisé non relu

LE QUIPROQUO

DEUX quidams visitaient un jour

L'atelier d'un apothicaire.

L'un était bien sexagénaire ;

Sous son froc, l'autre était Pamour :

Contre un vœu fait dans son jeune âge,

De celui-ci le cœur souffrait ,

Et du droguiste il implorait Le pouvoir de demeurer sage :

L'autre, aux ans devant ce qu'à l'art Dut jadis le triste Abailard , Demandait que certain breuvage Lui fît retrouver quelquefois Ce doux moyen, le seul, je crois, D'avoir la paix dans son ménage.

Cependant , le docte a-poco De chacun prépare la prise :

Mais soit malice, soit méprise, Le commis fit un quiproquo.

Le preux , comptant sur sa vaillance , Boit, et va chez lui tout d'un trait:

Plein du bonheur qu'il se promet , Son cœur le savourait d'avance.

L'étonnement qu'il va causer A son épouse jeune et belle 7 Qui commence à le mépriser, A presque tourné sa cervelle.

Tout fier, il s'empresse auprès d'elle ; Mais dès qu'il veut à sa moitié Parler ce vif et doux langage, Qu'en dix-huit mois de mariage Il a , tout au plus , bégayé ; Dieux ! qu'il se sent humilié !

Tout fléchit.... orgueil et.... courage.

Il se trouve, non sans regrets, Moins époux qu'il ne fut jamais.

Ce n'est tout, le chasie breuvage, De veine en veine circulant , Le glace; il est mourant , tremblant.

On court avertir le notaire , Le médecin , le confesseur :

Ce dernier, pour notre bonheur, On le demande au monastère , Où, priant son ange gardien , Le jeune profès n'entend rien Aux feux dont l'ardeur le dévore.

« Quoi ! disait-il, dans sa ferveur, » Quand de ce feu trop séducteur » Je croyais délivrer mon cœur, » Ce feu d'enfer redouble encore ! » Craignant de succomber enfin Au salutaire et prompt remède Que nature a mis sous sa main, Ou de sentir avec chagrin Songe un peu vif prêter son aide Aux ruses de l'esprit malin , Il avait quitté sa cellule, Et tristement dans le jardin , Rêvait d'amour et de scrupule.

Au fort de la tentation , Notre Adonis en capuchon ,

Apprenant qu'un malade implore

L'appui du célèbre cordon ,

Dans cet* événement adore

D'un Dieu juste le doigt sacré,

Dont, sans doute, en frappant cet homme,

Le but est qu'un suppôt de Rome

Des réseaux d'enfer soit tiré.

Il court offrir son ministère ,

Et dans ses chastes vœux espère

Détourner vers son créateur

4l4 CONTES.

L'excès d'une coupable ardeur :

Il croit trouver tout en alarmes Dans ce logis : il s'abusait ; Le stimulant qui s'apaisait Avait séché toutes les larmes Et le vieillard très-bien dormant Ne songeait plus au sacrement.

Le moine est conduit chez madame ; Pour sa vertu , c'est un grand hoc :

Que deviendra notre homme à froc ?

Il a des yeux, des sens , une ame.

Et la belle est au premier choc; Au premier, l'histoire l'assure, Pas n'en voudrais être garant; Mais je sais que le soupirant Tenait , des mains de la nature , Plus qu'il ne faut assurément Pour aider à telle imposture :

La dame aussi le sut bientôt ; Car, puisqu'il faut trancher le mot, Faveur couronna l'aventure.

Or, apprenez, pour concevoir Une si rapide défaite , Que l'objet que vient de revoir Le séduisant anachorète , Autrefois lui tourna la tête, Et que l'amour au désespoir Lui fit seul chercher la retraite.

Il en sortit, et> dans ce jour, Grâce au quiproquo ridicule , Eut, dans son premier fait d'amour, L'honneur de surpasser Hercule;

CONTES. 4l5

Et ie très-joli franciscain, Sectateur d'une vierge mère, Renouvela ce doux mystère; Et l'époux crédule et bénin , Que peut-être un heureux mensonge Rendit galant dans son sommeil, Se trouva père à son réveil , Lui , tout au plus , époux en songe.

Fut-ii dupe ? je n'en sais rien ; Mais il accueillit , et fit bien , L'enfant comme s'il était sien.

Je l'en estime , il fut très-sage :

Dans cette aventure , en effet, Tout n'était-il pas son ouvrage ?

Chez l'apothicaire il avait Lui-même ordonné le breuvage, Et l'enfant naquit de son fait :

Sans lui , dites, l'aurait-on fait ?

Ah ! certain époux se croit père , Qui pourtant en fit encor moins.

Pour appuyer semblable affaire , Nos mœurs me dispensent , j'espère, De citer héros et témoins.

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