‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 73 sur 75 · A RULHIÈRE · texte numérisé non relu

A RULHIÈRE

Trouvée dans ses papiers, sans que rien indique son auteur»

Je me plaignais qu'abandonné

De l'Esprit-Saint qui vous inspire, Je ne pusse, au silence , à l'ennui condamné ,.

Remonter les fils de ma lyre.

Le beau pigeon du paradis , Dont le pouvoir en nous si finement opère, Qu'il laissa vierge encor celle qu'il rendit mère,

Ce patron-né des beaux esprits, L'Apollon des chrétiens qu'avec eux je révère ,

Vient, sous mes rustiques lambris ,

D'arrêter sa course légère.

Quand , sur le luth d'Anacréon ,

Sa colombe , tendre et fidèle, Penchait son cou d'argent, murmurait un doux son ,

Et le caressait de son aile, Tous les sens du vieillard en étaient rafraîchis; Il appelait Bathylle, il ceignait le lierre , De ses bonds répétés il fatiguait la terre, Et le temps pesait moins sur ses cheveux blanchis.

Céleste oiseau , divine essence ,

Pour nous dicter de beaux écrits ,

Je crois bien plus à ta puissance

Qu'à la colombe de Cypris.

Eh ! n'est-ce pas toi qui jadis Sur de grossiers pêcheurs fis tomber ta lumière > Et sus, fort de leur seul appui, Faire accroire à la terre entière Ce qu'on ne croit guère aujourd'hui ? Hélas ! la vérité chez l'homme est étrangère ,

Son règne n'est que d'un instant :

De tes douze inspirés le dogme est chancelant ; On fête encor les dieux d'Homère.

Esprit divin et créateur , Loin de toi , loin de ta présence , Quand j'accusais du temps la stérile lenteur, Sur qui répandais-tu ta bénigne influence ? Delille jouissait de toute ta faveur.

Tu t'égarais sous le mobile ombrage De ces jardins que son art a plantés : Dans l'eau de ces lacs argentés Tu rafraîchissais ton plumage :

Aux vers si beaux qu'il a chantés , Qui ne connaîtrait ton ouvrage ?

Va, porte-lui le double hommage D'un esprit vrai , d'un cœur reconnaissant., Beaucoup ont lu son livre intéressant , Qui parleront un tout autre langage :

Tel est l'esprit , l'ingrat tempérament , Du peuple auteur , peuple très-indocile; Ce qu'on voit sans ombrage , on le prône aisément. Louer ce qu'on admire est bien plus difficile. O! pigeon voyageur, près du tombeau des rois (1), Va chez l'ermite anachorète (2),

(1) Saint-Denis.

(2) Rulhière.

Qui , comme frère Luce, enfermé dans ses bois, A toute dévote proprette Ouvrirait volontiers , je crois , Son hospitalière retraite.

Dans ses goûts variés , ce sage libertin

Sait allier à son heureux destin Et Minerve et Cypris , et Laïs et Lucrèce : On dit même qu'un jour , dans son vol plus hautain, Il essaya des faveurs de l'altesse.

De tels triomphes sont bien doux ! Ivre encore du rendez-vous, Et des baisers de sa maîtresse, Il trace pour les rois des leçons de sagesse ,

Démêle l'intrigue des cours, Poursuit la politique en ses sombres détours, A son front qui se cache, ôte un masque hypocrite ; Et de retour du bal, où cent menus propos Font admirer en lui tout l'esprit qu'ont les sots, U convoque la diète, assemble des héros, Qu'il fait parler en style de Tacite.

A ce reclus, rends donc visite, Et terminant ses longs travaux, Livre ses jours brillants à l'indolent repos. Le repos! est-ce un bien que le sage désire? La Fontaine le crut , La Fontaine rêvait. En désirant de ne jamais écrire , Incessamment le bonhomme écrivait.

O ! que j'aime bien mieux Fonde active , inquiète , Qui, de son repos se plaignant, Gronde l'obstacle qui l'arrête , S'échappe, et fuit en s'indignant , Que ce lac immobile , en sa vaste étendue ,

Dont l'aspect uniforme attriste notre vue !

Silencieusement , dans son calme , endormi ,

Au souffle du zéphire il n'a jamais frémi.

En vain , autour de lui tout agit , tout respire ;

Il voit, sans s'émouvoir, ces spectacles mouvants;

La nature est sur lui sans force et sans empire :

C'est un mort qui sommeille au milieu des vivants. De son mépris pour la richesse , Le bon Horace, autrefois se vantant , Ne demandait aux nymphes du Permesse , Pour amuser son loisir inconstant , Qu'un souffle pur des Muses de la Grèce : Sans me vanter d'un effort de sagesse y J'oserais bien en demander autant.

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